• 15. Fin

    15. Fin - Qui se croit plus fin que les autres ne saurait se méfier de plus fin que lui [Nicolas Massias]

     

                 Il avait fallu moins d'une once d'heure aux enfants d'Ermila pour prendre la mesure de la menace qui planait au-dessus du foyer.  Et moins encore pour décider de contrer l'ennemi qui approchait.                                

     

    15. Fin 

     

               Le plan était  simple comme bonjour.  Ils attiraient le père dans un endroit calme, le guidaient jusqu'au piège à ours qu'ils avaient placé sous un amas d'herbes folles et  laissaient claquer les mâchoires métalliques énormes de l'engin sur leur papa, quitte à l'y pousser.  Tous les quatre, d'ailleurs, avec bonhomie, se disputaient l'honneur de cette poussette intempestive et fatale.  Avec un peu de chance, une artère serait sectionnée et l'homme mourrait comme il avait souhaité le faire croire quelques années plus tôt, vidé de son sang.  Ironie du sort quand tu nous tiens!

                          "L'ironie du sort, c'est la face cachée de notre destin!",  fanfaronnait Éva, qui bien plus qu'une autre adorait les vieux adages, les citations surannées et les dictons d'antan.           

     

    15. Fin

     

                    La cruauté de ces enfants et de leur plan a de quoi surprendre. Un piège à ours, quand même!  Certes. Mais aux grands maux, les grands remèdes et c'était le seul objet dans l'immense collection d'objets abracadabrantes qu'amassait le jeune Al, depuis qu'il était en âge de saisir des objets, qui puisse convenir à un assassinat.  Ce piège à ours, il l'avait récupéré quatre ans plus tôt lors d'un stage en forêt organisé par Madame Boisée (ça ne s'invente pas), éducatrice au foyer.  Des trésors d'ingénuité, il avait dû déployer Al pour ramener le piège, qui pesait bien plus lourd que lui à l'époque, au camp puis au foyer et du foyer au campement où il vivait heureux à présent avec Ermila, ses sœurs et son tas de trésors amassés de ci de là. Toute la nuit, il l'avait bichonnée son arme fatale, trop heureux à l'idée qu'il la verrait très bientôt fonctionner.  Quelle chance!  Qu'est-ce qu'il était impatient, Al!                       

                  "Ce qui m'inquiète  c'est notre équilibre émotionnel quand on aura tué notre père; ça va vachement tanguer de ce côté-là", fut le seul argument à l'encontre de leur terrible projet qu'émit la plus réfléchie des quatre, Lolita.

     

    15. Fin

     

                     Ce à quoi les trois autres répondirent :

                    "Tu sais ce qu'il te dit, Lolita, notre équilibre émotionnel?....  Prrrout!"                

                     Oui, "prout" parce que malgré tout, ils étaient des enfants et que ce mot-là les faisait beaucoup rire.

                     C'est aussi parce qu'ils n'étaient que des enfants que Marc ne sentit pas le piège et s'avança vers eux, même si c'était son épouse qu'il s'attendait à rencontrer ici.  Il faut dire que depuis des jours et des jours, il avait belle humeur, le Marc, à l'idée de tout cet argent qu'il allait pouvoir dépenser sans compter!

     

    15. Fin

     

                      A peine s'étonna-t-il, tentant d'étouffer la colère qu'il sentait couver en lui.  Ces gosses avaient vraiment besoin d'une main comme la sienne pour leur apprendre qu'on ne traînait pas par les chemins, si éloignés de chez eux, à quelques dix ans passés, sans la surveillance d'un adulte.

                     "Mais qu'est-ce que vous faites là?  "

                   Ce fut Elsa qui répondit.  Elsa n'avait aucun talent particulier, aucune lubie ni collection mais un aplomb à toute épreuve.

                     "On a une sacrée surprise pour toi, papounet!  On a tous décidé de réaliser ton vœu!  Suis-nous."

     

    15. Fin

     

                 Confiant, Marc obéit.  Jamais, malgré son esprit tordu, son quotient intellectuel qui le classait dans la catégorie surdouée de ses congénères, il n'imagina basculer cul par-dessus tête entre les dents d'un piège à ours.  Avait-il senti la poussée au creux de ses reins, le coups de poing dans ses côtes cotés gauche et droit et le croque-jambe qui définitivement lui fit perdre l'équilibre?

              La chute fut si belle que les mâchoires se refermèrent en claquant sèchement tout autour de sa poitrine, brisant ses côtes, perforant ses poumons et écrasant le cœur asséché de cet homme sans morale.  Un dernier râle s'échappa, englouti dans des glouglous sanguinolents qui ravirent nos joyeux enfants.  

                     Ils quittèrent les lieux sur un :

                     "C'était géant!"

                   Ils avaient de la route pour rentrer, il ne fallait pas tarder, s'ils voulaient être rentrés avant leur mère.  Elle quittait le travail à dix-neuf heures, ce soir.

                 Ils abandonnèrent donc le corps, sans un regard en arrière.  C'était sans importance. Si les forces de l'ordre étaient appelées sur la scène par un randonneur égaré, on ne pourrait que conclure à un accident ridicule.  Y a-t-il fin plus absurde que de trébucher et tomber tête la première dans un piège à ours? Mais qu'ils sont négligents, ces braconniers!  Et surtout, comment justifier le fait que cet homme-là était déjà mort et qu'une femme avait payé pour son meurtre, des années plus tôt.  Pour sûr, les plus hautes autorités en seraient embarrassées.               

                 

    ♣♣♣♣♣♣

                    Quelque temps plus tard, au jour et à l'heure convenus. 

     

    15. Fin

     

                  Sagement, ils se sont installés autour de leur mère, semblant attendre comme elle l'inéluctable: que Marc arrive et emmène sa famille.  Repartir pour une nouvelle vie, ailleurs. Ensemble. 

     

    15. Fin

     

                  Ermila ne disait mot.  Elle avait abandonné sa guitare.  Là où elle allait, elle n'aurait plus l'envie d'en jouer, elle le savait.

                  Elle aurait pu contacter Angèle, lui demander de l'aide.  Ou Grigri.  Ou le psy.  Mais son apathie l'en avait empêchée.  Résolue et dissolue, plus aucune pensée raisonnable ne percutait plus son cerveau cotonneux.  Ermila n'était plus de ce monde, son passé l'avait rongée, la foudre s'était abattue sur elle.  La peur était sa nouvelle peau.

                  Combien de temps faudrait-il pour que quelqu'un s'aperçoive de sa disparition et de celle de ses enfants?  Une semaine?  Un mois?  Qui s'en préoccuperait d'ailleurs?  Grigri?  le psy?  Angèle?  Y en aurait-il un seul pour tenter de les retrouver?  Sûrement pas: on se dirait bon débarras et on aurait bien raison.

                  Ermila attendait, comptant les battements de son cœur et écoutant avec application le silence de ses enfants.  Ils semblaient recueillis, soumis, dociles.  Comme elle. 

                  Le temps passa.

                  Les heures s'écoulèrent.

                  La nuit tomba.

     

    15. Fin

     

                  Marc ne venait pas.

                  Ermila finit par déplier son corps douloureux.  Elle avait besoin de repos.  Marc ne serait pas content lorsqu'il arriverait et verrait qu'elle ne l'attendait pas.  Mais peu importe.  Son corps était lourd et las.  Elle avait besoin de dormir.   

     

    15. Fin

    15. Fin 

     

                 En même temps qu'Ermila se dirigeait vers la maison, les enfants se levèrent, s'ébrouèrent.  Ils savaient, eux, que leur papa ne viendrait pas.  Ils avaient préféré ne rien dire de leur escapade à leur maman.  Elle en aurait fait toute une montagne. 

                  Bien sûr, il faudrait du temps à leur mère.  Elle ne comprendrait pas tout de suite qu'elle était libérée, délivrée.  Il faudrait des jours et des jours, peut-être des semaines ou des mois.  Cela importait peu aux enfants.  L'important était que jamais Marc ne revienne.  Et ça, ils y avaient veillé!

               Les enfants attendirent un long moment en silence, laissant le temps à leur maman de s'endormir profondément.  

     

    15.

     

                  Puis ils se levèrent, formèrent un demi cercle et, ...

     

    15.

    15. Fin

     

                 ...puisqu'il était minuit, ils se mirent à danser.  

    Oui, Lolita, Eva, Al et Elsa pourront  danser tout leur soul, jusqu'à l'aube, cette nuit et les nuits suivantes.

    Plus jamais leurs danses ne seront troublées par les sanglots de leur mère apeurée. Leur maman ne pleurerait plus, plus jamais.  La menace, ils l'avaient éliminée.  

                  Les farfadets avaient veillé sur Rouge Caboche, ils avaient essuyé ses larmes et calmé ses sanglots, comme il était écrit, comme il est écrit dans tous les bons livres de contes; ces bons livres de contes où les hommes sont tous des princes charmants, les femmes des princesses et leurs enfants le fruit de leur amour éternel.   Ailleurs, les hommes ne sont pas tous charmants, les femmes rarement des princesses et les enfants juste des enfants.  Malheureusement.

     

     

                   Fin

     

     

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  • Commentaires

    8
    Ptitemu
    Dimanche 17 Avril 2016 à 11:32

    Continue à écrire, Eulaline, à écrire ces feuillets de vie qui prennent aux tripes, qui touchent en plein cœur. Continue. Parce qu'aussi longtemps que le monde ne sera pas couleur rose et bleu pastel, tes histoires de blessures et d'amour  feront écho. Continue, s'il te plaît, à écrire.

    7
    Pythonroux
    Samedi 28 Novembre 2015 à 20:23

    j'ai adoré cette histoire Eulaline, elle est franchement magnifique et je ne m'attendais absolument pas à cela.

    c'est tellement bien écrit et tellement vrai. encore bravo pour ce magnifique récit.

    6
    Agathe2013
    Jeudi 12 Novembre 2015 à 11:14

    Oooh ! Une nouvelle histoire d'Eulaline que je ne connaissais pas. Allez hop, lecture. Et, en plus, c'est top, elle est finie ^^. J'aime beaucoup Ermina qui semble si forte à l'extérieur et pourtant si fragile à l'intérieur. pas facile de sortir de statut de victime, surtout quand on retrouve son bourreau ! heureusement que les farfadets sont là ! Fin pas très orthodoxe, mais finalement il l'avait bien cherché. Comme tu le dis, dans la vraie vie, ce n'est pas comme cela que cela se passe.... Merci de m'avoir fait rêver, tes histoires ont toujours un écho qui résonne en moi.


     

      • Jeudi 12 Novembre 2015 à 11:36

        Merci beaucoup, Agathe <3  Tu ne pouvais me faire plus beau compliment <3  Je suis très touchée.

    5
    Mercredi 11 Novembre 2015 à 12:39

    c'est une histoire encore pleine de vérité que tu viens de terminer Eulaline, j'aime+++ et les rouge cabosses sont des enfants qui comme tous les enfants ont besoin de sécurité et d'amour. Un grand bravo pour cette merveilleuse histoire de vie. 

    P-S j'ai beaucoup aimé Eva ♥

      • Mercredi 11 Novembre 2015 à 12:50

        Merci beaucoup, Mich-Utopia. <3 Je suis très heureuse que l'histoire d'Ermila t'ait plu (et Éva aussi).

    4
    Mercredi 11 Novembre 2015 à 12:24

    Waouh! Quelle fin incroyable et inattendue! Cette fin est à la hauteur de ton histoire, ce qui n'est pas rien, bravo et merci pour cette histoire magnifique!

      • Mercredi 11 Novembre 2015 à 12:28

        Merci beaucoup, PrincesseSey.  Je suis très touchée et heureuse que mon histoire t'ait plu. <3

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