• 11. L'escalier

     

     

    XI -L'escalier - "Je veux partager ton passé, donne ta main qu'on y descende" *

     

     

         Un homme sans âge, vieux et jeune à la fois; tel est le psy dépêché dans mon affaire de garde:  Harrold Denoël.  Lorsque je rentre du travail, il m'attend déjà, attablé à notre table en compagnie de deux de mes filles.  Ce n'est pas très conventionnel comme rencontre.  Cela me plait.

     

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               Un peu tendue par l'enjeu quand même, je le rejoins à l'écart de mes petits.

     

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                   "Bon, allons-y, passez-moi au grill!."

     

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                     Il sort une allumette.  J'ai un moment d'absence.   

     

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                       Lorsqu'il la jette dans le feu, avec un petit sourire en coin, je me mets à rire.

                       "Et bien, vous m'avez fait peur... 'Z'êtes un petit rigolo, vous!  J'ai cru que vous vouliez m'allumer."

                         Il rit avec moi, son rire est chaud et bienveillant.

     

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                       "Passons aux choses sérieuses, Madame Lol.  Vous savez pourquoi je suis là..."

                         "Oui.  Mes parents veulent voir mes enfants."

                         "Et vous en pensez quoi, vous?"

                         Sa question ne me surprend pas, j'avais préparé ma réponse depuis belle lurette.  Je fais mine malgré tout d'avoir l'air concentrée et de chercher mes mots.

     

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                              "Je ne sais pas.  La dernière fois que j'ai vu mes parents, c'était il y a plus de dix ans, j'étais enceinte de mes aînées, Éva et Lisa.  Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus et pourquoi ils veulent voir mes enfants.  Quant à savoir si je suis une bonne mère, je le pense et je les aime, mes petits.  Je ferai tout pour qu'ils aient une belle vie; même si pour ça, je dois les perdre."

     

                                   Et j'ajoute parce qu'il doit être écrit que je suis infichue de tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler.

                                 "Mais bon, ce n'est pas à moi de faire votre boulot."                       

     

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                            [Silence]

                             "Il y a une question que je voudrais vous poser, Madame Lol.  J'ai lu les minutes de votre procès et votre dossier médical.   Rien que dans les six mois qui ont précédé votre arrestation, il est fait mention pas moins de dix visites aux urgences de l'hôpital: multiples fractures:  bras, poignets, pommettes...  Vous pouvez m'expliquer ça?"

                          [Silence]

                           "Pourquoi votre avocat n'en a-t-il jamais fait mention lors de votre procès?"

                          "Pourquoi auriez-vous voulu que mon avocat parle de mes escaliers à mon procès?  Les escaliers de ma maison étaient particulièrement raides et dangereux, voilà tout."

                       "Madame Lol, je ne pense pas que ce soit une bonne option de me mentir ouvertement."

     

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                                "Je n'ai pas envie de parler de ça, M'sieur.  Je ne vois pas en quoi ça concerne notre affaire."

                                "C'est à moi d'en juger.  Si cela peut vous rassurer, je vous rappelle que je suis lié par le secret professionnel, ce que vous me direz restera strictement entre nous.  Vous ne voulez pas parler de cela, est-ce parce que vous avez honte d'avoir été une femme battue?"

                                "Honte?  Non, M'sieur!  ... Mais je ne voulais pas qu'on me voie comme une victime.  Je ne bénéficie d'aucune circonstance atténuante et je répondrai encore, si je le devais, à toutes les accusations comme je l'ai fait, sans rien y changer et sans y parler de mes "escaliers raides et dangereux"."

                               "Et cela me trouble, voyez-vous, Madame Lol?  Cela me laisse supposer que vous n'avez pas évolué depuis le drame."

                               Je souris malgré moi.  L'innocence me fait toujours cet effet-là.

                                "Savez-vous ce que c'est, M'sieur, la peur, la vraie, celle qui vous cisaille le corps, qui vous tétanise, qui vous enserre nuit et jour, qui vous empêche de respirer, de vivre, de dormir, de réfléchir?  

                                Cette peur-là, moi, je la connais. Et c'était mon mari qui la suscitait chez moi, l'homme que j'avais épousé, l'homme pour qui j'avais tout abandonné, l'homme en qui je croyais, l'homme qui était le père de mes enfants.  Vous y croyez, vous, à ça?  

                                 Vous savez ce que c'est de guetter des pas, de guetter un signe et finalement déclencher soi-même la ruée de coups, et pas du tout inconsciemment comme vous aimez à le penser, vous les psys, mais de façon délibérée pour en finir ...  Alors non, victime, je ne l'ai jamais été.  Peut-être la première fois mais jamais les suivantes.

                                 Quant à la honte, non, j'ai dépassé ce sentiment depuis longtemps; la peur l'a balayée."

     

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                                Et là, puisqu'il veut savoir ou parce qu'il croit tout savoir, je lui raconte Marc, notre rencontre, l''homme merveilleux qu'il était, oui!  Je pouvais passer des heures à le regarder, l'écouter.  Il était subtile, drôle, intelligent, beau, séduisant, doux et captivant.  Il ne fallut pas six mois que j'emménageais chez lui et devenais son épouse.  Il était devenu le centre de ma vie.  

                                        Je n'ai jamais été plus heureuse que ces premiers temps.

                               Je n'ai pas vu venir ce qui allait arriver.  Avec le recul, je vois, je comprends mais sur le moment, comment aurais-je pu deviner?  

                                   Petit à petit, je me suis retrouvée isolée, Marc n'aimait pas mes amis, Marc ne voulait pas que je travaille, Marc ne me voulait qu'à lui, rien qu'à lui et moi, je ne voulais pas lui faire de mal, je ne voulais pas qu'il pleure.  Il pleurait à cause de moi parce qu'il avait peur de me perdre, qu'il n'aimait que moi.  Il m'aimait tant que je le rendais fou et un jour, il y eut la première gifle, la première fois.  J'étais enceinte de mes aînées.  Et le lendemain, il m'a offert ma première rose, ruisselante d'amour, de larmes, de regrets infinis...  Et j'ai pardonné.

                "... Il y en a eu beaucoup d'autres, des roses, après ça."

                 "Mais vous êtes restée."

               "Je n'étais plus moi-même,  j'étais tétanisée, toute ma vie ne tournait plus que sur le besoin de le satisfaire, de ne pas le contrarier...  Lorsqu'il me disait que si je le quittais, il me tuerait, je  le croyais."

                "Quel fut le déclencheur, alors?  Pourquoi avoir décidé d'agir ce fameux soir?"

                "Je n'en sais rien.  Je ne m'en souviens pas."

                "Et pourtant, vous l'avez tué?"

                 Je le regardai un long moment.  

                 "C'est sans doute parce qu'il n'y avait pas d'autre fin possible à notre histoire, M'sieur."

     

    11. L'escalier 

     

                             Je mets fin au silence qui suit et m'embête.                 

                          "Alors, vous voyez que j'ai évolué!  Je ne suis plus la petite femme de personne, Marc est mort, et il ne faut pas vous inquiéter, je ne laisserai plus personne prendre le contrôle, je connais à présent le mécanisme, je ne me laisserai plus faire.  Je suis une femme forte!"

     

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                          "De cela, j'en suis convaincu."

                   Je ne savais pas ce que renfermait ce "cela", la femme forte, la petite femme de personne, ne pas s'inquiéter... mais cela me fit du bien de l'entendre.

                    "Merci, M'sieur.  Et si on parlait un peu de mes enfants et de leur avenir, de mes parents et de la façon dont ils m'ont fichue à la porte de chez eux, la veille du jour où j'ai reçu ma première rose de Marc?... histoire que vous fassiez votre boulot correctement et que vous ayez vraiment toutes les cartes en main?"

     

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                                 Il me sourit et me regarde gentiment.  J'aime cela.  C't homme-là a de la bouteille, il est de ceux qu'on ne dupe pas.  Dans un premier temps, cela me rassure, un peu, beaucoup, puis dans un second, plus du tout.

    (à suivre...)

     

    *"Je veux partager ton passé, donne ta main qu'on y descende" [Louis Aragon - Il m'est Paris que d'Elsa]

     

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  • Commentaires

    3
    Samedi 20 Juin 2015 à 10:05

    Merci beaucoup, Nina.  Les parents d'Ermila n'ont pas l'air de vouloir la jouer profil bas en entamant directement une démarche judiciaire pour réclamer la garde.   Mais qui sait?

    Pythonroux, merci-merci, je suis toujours très touchée par tes commentaires.  Je n'ose pas trop répondre à tes questions, je crains sinon de dévoiler trop d'indices sur l'histoire. :/  Mais rassure-toi, le psy est bienveillant. :)

    2
    Pythonroux
    Vendredi 19 Juin 2015 à 17:51

    Outch, je me doutais bien qu'Ermila n'avait pas eu une vie facile avec son cher et tendre époux mais je ne pensais pas à ce point là... Elle est vraiment très forte pour avoir réussit à garder les petits aussi si elle remplaçait le plâtre pour les murs...

    Marc n'aurait pas voulu toucher à un des enfants par hasard ???? Ca pourrait très bien être le déclencheur...

    Je me demande bien ce que manigance le psy...

    1
    Vendredi 19 Juin 2015 à 12:18
    Nina

    oh, on en sait un peu de plus sur le passé difficile :( C'est triste tout plein, mais j'espère vraiment que ses parents ne feront pas d'histoire ! Très jolie suite en tout cas, tu écris toujours aussi bien <3

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