• 1. Le chien fou

     

    Dans la maison des Van Laer- Windenburg

     

    Il est tard mais Louis attend sagement que son père vienne l'embrasser avant d'aller se coucher.    Il l'a entendu rentrer du boulot et il sait qu'il ne va pas tarder à venir le voir. 

    En effet, il n'y a pas long à attendre, Louis entend déjà les pas de son père dans les escaliers et un petit sourire crispé se dessine sur ses lèvres. 

     

    1.Prequ'l Louis

     

    1.Prequ'l Louis

     

    "Ça va, mon gars?"

    Louis ne répond rien, il a reconnu le ton de son père, un rien compressé, un rien stressé.  Louis se contente d'essayer à nouveau d'avaler la grosse boule qui lui obstrue la gorge depuis quelques heures déjà, depuis qu'il a entendu la directrice de son école lui dire qu'elle allait prévenir son père "pour son comportement inacceptable".  C'est comme une petite pelote de laine, cerclée d'épingles qui resterait coincée au fond de son gosier et l'empêche non seulement de parler mais de respirer aussi et qui lui fait monter, sans qu'il n'y puisse rien, des sanglots aux bords des yeux et des lèvres.  Parfois, il lui semble même qu'un goût de fer se mélange à sa propre salive, comme s'il avalait son propre sang.

    Eric Van Laer, s'assoit aux côtés de son fils.  Il a envie de le serrer dans ses bras, de fourrer son nez dans sa tignasse blonde, respirer à plein poumons son parfum, mouiller les joues de son garçon de baisers fous et doux, le noyer de tendresse, le couvrir de promesses mais il reste là, pantelant, le souffle court.

    "Madame Violette m'a encore appelé au travail, Louis.  Il paraît que tu t'es encore battu, en pleine classe, cette fois."

     

    1.Prequ'l Louis

     

    "Encore, encore, encore." Louis ne peut pas nier les faits.  C'est comme un chien fou à l'intérieur de lui, un mot, une parole, un regard ou le sentiment d'être nié et ses poings se lèvent, la rage le saisit; il faut qu'il frappe.  Et il n'en est jamais désolé, ni pendant, ni après.

    "Tu peux me parler, tu sais ça? N'est-ce pas, Louis?"

    C'est faux, Louis le sait.  Il ne peut pas parler de ça avec papa.  Avec papa, il doit être sage, sourire, faire comme si tout allait bien, plonger son nez dans les cahiers ou accepter, toujours en souriant, de faire une petite partie d'échec ou une partie de cartes ou une partie de pêche.

    Il peut aussi lui demander s'il veut bien écouter sa récitation ou l'aider pour son projet d'école.

    Mais parler, non, Louis ne peut pas parler à son père.  Il ne peut pas lui dire qu'il a un chien fou, enfermé à l'intérieur de lui-même, qui en a assez d'être tenu en laisse et qui, parfois, se met à grogner et donne des coups de gueule à l'intérieur de lui-même.  Il doit le lâcher, ce chien-là, de temps en temps, pour reprendre des forces, pour réapprendre à respirer.  C'est comme ça et de cela, Louis ne peut pas en parler avec papa.  Papa n'est pas capable de comprendre ces histoires de chien fou.  Papa serait trop triste et trop déçu d'apprendre que le ventre de Louis est une niche pour chien.

    "Je sais que ce n'est pas facile pour toi, Louis, avec maman qui est malade.  Pour le moment, elle n'est vraiment pas bien, c'est ça?  Elle t'a encore fait la misère?  Tu aurais dû  me le dire."

    Des reproches, encore des reproches.  Il ne manquait plus que cela.  Le chien enragé à l'intérieur de Louis fait un rond sur lui-même, ses pattes griffent l'intérieur de son estomac, lui donne la nausée.

    Sourire, sourire encore, toujours.

    "Ça va, papa.  Ça va.  Ne t'inquiète pas."
    "Bien sûr que je m'inquiète."

    La voix d'Eric est douce.

    "Il ne faut pas, papa, je t'assure, je vais bien."

     

    1.Prequ'l Louis

     

     

    Eric est si fier de son fils, si courageux qui jamais ne se plaint, qui est le plus brillant de sa classe, toujours prêt à rendre à service.  Alors oui, c'est vrai, peut-être que, parfois, Louis ne se laisse pas faire et répond par les poings à certaines brimades.  Peut-on vraiment le lui reprocher?  N'est-ce pas normal pour un enfant de son âge?  C'est ce qu'Eric a demandé à la maîtresse de Louis et celle-ci est restée silencieuse comme si elle hésitait à répondre et a répondu pourtant:

    "Il s'acharnait vraiment sur son camarade, Monsieur Van Laer.  J'ai dû faire appeler l'un de mes collègues, je n'arrivais pas seule à le calmer, à le maîtriser et il m'a frappée aussi..."
    "J'en suis vraiment désolé, Madame.  Je vais en parler avec Louis et il sera sanctionné, évidemment.  Vous pouvez me faire confiance."
    "Peut-être pourrions-nous envisager de nous rencontrer, avec Louis, et toute l'équipe enseignante?  Ce n'est pas comme si c'était la première fois que ça arrivait."

    Eric a dégluti silencieusement, grimacé.

    « Je vais en discuter avec Louis. »

     

    1.Prequ'l Louis

     

    « Tu sais, papa, j’aimerais beaucoup qu’on aille camper, tous les deux, à Granite Falls un de ces week-ends. »
    « J’aimerais beaucoup moi aussi », répond Eric qui sait déjà que cela ne sera pas possible.  C’est impossible de laisser Claire seule un week-end entier.
    « Je te montrerai tous les coins qu’on a visités avec les scouts.  Il y a des endroits de folie pour pêcher.  Tu adorerais. »
    « J’en suis sûr.  En attendant qu'on aille à Granite Falls, on pourra aller au parc ; pas ce week-end parce que je suis de garde mais le prochain, peut-être. »

    Le sourire de Louis déteint et s’assombrit.  Papa travaille ce week-end, ce n’est pas une bonne nouvelle.

    "Tu ne me demandes pas comment va ton camarade, Louis?"

    Louis sourit, il lui a juste pété le nez à Kenny, il devrait s'en remettre.

    "Oh oui, bien sûr, comment va Kenny?"

    Eric soupire:

    "Cela va aller pour lui; mais cette fois, on ne va pas pouvoir y échapper, on va devoir accepter un rendez-vous tous les deux avec l'école."

    Louis hausse les épaules:

    "D'accord."

     

    1.Prequ'l Louis

     

    « Bon, il est tard, Louis.  Allez, au lit. Tu t’es brossé les dents ? »
    « Oui, oui. »

    Louis se glisse sous ses draps et Eric embrasse doucement le front de son enfant.

    «Il était super bon, papa, le gratin que tu m'avais préparé.»
    «Je suis content qu'il t'ait plu.»
    «Ah oui, c'était trop bon.  Il en reste si tu en veux.»
    « Super. Bonne nuit, fils. »

    « Bonne nuit, papa. »

     

    1.Prequ'l Louis

     

     

    1.Prequ'l Louis

     

    En sortant de la chambre, Eric éteint la lumière et hésite un moment sur le pas de la porte, voudrait ajouter quelque chose mais finalement se tait et disparaît dans le couloir après un dernier regard à Louis qui semble s’être endormi dans la minute, sa petite main repliée près de sa bouche.  Comme lorsqu’il était bébé et de la même façon, Eric a eu envie d’y glisser son doigt et sentir la poigne de son fils se replier tout autour dans une douce et confiante étreinte. 

     

    1.Prequ'l Louis

     

    1.Prequ'l Louis

     

     

     

    Une bouffée d’amour submerge Eric tandis qu’il descend au rez-de-chaussée, ses joues rosissent de honte, il y a tellement de minutes et d’heures qu’il regrette la venue de Louis dans sa vie et celle de sa femme.  Le début du cauchemar.  Il voudrait tellement retrouver sa vie d’avant.  Parfois, il se sent si désespéré qu’il fuit à toutes jambes cette maison, qu’il se noie dans des problèmes qui ne sont pas les siens, son boulot de flic, comme une thérapie à son propre malheur.

     

    1.Prequ'l Louis

     

    Eric n’a pas mangé ce soir, n'a pas fait réchauffer le fameux gratin.  Il n’a pas eu la force de lutter contre la nausée qui l'accompagne les jours comme celui-ci lorsqu'il pose le pied dans son foyer.

    Eric se glisse dans le lit, à côté de Claire qui dort déjà, dans la même posture que Louis, les doigts repliés tout près de sa bouche qu’un léger sourire étire. 

     

     

     

    1.Prequ'l Louis

     

    « Quels rêves sont les tiens, ma chérie ? » se demande Eric qui refuse de fermer les yeux.  Il la regarde.  Il la voit.  Il voudrait poser une caresse sur le rond de son visage, s’approcher doucement et baiser ses lèvres.  Il n’en fera rien, Claire doit se reposer; elle semble toujours si fatiguée, si lasse.  Le traitement prescrit par le psychiatre l'épuise vraiment.  Eric serre les paupières, quand s'en iront cette langueur, cette mélancolie?  Claire ira-t-elle bien, bientôt?  Eric a cette impression que le temps s'étire sans fin, qu'il n'y a pas de fin, que cette fin n'arrivera jamais.  Et pourtant, si, cette fin arrivera, inexorablement, bien sûr, comme il se doit. 

     

     

    1.Prequ'l Louis

     

     

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    11
    Mercredi 8 Mai à 13:37

    Encore une famille en souffrance, sayest je suis piégée, je vais devoir suivre leur histoire :) 

    Il y a deux choses, qui m'intriguent, la situation de claire pour commencer: elle est malade, elle est suivie par un psychiatre; je me demande ce qu'elle a exactement, mais je suis sûre que tu nous donnera la réponse bientôt! 

    Ensuite Louis, ce petit garçon qui doit vivre avec la maladie de sa maman et je suppose que "le chien fou" est enfait sa colère qu'il exprime en tappant sur les autres? 

    Eric, doit s'occuper de sa femme et de Louis tout seul, je suppose, ça doit pas être facil! 

     

    Question : Je suis censée lire "Le Lilas" pour comprendre cette histoire? 

      • Jeudi 9 Mai à 10:07

        Klohma,

        Oui, pour Claire, on va reparler de sa maladie.
        C'est tout à fait ça pour Louis, le chien fou représente la colère qui est en lui. Cela lui permet aussi de se déresponsabiliser, "ce n'est pas de sa faute", il doit laisser s'exprimer le chien fou à l'intérieur de lui qu'il ne contrôle pas.  C'est un petit garçon, on ne peut pas lui en vouloir d'avoir trouvé ce subterfuge.  

        Pour Eric, non, ce n'est pas facile :/

        Quant à savoir si tu dois lire le Lilas avant, je dirais non puisque cette histoire le précède; maintenant, il faut savoir que Louis, dans le Lilas, est un jeune adolescent très perturbé qui commet l'irréparable et qui est particulièrement manipulateur et détestable.  Le savoir va peut-être te permettre de ne pas trop le prendre en pitié :o

        Et merci merci ♥♥

    10
    Mercredi 8 Mai à 09:26
    J'ai des frissons rien que de penser à ce que fera Louis quand il sera plus grand... Pourtant là, ce n'est qu'un enfant torturé qui aurait pu aller mieux, peut-être, si il avait pu parler à quelqu'un... Mais son père a toujours tant à faire, et accepte le mensonge "je vais bien" avec tant de soulagement qu'il ne cherche pas plus loin... En même temps il ne doit vivre une période facile le pauvre Éric.
    Quel moment poignant
      • Mercredi 8 Mai à 10:19

        PrincesseSey,

        Eric et Louis essayent de se protéger l'un l'autre.  Malheureusement, Louis a décidé de camoufler sa colère et son mal être derrière des apparences :/ afin de ne pas blesser plus son père, parce qu'il le juge incapable de le comprendre et de l'aider.  Cela peut se comprendre parce que si Eric essaye de faire pour un mieux, Louis voit bien qu'il se bat contre des moulins à vent et que sa situation ne s'améliore pas.

        Trouver quelqu'un à qui parler, malheureusement, je pense que ça va arriver :/

        Et merci merci merci de me suivre et pour tes commentaires ♥♥♥

    9
    GGO
    Mardi 7 Mai à 16:27

    ... Oh Seigneur XD Pauvre tous... cry

      • Mardi 7 Mai à 18:46

        GGo,

        En plus, on sait comment tout ça va se finir :D 
        Je ne peux même faire genre : t'inquiète, ça va aller 

        oops

         

    8
    Mardi 7 Mai à 15:20

    "Oh mon dieu, non ! Il a tué Kenny !" Réponse : "Louis n'est qu'un enfoiré !"
    Désolée, j'ai pas pu m'empêcher... he

     

    Sinon, ça m'a drôlement remuée cette histoire de squatteur canin, c'est vachement bien trouvé comme métaphore et tellement suggestif ! erf

      • Mardi 7 Mai à 18:45

        Parthenia,

        Kenny, c'était fait exprès  he  Je me demandais si quelqu'un allait le relever ou pas :D

        Et merci ♥♥

    7
    Mardi 7 Mai à 13:40

    Ah, je crois que je vais avoir sûrement des grincements de dents et des soupirs. Bien des choses auraient pu être évitées si Louis et Eric s'étaient parlés au début. 

    Quand à la maman, je réserve mon jugement. On en saura peut-être plus dans un prochain chapitre ? Je ne sais toujours pas si elle est malade, démissionnaire ou perverse manipulatrice... 

    Mais quelle joie de te revoir écrire dans cet univers que j'apprécie particulièrement. ♥♥♥

     

    (et sinon bébé Louise va bien ? Elle met la misère à Théodore ? XD)

      • Mardi 7 Mai à 14:00

        Oh et merci merci merci merci merci merci, Agathe ♥♥♥♥

      • Mardi 7 Mai à 13:59

        Agathe,

        Oui, je le pense même si je ne sais pas si cela aurait suffi.

        On va en apprendre plus sur Claire, oui, et tu vas vite comprendre le problème :gggrrrr 

        (Louise va bien présentement :o et monsieur Théodore a quelques raisons de regretter son choix, le prologue de cette histoire devrait nous en dire plus, je compte faire un saut dans le temps lorsque nous serons au terminus de cette préquel :o qui devrait normalement amorcer la prochaine saison au Lilas, sauf si je change d'avis en cours de route évidemment :o )

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