• Chapitre IV : Tais-toi, mon cœur.

      

     

      A quoi bon tergiverser, il me faut à présent annoncer sans tarder à ma compagne que de façon cavalière, j'ai pris, seul, une décision qui nous implique tous les deux : Elizabeth Lol rejoint dès aujourd'hui notre foyer pour une durée indéterminée.

      C'est le pas quelque peu hésitant, vous le comprendrez, que je sors de mon cabinet de consultations, traverse la pelouse et m'en vais donc rejoindre Éléonore qui flâne comme à son habitude dans le jardin.

       

     

     A sa mine, je sais déjà qu'elle a compris que je suis contrarié et qu'il y a de grandes chances qu'elle le soit également si d'aventure, elle accepte de m'écouter.

      Sans tarder, j'exécute notre signe de paix; celui qui demande apaisement et écoute.

     

     

       Elle y répond bien sûr.

       Je suis plutôt d'un naturel optimiste dans la vie, mais là, j'ai beau essayer, je ne vois pas trop quels mots et quel miracle feraient que je m'en sorte à bon compte.  On ne peut pas vivre avec Éléonore et ignorer, non qu'elle n'aime pas les enfants mais, qu'elle y est totalement allergique.

      D'instinct, je préfère éviter le ton professoral et l'affirmation selon laquelle, cela pourrait lui faire du bien d'être confrontée à ses angoisses; j'adopte plutôt la méthode "je rigole et je fais des grands gestes".

     

     

       Cette méthode fonctionne une fois sur deux.

       Apparemment, je suis sur la fois sur deux qui fait un bide:

      "Euh, tu plaisantes, mon cher Harrold?!  Tu veux que moi je vive avec un enfant qui n'est ni le tien ni le mien juste parce que tu es incapable de dire non?"

     

     

     

      Puisqu'elle me tend une perche, je pourrais lui dire qu'on pourrait jouer à  "Elizabeth est ma fille"... mais le ciel qui assombrit ses yeux annonçant l'orage risquerait de m'exploser en pleine figure et me pousse à la prudence.

      Je tente alors la méthode dite du chat noyant le poisson et je conclus par de plates excuses.

     

     

       C'est également un flop.

       "Je connais tes méthodes, Harrold.  Et tu n'arriveras pas à m'entourlouper.  Je ne veux pas cohabiter avec un enfant.  Tu le sais!"

     

     

     

       La principale intéressée qui n'a pas perdu une miette de cette conversation se joint à nous sans autorisation.  

      Je crains le pire; surtout lorsque la petite prend son ton condescendant pour déclarer que personne ne force Éléonore à rester, elle ne fait pas partie du deal.

      Et l'impudente se met à bâiller d'ennui alors que ma compagne décide de lui donner un cours de bonne conduite et d'éducation à "cette petite peste dont il n'est pas question qu'elle fasse la loi dans cette maison!"

     

     

       Les événements virent à la catastrophe.  Je dois accueillir cette enfant, je n'ai pas le choix.  Je ne peux pas dire tout de go à Éléonore le pourquoi du comment.   Si j'avoue ici qu'Elizabeth a en sa possession le journal de Vénus Lol qui de toute évidence m'incrimine dans la mort de sa mère, je me tire une balle dans le pied.  Éléonore, dans le meilleur des cas, me quittera - ce que je ne souhaite pas - et dans le pire préviendra les autorités avec lesquelles il me sera difficile de négocier, ne connaissant pas le contenu de ce fameux journal de bord.

      Je respire un grand coup:

      "Cela suffit toutes les deux!  

      Éléonore, tu ne peux pas rejeter cette enfant à la rue, son père me l'adresse parce qu'elle ne peut pas effectuer les trajets sans arrêt de Hidden Springs à ici pour suivre sa thérapie.  Il pense que je peux l'aider; ce n'est peut-être pas le cas, mais je dois essayer.  C'est mon travail d'aider les gens, je te signale!  Quant à vous, mademoiselle Lol, je vous prierai de vous tenir correctement, comme une invitée et non comme une princesse qui exige qu'on lui passe tous ses caprices.

      Avec un peu d'intelligence, je suis certain que vous arriverez toutes les deux à vous entendre!"

     

     

     

    La conversation se conclut ainsi, sur deux regards courroucés et ma première victoire : Harrold : un - Elizabeth et Éléonore : zéro.  J'ai rarement le triomphe modeste, c'est vrai.  Mais je suis assez fier de moi, là.

     Je dois retourner à mes consultations.  Préférant éviter le pire en laissant ces deux personnes seule à seule, je demande à Elizabeth d'aller faire quelques courses pour nous en ville.  Cet éloignement leur permettra à l'une et l'autre de se calmer.

      Le reste de l'après-midi se déroule sans heurt et c'est le cœur léger, l'estomac dans les talons, que je regagne la maison.  Et là, Éléonore, le nez au dessus de ses casseroles m'annonce, en m'entendant arriver :

      "La gamine n'est pas revenue.  Avec un peu de chance, elle est rentrée chez elle ou elle s'est faite enlever par un malfrat."

      Oh!  Misère!  

      Comme je regrette ma vie d'hier!

     

     

       Arrivé en ville, je découvre Elizabeth, assise sur un banc, devant la librairie.  Elle lit une bande dessinée. 

     

     

          Je m'installe à ses côtés, sans mot dire.

     

     

      Elle finit par refermer son livre, le ranger et me jette un regard glacé.

      "Je suis content, Mademoiselle Lol, de constater que vous allez bien."

     

     

       "Pourquoi?"

      "Éléonore et moi nous inquiétions.  Vous ne pouvez pas disparaître comme ça."

      "Le mensonge ne vous sied pas, Docteur.  Il m'étonnerait qu’Éléonore s'inquiète de moi et cela vous arrangerait bien que je disparaisse et le journal de maman avec moi."

     Je décide de ne pas mentir.

      "C'est vrai, cela m'arrangerait mais il n'empêche que je me sens responsable de vous, je m'inquiétais. Je ne vous veux aucun mal, vous êtes venue me trouver parce que vous aviez besoin d'aide, Mademoiselle Lol, ne l'oubliez pas."

     

     

     

       Je continue sur ma lancée.  Il me faut battre le fer tant qu'il est chaud, il en va de ma sécurité.

        "Je sais que vous non plus, d'ailleurs, vous ne me voulez aucun mal.  

         Si vous aviez voulu, vous auriez donné le journal de votre mère à votre père qui l'aurait remis à la police.

      A moins, que contrairement à vos affirmations, ce journal ne contienne rien qui puisse me nuire.

      Dans les deux cas, je ne suis pas en danger."

      Elle me rétorque sans même me regarder: 

      "Pas en danger, c'est vous qui le dites."

     

     

     

        "Éléonore a raison, vous êtes vraiment une petite peste!"

     

     

        Elle me jette un regard en coin.  

        "Éléonore est vraiment très jolie." 

      Je suis désarçonné par ce changement subit et inattendu de sujet.  Je plisse les yeux.  Il me semble que le moment est venu de détendre l'atmosphère. 

      "Oui, effectivement, tu pensais que ma compagne ne pouvait être qu'un laideron?  Tu es surprise?"

      Elle secoue la tête et ne semble pas relever mon passage du vouvoiement au tutoiement.

     "Non, pas du tout.  Je le savais.  Maman l'a décrite fort justement dans son journal."

      Je tente de  ne pas paraître étonné que Vénus ait mentionné Éléonore dans son fameux livre de bord.

     

     

     

       "Maman écrit qu'Éléonore est pareille à un bijou de pacotille: clinquant, joli, attirant mais sans richesse ni valeur; elle paraît, semble mais n'est pas."

     "Tu pourrais peut-être essayer de la connaître, toi-même, et voir si ton cœur te dit la même chose."

     

     

       "Le cœur, Docteur, est un muscle qui fait office de pompe et permet la circulation du sang dans les veines et les artères.  Je n'ai jamais lu nulle part qu'il était doué de parole."

       "S'il ne te parle pas, c'est peut-être parce que tu n'as jamais appris ou pris la peine de l'écouter."

     "Arrêtez ça, ne me parlez pas comme si j'étais un bébé.  Je ne suis pas naïve et je n'ai jamais cru aux contes de fée ou à la magie ou autre ânerie du même acabit."

      "Libre à toi, Elizabeth.  Je ne te raconte pas une histoire pour t'endormir, je suis très sérieux.  

      Le cœur  parle, Elizabeth, tout le corps parle.  Lorsque la peur arrive, le cœur s'emballe, le ventre se serre, la gorge se noue.  Lorsque la joie nous submerge, le cœur adoucit ses battements, nos muscles se détendent..."

       Elle m'arrête d'un mouvement impatient.

      "Mon cœur ne s'emballe que lorsque je cours et mon ventre ne se serre que lorsque j'ai faim."

       Je souris.

      "Peut-être que tu as raison ou alors tu n'as pas appris à reconnaître les signes, ton cerveau ne parvient pas à les reconnaître.  Il n'associe pas le ressenti et le sentiment et c'est pourquoi tu as l'impression d'être comme ta mère : sans émotion.  Je ne serais pas un bon thérapeute si je ne me basais que sur ton diagnostic, Elizabeth.  

      Si tu veux que nous travaillions ensemble, il va falloir aussi que tu suives mes règles.  Tu n'as pas le choix, toi non plus."

     

     

     

      Elle fronce ses petits sourcils noirs.

      "Ce dont vous parlez, c'est une maladie?  Cela se soigne?"

      "C'est une pathologie connue et répertoriée, Elizabeth, oui."

      Je me lève et je constate qu'elle ne bouge pas.

      "Je t'attends dans la voiture.  Dépêche-toi, j'ai faim, je veux rentrer à la maison."

      Je m'éloigne et lorsque je jette un coup d’œil en arrière, je la vois:   la main posée sur son cœur et c'est le mien qui se serre en la contemplant si seule et si pleine d'espoir, assise sur son petit banc.

     

     

      A cet instant, je ne regrette plus ni de l'avoir rencontrée ni ma vie d'hier.  

      A cet instant, je reconnais la passion qui m'avait saisi lorsque j'avais rencontré Vénus.  

      A cet instant, mon cœur se serre douloureusement, espérant que le même destin ne lie pas mère et fille; il serait dommage que cette enfant-là doive disparaître comme sa mère avant elle.

    Je me secoue, grimpe dans la voiture et Elizabeth me rejoint en sautillant.

    De retour à la maison, Éléonore est déjà attablée devant le repas.

     

     

       Sans un mot, nous nous asseyons à ses côtés.  Elle finit par nous regarder, l'un, puis l'autre, sans rien dire.

     

     

      Elle ne dit rien mais je sens toute cette pression qu'elle fait peser sur toute la maisonnée.  C'est vraiment stressant.  

      Alors qu'Elizabeth, qui a décidé selon toute vraisemblance, de se comporter correctement, se met à débarrasser la table, je me penche vers Éléonore et m'emporte, franchement énervé contre elle:

      

     

      "Stoppe ton numéro d'agneau qu'on mène à l'abattoir, Éléonore.  Tu es pénible. Je le répète, ça peut bien se passer si tu veux bien toi aussi y mettre du tien!"

      Les larmes aux yeux, elle se lève et Elizabeth me suit dans le salon.

     "Vous ne devriez pas parler à votre dame comme ça, Docteur."

     

     

     

       "Aurais-tu, Elizabeth, décidé de jouer les conseillères conjugales avec moi?"

       A mon ton grinçant, elle me répond avec toute la sincérité de son jeune âge:

       "Oh moi, vous savez, je dis ça pour vous.  Mon père a plein d'amoureuses et franchement, s'il leur parlait comme vous venez de le faire, je ne sais pas s'il lui en resterait une seule!"

       Je note pour la prochaine rencontre plus sérieuse avec Elizabeth que son père est un aventurier séducteur, multipliant les relations sentimentales mais ne dit mot.  Je suis un peu vexé de me faire redresser les bretelles par une enfant de dix ans.

       Elle n'est pas découragée par mon silence.

      "Vous devriez retourner la voir et faire ce que vous savez le mieux faire, Docteur.  Intéressez-vous à elle comme vous vous intéressez aux autres dans votre vie de tous les jours..."

      Je soupire et ne lui jette pas un regard.

      "Et toi, tu vas dormir!  Demain, tu as école, tu te souviens que ça fait partie du contrat que tu as passé avec ton père?"

      Elle me quitte en raillant, le sourire en coin:

      "Ne vous dérangez pas, je trouverai ma chambre seule.  Bonne nuit, Docteur."

     

     

       J'entends Elizabeth se brosser les dents puis se mettre au lit.

     

     

       Et moi, et bien... Je fais ce qu'elle m'a conseillé de faire.

      

     

      

       Et cette journée si particulière et riche en émotions, contre toute attente, se termine plutôt bien.

     

     

      Il est évident que tout à l'heure, je me suis emporté contre ma femme pour une toute autre raison que son comportement à l'égard d'Elizabeth. Je sais et savais qu'elle détestait les enfants et ne pouvait pas se conduire naturellement, gentiment, en leur présence.

        Pourquoi m'a-t-elle caché qu'elle avait déjà rencontré Vénus Lol?  Voici ce qui me turlupine et me cause souci.  Pourquoi ne pas me l'avoir dit?  Pourquoi tout au long de ces longs mois écoulés depuis la mort de Vénus ne m'en a-t-elle jamais touché un mot?  Même lorsque moi, je lui en parlais?  

         Demain, je lui poserai la question.  Demain, je saurai.  

       Demain est un autre jour et d'ici là, sans doute parce qu'il m'arrive à moi aussi de redouter les réponses, je mets mon cerveau en pause, me laisse porter par les baisers de ma femme qui tant m'aime qu'elle accepta de quitter sa ville, ses amis pour une ville morne où elle n'a pas sa place, accepte même d'accueillir un enfant sous son propre toit malgré son dégoût d'eux... et peut-être fit-elle plus.. pis... qui sait?...  Oh Éléonore, qu'as-tu fait?

      Non, non, cesser d'élucubrer, cesser d'imaginer, cesser de se questionner, se fondre dans le sommeil, je dois dormir, arrêter de penser...

        Chuuuuutttt...  Tais-toi, mon cœur!

      

     

    (à suivre...)

     

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  • Commentaires

    10
    Mercredi 12 Mars 2014 à 11:14

    Merci beaucoup, Anthéa.  Je suis touchée que mon histoire te plaise. :)

    9
    Mercredi 12 Mars 2014 à 08:36

    Eleonor serait-elle pour quelque chose dans la mort de venus?? Chaque chapitre apporte son lot d'énigme :)

    8
    Mardi 25 Février 2014 à 12:52

    Très bel épisode, mais je suis un peu perdue, j'ai pris en cours, alors c'est décidée, je vais dès ce soir, le lire depuis le début :D

    7
    Lundi 24 Février 2014 à 10:18

    Merci à toutes pour vos commentaires - chapitre après chapitre, merci encore- qui me touchent et votre gentillesse aussi. 

    La suite est en préparation, j'espère que cela vous plaira. :)

    6
    Dimanche 23 Février 2014 à 12:41

    Comme toujours je suis prise par tes textes dès le début et je t'en remercie. Ton histoire me plait un peut plus chaque jour et j'ai hâte de savoirs se que tu nous caches. Bisous bon dimanche.

    5
    Dimanche 23 Février 2014 à 12:32
    whaouu quel chouette épisode!
    Le docteur a l'air de se prendre d'affection pour Eliszbeth^^ j'ai beaucoup aimé leur discutions sur ce banc....elle est pleine de bon sesn cette petite..en tout cas, beaucoup de suspens, brvo! trop hâte de lire la suite. bisous
    4
    Dimanche 23 Février 2014 à 11:51

    Non non ! Je ne marche pas !

    Ce serait bien trop simple qu'Eléonore ait tuée Vénus ! Je suis certaine que tu nous réserves encore d'autres surprises.Tu as vraiment l'art d'instiller le doute et le suspens l'air de rien. Tu l'as dit toi même, un chapitre c'est trop court....

    3
    Dimanche 23 Février 2014 à 11:48

    J'ai hâte de lire la suite!

    Ça me fait bizarre de voir une autre Eléonore x)

    Mais en tout cas elle a une très jolie coupe :)

    2
    Dimanche 23 Février 2014 à 11:23

    Arrghl ! Le mystère s'épaissit ! Je plains ton pauvre narrateur... Mais je plains aussi Elisabeth, qui n'a dans la bouche que la réponse des savants, et jamais celles des poètes. J'espère que pour elle il n'est pas trop tard, qu'elle va apprendre que le cœur n'est pas qu'un muscle ...

    1
    Dimanche 23 Février 2014 à 01:03

    Oh! C'est Eleonore qui aurait tué Venus? Et du coup, elle risque de faire pareil avec Elisabeth puisqu'elle vive sous le même toit~

    Elisabeth est toujours aussi adorable^^

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