• 2. La demande

     

    Il est là, il la regarde, Claire sent son regard de démon.  Louis.  Son fils.

    « Va-t’en, sors d’ici », grogne Claire.
    « Je prends juste mon cahier de devoirs », demande pardon Louis d'une petite voix, se détournant de sa mère au plus vite qu'il le peut.

     

     

     

     

    Claire déteste la voix de son fils, son ton sirupeux, son regard sur elle qui la jauge, la juge, la terrifie.  Si elle le laisse l’approcher, il va la blesser, lui enfoncer les ongles dans la paumes de sa main, la griffer de bas en haut, la contaminer.  Parfois, elle prend les devants, elle ricane, pied de nez au mal, elle s'enfonce elle-même les dents d'une fourchette, la lame d'un couteau dans la main, la cuisse, le bras...  Elle est maîtresse de son destin et décide seule de ce qui la blesse ou non... pas lui, pas le mal!  Et cela l'apaise de prendre le contrôle, de retrouver la maîtrise de la douleur.  Un jour, elle parviendra à enfoncer la lame, les dents... de part en part de sa paume et alors elle saura, elle saura qu'elle a gagné.

     

    2. Préqul Louis

     

    «Tout va bien, chérie ? »

    C’est Eric qui est rentré tel un indien sur la pointe de ses mocassins, sans bruit, pour la surprendre, dans la cuisine.

    « Cela va comme cela peut aller quand on est dans la même pièce qu’un démon », a-t-elle envie de cracher mais Claire se tait, inspire profondément, toujours en proie à des frissons après cette proximité imposée avec son fils.  Elle ne  fera pas le plaisir à Eric de lui adresser la parole, elle lui en veut tellement. Ignore-t-il qu’elle sait ?  Elle sait pourquoi il n’est jamais là, pourquoi il ne la serre plus dans ses bras, pourquoi il ne fait que lui parler de banalités, à elle, comme si elle était la boulangère du coin.  Elle a lu les messages qu’il envoie à cette Dana.  Ah !  Dana !  C’est toujours de ses amis qu’on a le plus à craindre ; c’est évident.

    Et l’autre jour, elle les a vus se parler, trop près l’un de l’autre, le regard plongé dans le regard de l’autre comme si personne n’existait.

     

     

     

     

    Eric ne force pas, n'impose pas à sa femme de parler, il vérifiera juste, tout à l'heure, lorsqu'elle aura le dos tourné qu'elle a bien pris son traitement, le traitement prescrit par le psychiatre, le professeur Halar.  "Dans certains cas, très rares, la névrose puerpérale s'installe et avec elle, son lot d'hallucinations", lui avait encore répété le praticien.  "N'ayons crainte, il faut du temps mais Claire ira mieux, va mieux déjà.  Nous notons de réels progrès, n'est-ce pas?"  Parfois oui, parfois non.  Ce que Eric ne comprend pas c'est que, d'après ses lectures, cette psychose dont est atteinte Claire, se doit d'être éphémère, alors pourquoi perdure-t-elle ainsi?  Eric avait plus d'une fois essayé d'interroger le professeur à ce sujet mais le sourire complaisant du médecin lui répondait toujours, donnant à Eric cette horrible sensation d'être un moins que rien.  C'était vrai sans doute.  Qu'en savait-il franchement, lui, le simple flic, de toutes ces pathologies?

    Eric soupire, chasse ses dernières pensées, se répète qu'il doit être patient et va rejoindre son fils.

     

    "Tu as bien dormi, Louis?"
    "Oui, papa."
    "Tu n'avais pas terminé tes devoirs, tu sais, je n'aime pas quand tu ne finis pas tes devoirs."
    "Je refais juste un exercice ou deux, j'ai une interro aujourd'hui."

    Le père acquiesce.  Quel brave petit gars, si courageux!

     

    2. Préqul Louis

     

     "Tu sais papa, il y a un club de théâtre à l'école, après les cours.  Ils vont monter une pièce.  J'aimerais bien passer les auditions.  Ce serait pour après les cours, le mardi et le jeudi.  Est-ce que tu serais d'accord?"

    Eric est toujours d'accord pour les activités qui tiennent Louis éloigner de sa mère lorsqu'il n'est pas là; alors évidemment, il va accepter.

     

    2. Préqul Louis

     

    "Tu me promets que tu seras sérieux si tu es retenu, que tu ne piqueras pas une crise si tu ne l'es pas et que tu n'agresseras personne pendant les répétitions même si les autres t'ennuient?"
    "Promis.  Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer", jure Louis, le nez en l'air.
     

     

    2. Préqul Louis

     

    "Alors, c'est d'accord"
    "Chouette, merci, papa!"

    Louis serre fort son père contre lui, l'embrasse doucement et ajoute:

    "Passe une belle journée, papa."
    "Toi aussi, mon fils."

     

    2. Préqul Louis

     

    Louis ramasse ses affaires et s'enfuit, le car scolaire n'est jamais en retard, lui.

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    8
    Lundi 27 Mai à 08:54

    C'est vraiment terrible cet environnement si néfaste pour les 3 personnages... Chacun s'enfonce lentement dans son trouble ou son déni sans pouvoir aider l'autre ni s'aider soi-même... Et ce médecin qui semble également persuadé de la pertinence de son traitement sans chercher à se remettre en question mais très condescendant à l'égard des pauvres mortels que sont sa patiente et son mari inquiet !

    Cette maj fait vraiment froid dans le dos (enfin, j'écris cette maj, mais celle d'avant aussi, et j'ai bien peur que celles d'après également...)

    7
    Samedi 25 Mai à 13:10

    Quand on a un parent instable, comment peut-on se comporter autrement? Ce n'est pas une situation facile pour Louis,  je ne sais pas trop à quoi m'attendre avec cette histoire, je vais me laisser porter je pense ;) 

    6
    Jeudi 23 Mai à 21:00

    D'habitude, je n'aime pas qu'on ramène toutes les fautes à la mère... Mais là, bien obligée de dire que Louis n'aurait pas agit ainsi dans le futur si sa maman n'avait pas été plus stable. Et son papa plus présent aussi. 

    C'est de la maltraitance finalement. Et malgré tout Louis, l'enfant, me fait de la peine. 

    Je ne vais pas dire que nous réserves-tu encore car on sait la triste fin de la maman et de Louis. Mais que va t'il se passer encore pour entacher l'âme de Louis ? 

    Toujours aussi fascinant et intéressant à lire ♥♥♥

      • Vendredi 24 Mai à 11:21

        Agathe,

        :/  La maladie, c'est rude et si là, c'est évident, il est des fois où une névrose et une instabilité sont plus clairement compliquées à saisir.  J'ai pris le parti de zoomer sur les comportements néfastes ... mais en vrai, le pire est sans doute lorsque tout paraît "normal".

        Pour Louis, c'est vraiment très rude de se construire et juste évoluer tout simplement dans ce contexte.  Les bases sont sapées :/ les dés pipés. 

        Mais c'est vrai, le destin de Louis aurait pu malgré tout prendre une toute autre tournure... question de choix? de rencontre peut-être?

        Affaire à suivre même si pour sûr, le suspens n'est pas à son comble quant au final de l'histoire :o

        Encore merci merci ♥♥♥

    5
    GGO
    Jeudi 23 Mai à 20:27

    Oh punaise. Tu vois, avant j'avais tendance à penser que les yeux de Louis déformaient la réalité et que c'était sa psychose qui l'animait. Ou au moins on ne savait pas qui était l'oeuf et qui était la poule... Là il me semble que c'est plutôt clair... arf Pauvre gamin... Pauvre pauvre gamin... Et Eric qui le pauvre est complètement largué, qui est obligé de faire confiance aveuglément aux psychiatres ! Cette erreur dans la prise en charge ! Ah la la...

      • Vendredi 24 Mai à 11:24

        GGO,

        C'est aussi pour ça que je voulais reprendre l'histoire de Louis à l'origine.  Et d'Eric par la même occasion, piégé dans une vie qu'il n'a pas voulu, a tenté désespérément de garder le contrôle.  Quand la vie bascule, pour le meilleur et pour le pire, tenter de se préserver, de faire au mieux... et au final, pourquoi?  On connaît la fin, on se dit qu'il aurait dû agir tellement différemment... mais ce n'est jamais aussi simple qu'il y paraît.

        Ah lalala, comme tu dis :/

        et merci de me lire, encore et toujours  ♥♥ 

    4
    Jeudi 23 Mai à 18:55
    Comme ça déchire le cœur de voir la maman de Louis souffrir ainsi et emporter ceux qui l'entoure dans cette souffrance.
    Je voudrais ne pas avoir lu la suite et pouvoir me dire que ça ira mieux !
    Magnifiquement raconté, comme d'habitude.
      • Vendredi 24 Mai à 11:26

        PrincesseSey,

        Je pense que c'est le plus pénible dans cette histoire, c'est de connaître l'issue finale :/

        Pardon :/ et surtout merci de me suivre malgré tout, ça me touche beaucoup ♥♥♥

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