• Chapitre III : D'une Lol à l'autre

     

      J'ai beau lire et relire mes notes, je ne comprends toujours pas. 

     

     

      Ma femme avait eu raison, l'affaire Vénus Lol avait tourné à l'obsession pour moi.  

      Sans cesse, j'entendais la même voix :

      "Donnant suite à l'appel d'un pêcheur ayant aperçu une ombre sombre dérivant dans les eaux glacées de Moonlight Falls, les pompiers et sauveteurs ont repêché le corps sans vie de Vénus Lol, la fille de l'illustre Anatole Lol." 

      Suicide!  Ils conclurent à un suicide!  C'était ridicule!

      Si ma patiente avait été suicidaire, je l'aurais su!

      Ils se basèrent sur un mot retrouvé - tout aussi ridicule - sur son ordinateur portable, posé bien en vue et ouvert sur le siège avant d'une voiture qui aurait été la sienne.

     

     

     

       "Je suis lasse de la vie sans but que je mène, je n'en peux plus de faire souffrir et de souffrir.  Ma vie est devenue un fardeau, que tous aient pitié de moi.

      Pardon... Je vous aime."  

      Vénus Lol n'aimait personne, Vénus Lol ne souffrait pas, Vénus Lol n'avait aucun remord, aucun regret, ne connaissait pas la pitié, n'avait cure des conséquences de ses actes, de ses paroles; c'est ce qui la rendait dangereuse, peut-être touchante, infâme souvent et, en tous cas, passionnante pour moi.

      Cette mort n'avait pas de sens sauf si j'acceptais m'être trompé, sauf si j'acceptais qu'elle m'ait trompé heure après heure durant des mois et des mois, face à face, seule à seul...  Cela n'avait pas de sens et sans sens dessus dessous, j'en perdais le sommeil, l'appétit, l'envie.

      Sagement, pour me sauver, j'avais écouté ma femme et étais devenu sourd au pincement qui me tenaillait la poitrine nuit et jour sans même que je pense à Vénus.  Elle m'accompagnait où que j'aille et quoi que je fasse; oui, Vénus Lol était devenue mon obsession.  Je devais m'en débarrasser.  Je décidai de déménager, loin de ce lac aux eaux gelées, loin de cette ville qui consacrait tous les jours la gloire des Lol et je partis, avec mon épouse, à Monte Vista, la ville de la seconde chance. 

      J'avais clos le chapitre Vénus Lol sur un point d'interrogation et c'est sur ce même point d'interrogation que je rouvre ce dossier: Elizabeth Lol a rendez-vous aujourd'hui, avec moi. 

      La première fois que Vénus me parla d'Elizabeth, elle le fit debout, sans même avoir pris la peine de me saluer.

     

     

     

       "Docteur, je ne vais pas vous mentir, ce serait ridicule et contre-productif.

      Si  j'ai tardé à revenir vous voir et ai annulé mes derniers rendez-vous c'est pour la simple et bonne raison que j'ai eu un enfant.  Enceinte, il m'était interdit de voyager de ville en ville et ensuite, j'ai été obligée de m'en occuper un peu si vous voyez ce que je veux dire..."

      Elle grimaça.

      "Ce que les bébés peuvent être braillards, inutiles et encombrants!"

      Elle s'est assise face à moi, elle était la froideur incarnée.

     

     

       "Bref, j'ai bien fait d'y croire; mais l'expérience n'est pas probante.  Je ne ressens rien si ce n'est une lassitude intense pour les couches à changer et les biberons à donner et les embrassades qu'elle me réclame à n'en plus finir.  Je compte arrêter les frais.  C'est bon, j'ai essayé, ça a foiré, passons à autre chose."

      J'en avais déjà entendu des belles et des fraîches, dans ce bureau.  J'étais habitué à ne pas juger des paroles et des actes de ceux qui se confiaient à moi.  Je n'ai jamais agi avec Vénus Lol autrement qu'avec mes autres patients.  

      En professionnel que je suis, que j'étais déjà, je tentai la personnification de ce qu'elle appelait "L'expérience", "les couches", "les biberons".  Je glissai un mot averti sur le syndrome de la dépression post-partum mieux connu sous le terme "baby-blues" qui accable les jeunes mères.

     Elle m'écouta dans un premier temps, attentivement; mais vite, elle comprit la "manipulation", se désunit et se drapa dans cet ennui sans fond qui lui était propre et que j'avais appris à redouter.

     

     

     

       Subitement, au milieu d'une de mes questions, pensant sans doute qu'elle avait été suffisamment patiente,  elle se leva et je compris qu'il était déjà trop tard.

     

     

     

      Ce soir-là, ou le lendemain, Vénus Lol abandonnerait sa fille, sans regret ni remord.

      Et à présent, je suis ici, à ce même bureau, dans un autre lieu, à attendre cette "Elizabeth Lol".

     

     

        C'est un souffle chaud qui m'indique qu'elle entre dans la pièce.

     

     

     

     Une enfant!  Mais c'est bien sûr!  Il me semble qu'une éternité s'est écoulée depuis le "suicide" de Vénus mais la réalité est toute autre.

      Je m'attendais à rencontrer le clone de Vénus Lol mais là, je me trouve en présence de sa descendance, sa fille, la jeune Elizabeth Lol.  Evidemment!

     

     

     

       Ses grands yeux me dévorent, je me sens grignoté de l'intérieur, pendant que calme et paisible, elle prend place sagement sur un siège, face à moi.

     

     

     

       Le silence s'installe.

     

     

     

     Contrairement à mes habitudes, c'est moi qui prends la parole le premier.  J'ai devant moi une enfant et j'avoue ma totale incompétence face à ce cas de figure.  Je ne suis pas pédo-psy, moi.  Tous mes patients, sans exception sont des adultes.  Je lui explique du mieux possible, utilisant des mots simples que je ne peux en aucun cas la prendre en charge pour les raisons que je viens d'exposer.

     

     

      En proie à ses grands yeux qui continuent à me dévorer, je m'inquiète enfin:

      "Votre père ne vous a pas accompagnée?  Vous êtes venue seule?"

      Et sa voix douce et posée résonne pour la première fois, flûtée à mes oreilles comme le chant d'un rossignol à l'aube d'une journée printanière.

      "Je ne suis pas ici pour parler de mon père."

     "Mais pourquoi donc êtes-vous ici, Mademoiselle Lol?  Pouvez-vous me l'expliquer?"

      Son regard se durcit sans que son corps ne se tende.

       

     

      "Dans les effets personnels de ma mère qu'on m'a remis, j'ai trouvé son journal de bord; en toute simplicité elle l'a intitulé "Vénus à nu"; et je l'ai lu."

      Je frissonne un court puis un plus long moment.  Connaissant la froideur, le manque d'empathie, la férocité de Vénus, je crains plus encore que je ne redoute ce que cette petite fille a pu lire de la main de sa mère.

     "Cela n'a pas été facile de vous trouver, Docteur.  Mais à présent, je suis là et je suis prête..."

     

     

     

       "Prête?", répété-je bêtement.

      Elle acquiesce:

      "Oui, prête à habiter avec vous, prête à prendre la suite de ma mère, prête à devenir votre cobaye."

     

     

     

     Je décide de doucher immédiatement l'allégresse de la jeune demoiselle: Personne ne vient habiter chez moi, personne n'est mon cobaye et il n'y aucune suite à écrire.

     

     

       Cette réponse, de toute évidence, ne l'agrée pas.

     

     

      "J'ai lu le journal de ma mère, je sais tout!  Je sais qui elle était, je sais qu'elle était mauvaise, qu'elle était méchante, qu'elle n'aimait rien ni personne ni moi.  Et vous voulez savoir ce que ça me fait???"

      Elle déglutit, respire un gros coup et sourit à demi.

      "Cela ne me fait rien.  Rien, le vide.  Je ne ressens rien."

      Sa langue claque contre son palais: 

      "Je suis comme elle!"

      Elle hausse les épaules: 

      "J'ai l'accord signé de mon père avec moi et vous serez largement rétribué.

       Vous n'avez pas le choix, Docteur."

      "On a toujours le choix, mademoiselle Lol."

     

     

     

        "Vous vous trompez, Docteur.  Vous n'avez pas le choix.  Je sais tout.

         J'ai lu le journal de ma mère et je sais que vous l'avez tuée." 

         Et là, soudain, je m'apaise; elle non plus ne croit pas au suicide de sa mère.

         Elle sait, dit-elle.

         Je plisse les yeux.

         Nous sommes finalement liés, elle et moi, à ce qu'il me semble. 

        Ma décision est évidente et ne tient qu'au bon sens; effectivement, je n'ai pas  le choix.

        

     

     

      Et bien, ainsi soit-il! Que le loup entre dans la bergerie!  

     

    (à suivre...)

     

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  • Commentaires

    8
    Mercredi 12 Mars 2014 à 08:07

    Alors là pour un rebondissement je ne m'attendais pas a ça 0_o Je me demande ce qui est vraiment arrivé à Venus et pourquoi la petit dit que c'est lui qui l'a tué? Car il a pas reussi à l'aider? Ah là là que de questions,  géniale lol

    7
    Mercredi 19 Février 2014 à 11:48

    Je ne m'attendais vraiment pas à ça :O

    J'attend la suite avec impatience :)

    6
    Mardi 18 Février 2014 à 21:22

    Contente de retrouver cette histoire que j'adore :) Suicide ? Non je n'y crois pas et encore moins au fait que le docteur puisse être coupable vite la suite !

    5
    Mardi 18 Février 2014 à 19:45

    Ouf tu as retrouvé ton histoire ! Heureusement pour nous !
    Mais là ça ne va pas du tout ! Que de questions ! Est-elle vraiment morte ou non ? Suicidée, assassinée ? Et cette petite que de mystères !

    Oh j'ai hâte maintenant ! Dépêche toi de nous proposer la suite ! J'adore et je trépigne d'impatience !

    4
    Mardi 18 Février 2014 à 19:21

    Oh la la.... C'est vraiment de plus en plus génial, de plus en plus plein de suspens, de surprise.... Suicidée ? Assassinée ? Morte même ? Une Lol peut payer des journalistes...

    Et la petite Elisabeth, quel numéro !

    Je suis accro, là, je veux la suite !

    3
    Mardi 18 Février 2014 à 17:31

    Merci, Kaon.  Suicide, pas suicide, assassinée ou non...  Il est encore un peu tôt pour se prononcer. 

     

    Merci Marie, je suis contente que cette histoire te plaise.  Merci beaucoup pour les compliments, ça me touche beaucoup. 

    2
    Mardi 18 Février 2014 à 16:20

    whaouuu, je ne connaissais pas cette histoire, donc je n'ai lu que cette suite, mais ça m'a donné envie de reprendre au début, en tout cas, les photos et les textes sont très beaux....

    Elle sait ce qu'elle veux la jeune élisabeth ^^  bisous.

    1
    Mardi 18 Février 2014 à 16:20

    Il l'a tué? Et bien, elle prend une bonne tournure, ton histoire! J'aime beaucoup Elisabeth^^

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