• Chapitre I : La rencontre

         

     

          Elle pousse la porte de mon bureau, un vent chaud et bouillonnant m'étreint la poitrine, tout mon corps se liquéfie.

          Ce n'est pas tant sa beauté qui me saisit...  A franchement parler, elle n'est pas belle: une bouche et des seins trop petits, un nez mal fichu, des yeux immenses, une tignasse sans forme, des jambes de sauterelle...

          Elle lâche : 

    "Docteur, je veux comprendre, je veux savoir...  Je veux savoir et comprendre pourquoi je suis comme je suis, pourquoi je suis qui je suis."

         Je ne suis pas médecin, mais je ne la reprends pas; sans doute parce qu'elle ne m'en laisse pas le temps.  

     "Je suis Vénus Lol.  J'ai rendez-vous avec vous à 16 heures."

         Effectivement, je pourrais le lui confirmer et lui dire que je l'attendais mais à nouveau, elle ne m'en laisse pas le temps.

     

     

     

      "Je suis la fille de mon père et de ma mère.  Quoi de plus banal? " 

          Je pourrais lui faire remarquer que ce n'est pas banal d'être la fille d'Anatole Lol et que c'est la raison pour laquelle, d'ailleurs, elle a réussi à obtenir ce rendez-vous en urgence avec moi, mais je me tais.  De toute façon, elle enchaîne tout aussi sèchement.

     "Il parait qu'il faut toujours commencer une thérapie en analysant les relations qu'on entretient ou qu'on a entretenues avec ses parents."

        Je ne la détrompe pas, de toute façon, elle a l'air tellement pressée cette jeune fille que je me demande s'il ne serait pas bon que je jette un oeil sur l'horaire des trains; même si je n'ai aucun rail à prendre.  

     

     

     

    "Je suis ce que beaucoup appellent une enfant de l'amour.  Cela est incontestable! Mon père et ma mère s'aimaient follement.

      D'attentions, je n'ai jamais manqué.  J'étais plus entourée et choyée que n'importe quelle enfant et incontestablement bien plus que mon frère ou mes cousines qui vivaient sous le même toit que moi.

      Je n'ai pas beaucoup connu ma mère.  C'était une vieille femme douce, joyeuse de vivre et bienveillante.  Elle n'a jamais suscité en moi un quelconque sentiment. Elle était ma mère, point.

      En revanche, j'ai bien connu mon père, j'appréciais passer du temps en sa compagnie.  C'était l'homme le plus doux, le plus intelligent, le plus tendre, le plus généreux, le plus sensible que la terre ait eu l'honneur de porter.  Sa perte aurait dû me causer une terrible douleur; ce ne fut pas le cas.  A l'évidence, pour lui non plus, je ne ressentais rien."

         Je devrais profiter du quart de seconde qu'elle prend pour inspirer et en placer une mais le temps que cette idée me passe par la tête, elle a déjà enchaîné:

     "La faim, la soif, le sommeil, je peux les sentir; le reste par contre: la peine, la tristesse, la nostalgie, l'amour, l'amitié, la pitié, l'empathie, j'en suis vide. Je ne ressens rien, aucune émotion.  Le vide en moi comme un puits sans fond, voilà qui je suis.

      Enfant, je me suis mise à imiter les autres, à pleurer lorsque je les voyais pleurer, à rire lorsqu'ils riaient.  

      Adolescente, je continuai cette mascarade sans honte puisque je ne peux rien ressentir. 

       Je pensais que le temps passant, je connaîtrai un jour un émoi, un frisson, une envie, un besoin autre que vital.  Et non! Rien!  Même le jour du décès de mon frère, Arnaud!  Même le jour du décès de mon père!"

     

     

    "Même le jour où je serrai contre moi le petit corps fragile d'une des filles d'Arnaud, abandonnées le jour même par leur mère sur notre seuil! Vous vous rendez compte? Abandonnées par leur mère le jour de leur naissance???!!! L'histoire de ces gamines arracherait une larme à la plus insensible, quand même! Et bien non, toujours non, toujours le néant.  Moi, je n'ai rien ressenti."

     

     

     

    "Le jour où je suis devenue adulte, j'ai remisé ma chasuble au placard et mes airs d'ado pour me concentrer sur ma quête: comprendre."

     

     

     

          "Cette quête m'amène à vous, docteur."

                Et là le silence se fait, si surprenant que mon coeur en manque un battement.  Elle a l'air d'attendre que je prenne la parole, comme si elle était curieuse de découvrir ma voix.  

                Je pourrais poser un diagnostic : sociopathe, personnalité anti-sociale ou moins grave mais tout aussi destructeur pour l'entourage: perverse narcissique.  Je pourrais rédiger un document à l'adresse de l'un de mes confrères psychiatres et envoyer cette jeune fille dans un établissement de soins plus adapté à ces types de dysfonctionnements.  Ils auraient vite fait de découvrir, là-bas, si en lieu et place de ces pathologies il s'agit plutôt d'une mythomane ou d'une simple gosse de riche qui s'ennuie et veut attirer l'attention.

    "Ma quête ne débute pas avec vous, docteur.  J'ai déjà beaucoup étudié mon cas."

          Un rictus apparaît sur ses lèvres, me démontrant qu'elle n'est pas dupe des pensées qui me traversent l'esprit.

    "Adolescente, déjà, j'ai demandé à mon père de m'offrir les moyens d'étudier scientifiquement les composants de l'être."

     

     

    "Il a accédé à ma demande, comme il le faisait toujours, j'ai pu dès lors mener quelques recherches scientifiques sur le vivant.

    Je continue en ce sens mais je n'ai pas encore trouvé de piste satisfaisante. 

    Je me suis lancée également à corps et âme perdus dans la lecture d'essais de psychologie et psychiatrie."

     

     

     

       "Sans résultat probant à nouveau, je me suis intéressée en sus à des documents plus confidentiels et moins scientifiques."

     

     

     

     "Si ces recherches pour moi me procurent une belle jouissance de l'âme, elles ne permettent pas pour autant d'identifier mon dysfonctionnement et trouver les moyens d'améliorer ma mécanique émotionnelle."

    Elle soupire doucement.

    "Que vous dire de plus?  Qu'à force d'étudier les uns, de questionner les autres, il est devenu de plus en plus évident pour moi que j'avais raison? que je suis différente, qu'il me manque quelque chose depuis toujours?..."

     

     

     

                  Elle soupire encore et me regarde, intensément.

        "A vrai dire, je ne sais si ce quelque chose est présent en moi, juste étouffé, en dormance.  Il suffirait peut-être de peu pour éveiller mes sens.  Peut-être suis-je effectivement comme vous le pensez une petite gosse de riche étouffée et tellement choyée par ses proches qu'elle n'est pas capable d'apprécier tout simplement la chance qui lui est offerte.  Peut-être que vous n'avez pas tort, peut-être ai-je raison de penser qu'il est temps que je m'affronte vraiment.  Ce n'est pas dans les livres, ni dans le regard des autres que je vais trouver ma solution.  Je dois me débarrasser de qui je suis et plonger aux sources."

     

     

     

          Elle me sourit doucement et ma raison vacille.  Ensuite, tout doucement, comme au ralenti, son visage se métamorphose, son regard me quitte et je mesure l'ampleur de cette solitude qui est la sienne.

     

     

     

     "Je vais partir, docteur.  Je quitte tout ce soir, je m'en vais dans un endroit où nul ne connaît Vénus Lol."

      Pourquoi être venue me trouver si c'est pour partir aussitôt?  Elle ne me laisse pas le temps de m'exaspérer, elle pose délicatement deux mille cinq cents simflouzes sur le bureau, se penche légèrement et le regard revenu à moi:

    "Je me donne à vous, docteur, soyez l'observateur, le chercheur, le témoin de ce que je suis.  Que plus tard, bien plus tard, si une jeune femme, un jeune homme vient à la science avec ces mots "Je ne ressens rien" que vos recherches l'aident, le portent.  C'est votre mission.  Cherchez avec moi une solution."

    Elle se relève, sa longue chevelure la suit comme une ombre malfaisante.  Je grimace, essaye d'interrompre le tremblement qui m'agite.

    " Je dois y aller.  Nous nous reverrons, docteur."

    Je pose le crayon que je torture entre mes doigts depuis un temps certain, la porte se referme, le souffle chaud me bat froid soudain, enserre ma poitrine dans un étau glacé.

    "Quand, où, comment?..."

    Mes premiers mots sonnent dans le vide.  Elle est partie, je le sais.

     

     

     

     Je me prends à m'impatienter.  J'ai finalement tellement de questions à lui poser.  

     

    (à suivre...)

     

    >>>>Chapitre 2

    « La famille d'Anatole Lol : dernièreChapitre II : Une nouvelle vie »
    Pin It

  • Commentaires

    7
    Mercredi 12 Mars 2014 à 07:44

    J'adore ton style c'est super bien écris à peine la première ligne commencer ayé on embarque! Vite vais lire la suite.

    6
    Mardi 4 Février 2014 à 17:51

    ah j'aime beaucoup ta façon de raconter :)

    5
    Vendredi 31 Janvier 2014 à 10:05

    Oh merci, Petitmu! 

    La suite arrivera, je ne sais pas encore donner de délai mais elle ne tardera pas trop, j'espère.  

    4
    Vendredi 31 Janvier 2014 à 08:45

    Oh ! J'aime ! Je veux la suite !

    Et je suis contente de retrouver Vénus.

    3
    Jeudi 30 Janvier 2014 à 10:05

    Merci beaucoup, je suis très touchée et contente que cette entrée en matière vous plaise.

    Arya, j'essaie d'améliorer le visuel et je suis heureuse que les tu aies apprécié les illustrations .  

     

    2
    Mercredi 29 Janvier 2014 à 23:43

    Ow! On sait enfin pourquoi elle a quitté sa ville^^ 

    C'est sympa, cette narration, bien amené. J'aime beaucoup^^ C'est super, on va pouvoir avoir un point de vue sur le challenge /o\ Très bonne idée^^

    1
    Mercredi 29 Janvier 2014 à 22:18

    Surprenant et prenant... Toujours aussi bien écrit et de belles images.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :