• 14. L'annonce

     

    14. L'annonce - Elle pleurait sans bruit comme pleurent les femmes dans les grands chagrins poignants.  C'était, dans tout son corps, une sorte d'ondulation qui finissait par un sanglot, caché, étouffé sous ses doigts [Guy de Maupassant]

     

               "Papa est revenu."

               "Papa est mort, maman."

               "Il est revenu et nous allons partir, avec lui.  Ailleurs, très loin, une nouvelle vie.  Ensemble.  En famille.  Avec papa. L'argent?  ... Nous prendrons l'argent des associations.  On en a beaucoup. Et nous repartirons à zéro.  Une semaine.  Il faudra une semaine pour tout organiser.  Et ensuite, ensemble. Avec votre père. C'est votre père.  Il vous aime.  Bien sûr! Il ne faut en parler à personne.  Ensemble, toujours ensemble.  Ce sera bien, bien sûr."

     

    14.  L'aveu 

     

            Je ne comprenais pas ce que je disais.  Je voulais pleurer mais je souriais.  J'étais tremblante, frissonnante, grippée et agrippée sans conscience à la réalité, fuyant le regard de mes enfants.  Ils ne comprenaient pas et je ne me comprenais pas non plus.  Il était revenu.  Il nous voulait.  C'est tout ce que je parvenais à dire.

     

    14.  L'aveu 

     

               Il m'a tout avoué.  Pour m'épargner, parce qu'il m'aimait, pour me mettre en sécurité - de qui, de quoi? j'aurais dû le lui demander mais je suis tellement nulle: je suis incapable de penser ou réfléchir seule.  Tellement nulle!  Il me l'a dit.  Marc avait fomenté sa disparition pendant des semaines, prélevant son sang au fur et à mesure, en badigeonnant les murs du salon, ce soir-là, en répandant partout, laissant sa gourmette, une dent, des cheveux, de la chair  -, que sais-je? - éparpillés au milieu des flaques sanguinolentes.

                     "On en a retrouvé si peu..."

                    Mais ce peu ne pouvait justifier qu'un meurtre, trop de sang, son ADN et une efficacité à toute épreuve et une rage aussi à faire disparaître les preuves.

                    "Un être humain ne peut pas avoir perdu tant de sang et être encore en vie."

                Un appel, les flics qui entrent et me trouvent en train de nettoyer les traces de sang.  Je me répétais en boucle : "Il ne faut pas que Marc voit ça, il ne faut pas que Marc voit ça."

                       "Qu'avez-vous fait du corps?"

                  La disparition parfaite.  Pour tous, pour moi, il était mort.  

                  Et moi, j'étais libérée, peu importait le prix à payer: la prison?  Pourquoi pas?

                  Oooh, comment puis-je dire ça?  Il m'aime tellement.  Comme un fou.  Tout ça, c'est pour moi.  Et il est revenu parce que je suis incapable de m'occuper de moi, parce que je lui manquais trop, parce que c'était prévu, pour nous mettre à l'abri.  Quelle chance qu'il m'aime!  Il me l'a dit.

                  Mais déjà, je sursaute.  

                        "Maman...!"

                    Les yeux de mes enfants me bouffent.  

     

    14.  L'aveu 

     

                    Ils troublent le silence comme un caillou ricochant à la surface de ma raison.  Pourquoi me regardent-ils ainsi?  Il ne faut pas, jamais, qu'ils regardent leur père comme ça, il en serait contrarié. 

                   M'ont-ils entendue, mes enfants?  Encore une semaine.  Une semaine ensemble et puis leur père.  Je dois le leur dire.  L'ai-je dit?  Ils veulent me faire taire.  Pourquoi?

                   Ils ne veulent pas entendre que sans lui je ne suis rien?  Même pas capable de m'occuper d'eux.  Comment avais-je pu croire que j'avais pu lui faire du mal?  Étais-je donc si bête?  Oui, bête et incapable sans lui, il me l'a dit: la preuve est devant mes yeux: nos enfants en foyer, moi en prison puis l’opprobre jetée sur notre famille et ce taudis dans lequel nous vivons.  Incapable de m'occuper de moi, d'eux, une vraie handicapée de la vie.  Il me l'a dit.  Sans lui, je ne suis rien.  Heureusement, il est venu me rechercher, nous mettre en sécurité.

                       Une petite voix gémit:  partir, nous enfuir.  Pour aller où?  Il nous retrouverait.  Il est tellement malin et il me tuerait.  Que deviendraient mes enfants alors?  Et il m'a promis, il va veiller sur nous.   Bien sûr!  Comme toujours.  Si j'ai eu mal parfois, c'était qu'il était obligé, parce que j'étais hystérique, évidemment!  C'est pour ça qu'il a dû disparaître, c'est pour ça qu'il est revenu.  Je le rends fou tellement il veut me protéger, tellement il m'aime.

                 "Maman, chhuuut...C'est l'heure de l'histoire, maman.  Raconte-nous les farfadets, maman.  Viens, maman, tais-toi, s'il te plaît, viens juste nous raconter l'histoire de rouge caboche."

     

    14.  L'aveu 

     

                  Et j'obéis.  J'ai perdu toute velléité.  Je suis redevenue celle que je hais, l'ombre d'une femme enfermée dans un placard, le placard de la peur à attendre les coups du bourreau, à les espérer même, le bourreau et ses coups.  Que la douleur revienne, qu'elle me sorte de mon apathie, qu'elle me donne une raison de hurler, qu'elle me dise que je suis vivante.

                     Ma voix tremble et mon angoisse couvre mes sanglots de désespoir.  Il n'est pas encore minuit...  Il faudrait pourtant qu'il soit minuit.

       "Minuit, c'est l'heure où dansent les farfadets sur la lande.  Minuit, c'est l'heure où il ne fait pas bon traîner sur la lande.  Minuit, c'est l'heure où il ne fait pas bon traîner sur la lande parce que dansent les farfadets.

           Un cri?  Des pleurs troublent la danse des farfadets.  C'est Rouge-caboche...!"

     

    14.  L'aveu

     

     

     

    (à suivre...)

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  • Commentaires

    1
    Pythonroux
    Samedi 28 Novembre 2015 à 20:14

    ouh purée mais c'est trop trop bien écrit tout cela ;)

    j'adore vraiment cette histoire

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