• Chapitre IX : Dessine-moi un mouton

     

                         

     

     

     

               Le lendemain de notre retour à Monte Vista, alors qu'Elizabeth, comme à son habitude snobe mes gaufres du petit déjeuner au profit des sushis de notre gouvernante, je lance  sans la regarder:

              "Quand tu auras terminé de manger, je voudrais que tu ailles faire un petit tour dans le jardin."

     

     

     

                        "Si vous avez besoin d'être un peu seul avec votre épouse, vous pouvez me le dire tout simplement...  Ce n'est pas utile de tourner autour du pot et je vous rappelle que dans même pas une heure, le car arrive pour l'école."

                     Je  ne souris ni bronche, me contentant de répéter d'une voix neutre.

                    "S'il te plait, quand tu auras terminé, Elizabeth, va faire un tour dans le jardin."

                     Ses grands yeux me fixent et sa voix se fait geignarde:

                    "Mais il pleut dehors, je me demande même s'il n'y a pas des grêlons..."

                    "Vas-y quand même..."

                     Dépitée, elle secoue la tête mais n'ajoute rien.

     

     

                 Dès qu'elle franchit la porte, je me précipite à la fenêtre. Malgré la pluie, je vois son visage qui s'éclaire et j'entends même un "hhhhiiiiiiiii" plein de joie qui résonne dans le petit matin.

     

     

     

                     Je souris.  Et c'est avec bonheur que j'accueille Elizabeth qui rit, caquette et vient se jeter dans mes bras avec un "merci" qui me réchauffe de la tête aux pieds.

                        Et elle répète encore:

                       "Merci!  Merci!  Merci!"

                       A cet instant, je ne suis pas peu fier de moi, il me pousserait trois ou quatre plumes de paon au-dessus du popotin que cela ne m'étonnerait point.

     

     

                       Cet interlude devrait égayer mon quotidien, et le sien, avant le grand jour que je prépare avec impatience, négligeant peut-être  mes patients. Je n'en ai accepté que le quota minimal d'ailleurs, afin de me réserver du temps à la réflexion.  Il faut que tout soit parfait, l'heure n'est plus à la rigolade.

                   Je n'en peux plus de mon costume de pigeon, la vérité doit éclater et pour cela, je dois la jouer finement... ou pas...  J'hésite encore. Serais-je plutôt "éléphant-dans-un-magasin-de-porcelaine" ou "mouche-du-coche": Entre les deux concepts, mon cœur balance.

     

     

                Depuis mon retour, je dois déplorer de me sentir si froid et distant envers mon épouse qui de tout temps pourtant faisait vibrer mon corps et mon âme sans que je n'aie jamais à m'interroger sur le pourquoi du comment.  Elle apparaissait et je disparaissais dans son regard.  Là, je la regarde comme j'observerais une biche au lointain, à l'orée d'un bois. Je la soupèse, mesure ses propos, me surprend à me sentir lassé par ses airs, ses mots ou sa seule présence.

     

     

     

          Je sens qu'elle veut m'interroger mais n'ose pas, ses grands yeux tristes voudraient bien mais ses lèvres restent muettes.  

           Poser une question, c'est en accepter la réponse.  De toute évidence, elle n'est pas prête à m'entendre.  Alors, je me tais et continue à la regretter comme si elle n'était déjà plus là.

     

     

              Je rêve soudain de solitude, de paysages verdoyants, d'une petite cabane au pied d'un lac poissonneux, de chants d'oiseaux, de coucher de soleil, de silence aussi. 

     

                 

            Seul, être seul, être seul et vieux, dans un fauteuil à bascule, les pieds posés sur le sol et la tête dans les nuages, saisi par le vertige de la beauté des lieux, voici ce que je veux.

             Ne plus parler, ne plus écouter, être seul avec moi-même, voilà ce qu'est devenu mon unique but.

          L'affaire Vénus Lol aura fait de moi un pantin pathétique, gesticulant, tentant de briser ses liens afin de ne plus être la marionnette de personne, afin d'être libre, enfin libre de se laisser crever, seul, à la porte d'une cabane minable, dans un lieu hostile et désert.  Quelle merveilleuse destinée que celle que je me réserve!

             Mais revenons à nos moutons.  Les invitations sont lancées et les réponses reçues.

          La sulfureuse Linéva Lol sera de la partie ainsi que le dupont au dupond l'aurait été: Mademoiselle Lucie Lol.

     

     

     

           Le séduisant séducteur, père de multiples familles, végétarien et volubile Nicholas a répondu présent, précisant qu'il n'acceptait que contraint et forcé de quitter sa région pour récupérer sa fille aînée.

     

     

             Éléonore sera évidemment présente, en tant que maîtresse des lieux. Comme je m'en doutais c'est avec force et détermination qu'elle met tout son courage en oeuvre afin d'organiser la fête d'anniversaire d'Elizabeth.  Cela lui permet de donner répit au danger qu'elle devine d'instinct et d'occuper son temps à un but qu'elle s'était fixé quelque temps plus tôt: Se débarrasser de la petite Lol.  Au plus vite la gamine aura soufflé ses bougies, au plus vite elle sera débarrassée d'elle.

     

     

            Dans moins de 24 heures, il ne me restera plus qu'à taper le caillou au milieu de la mare et le nœud se dénouera de lui-même, j'en suis sûr.  

              Mais que je suis impatient de voir tout ce petit monde vaciller! 

     

     

     

     

           Ils sont venus, ils sont tous là, paradant dans leurs plus beaux atours comme autant de dindons au festival des volailles.

             Je les regarde, mime leurs fanfaronnades, tente d'évaluer leur culpabilité, de séparer le bon grain de l'ivraie.

     

     

           Je renouvelle sans cesse mon obsession et ne suis pas maître de la conclusion qui s'impose à moi: Celui qui s'est fait passer pour moi, celui qui a invité Vénus au grand lac est celui qui l'a tuée.  C'est devenu une telle évidence pour moi qu'il m'est impossible de respirer sans sentir une gêne au niveau de la poitrine qui m'enserre et me tue petit à petit.  Ne pas savoir est la pire des tortures qui puisse m'être infligée depuis mon enfance.  Peu à peu, je m'éteins et donnerais, ma fortune, mes bras, mes jambes et mes yeux à celui qui enfin pourra me révéler la vérité et mettre un terme à cette douloureuse ignorance.

            Elizabeth s'avance vers le moment fatidique; ce moment si important dans la vie d'une femme.

              Mon cœur accompagne ce moment d'un roulement de tambour solennel.

     

     

                  L'enfant n'est plus, la jeune fille paraît.

     

     

            Dindons devenus candirus affamés, les invités suivent le flux pour remonter au gâteau. 

     

     

                 C'est ce moment que choisit Elizabeth pour lancer suffisamment fort afin d'être entendue de la majorité.

                "Je me disais la semaine dernière que si maman était vivante, elle me ferait un signe aujourd'hui, à n'en pas douter."

     

     

         Un frisson parcourt l'assemblée suivi d'un deuxième. Je souris intérieurement.

                 Nicholas s'avance:

              "Voyons, Elie, ma chérie, tu sais que c'est impossible.  Ta maman est morte."

     

     

                Et à mon intention, il lance:

                "Mais qu'est-ce que vous lui avez raconté?"

                Elizabeth lui répond du tac au tac: 

                "Il m'a raconté que contrairement à ce que je croyais, il n'est jamais allé retrouver maman le jour de sa mort au grand lac de Moonlight Falls.  Ce n'est donc pas lui qui l'a tuée." 

     

     

     

               La voix douce comme une plume et sucrée comme du miel d'Elizabeth suspend tous les regards et les gestes.

                 Nicholas secoue la tête.

                "Tuée?!  Mais pourquoi?  Et pourquoi aurait-il donné un rendez-vous à ta mère?  Enfin, Elizabeth, tu déraisonnes, ma fille!"

                 Cette envolée s'entrechoque à la question de Linéva.

                 "Qui te dit qu'il ne ment pas?"

     

     

                  Le regard de l'adolescente se fixe à celui de la blonde.

     

     

                 "Il ne m'a pas menti, je le sais parce que mon cœur me l'a dit.

     

     

                  "Avant cela, les apparences étaient tellement belles que j'avais décidé d'y croire.  Mais c'est terminé.  Je veux la vérité.  

                 Maman ne s'est pas suicidée juste parce que le docteur n'est pas venu à ce rendez-vous, c'est ridicule.  J'ai le journal de maman, je sais qu'elle ne serait pas morte juste pour ça..."

                  Elle se tourne vers moi.

                  "...sans vous manquer de respect, Docteur."

     

     

                 Je réponds sans y penser.              

                "Je t'en prie, Elizabeth, il n'y a pas de mal."

               Sans compter que je suis ravi, je n'ai même pas eu à jeter mon caillou au milieu de la mare.  La gamine s'en est chargée. Je vois des veines qui palpitent au creux des gorges et des joues qui rosissent. Mes dindons sont à présent en mode panique à bord et j'avoue apprécier ce moment.

            "En fait, si le docteur n'est jamais allé à ce rendez-vous, c'est que contrairement à ce que ma mère pensait, c'est parce que ce n'était pas lui qui lui avait donné rendez-vous.  Et s'il ne lui avait pas donné rendez-vous, c'est parce qu'il ignorait tout bonnement que maman avait besoin de lui."

                 Nicholas semble tout perdu.

                 "Mais qu'est-ce que tu racontes, Elie?"

     

     

     

                 "Je raconte que maman est tombée dans un traquenard, papa.                                 J'ai relevé les faits, un par un, systématiquement, regroupant ce que je sais, ce que j'ai lu dans le journal de maman."

     

     

                 "Une personne malveillante a supprimé un premier message qui était adressé au docteur et en a envoyé un au nom de Harrold."

             Elle ménage une pause, un silence pendant quelques secondes, ménageant son effet ou cherchant ses mots, je ne saurais dire. 

     

     

                "La seule personne qui avait accès à l'ordinateur du docteur, c'est vous, Éléonore!  C'est vous qui avez fait disparaître l'appel au secours que ma mère envoyait au docteur et c'est vous qui lui avez donné rendez-vous au lac, ce fameux jour!"

                 Éléonore contre toute attente se met à rire.

                "Voyons, Elizabeth, ne dis pas n'importe quoi.  Pourquoi aurais-je donc fait disparaître un message d'un patient de mon mari?  C'est ridicule.  Harrold, dis-lui!"

     

     

     

                    Malheureusement, j'en étais arrivé à la même conclusion.  

                 "Je pense comme Elizabeth, Éléonore.  J'ai lu les messages, je suis certain que c'est toi qui as fait disparaître le message de Vénus et lui a donné rendez-vous quelques jours plus tard au lac..."

                  Éléonore vacille puis crache:

                "Les Lol se croient tout permis!  Vénus Lol voulait me prendre mon mari!!!  Cette femme était une folle, imbue d'elle-même, incapable de se soucier des autres.  Elle voulait tout!  Elle voulait me prendre mon mari!  Vous auriez voulu quoi?  ... que je reste les bras ballants, sans réagir?!!!  Nous étions en danger, je ne pouvais pas la laisser détruire ma vie!"

     

     

              J'ai du mal à avaler ma salive.

             "Mon bon sang, Eléonore, tu n'as jamais été en danger!  Qu'est-ce que tu dis?  Vénus Lol était ma patiente!  Tu me prends pour qui?  Tu me crois capable après toutes ces années de profiter de la détresse de mes patients, de me glisser dans leur vie, dans leur cœur, dans leur lit!  Je suis un thérapeute, Éléonore.  J'ai une éthique, une morale!

            Ce que tu as fait est inadmissible!  Ma patiente était en pleine confusion et tu l'as privée de soins dont elle avait besoin!" 

     

     

               Éléonore fulmine.

             "Soutiendrais-tu, Harrold, que tu n'aurais pas couru la rejoindre si tu avais reçu le message de Vénus?"

         "Mais bien sûr, que j'y serais allé, Éléonore. Immédiatement! Et oui, probablement, je l'aurais prise dans mes bras et consolée et aidée..."

     

     

     

           "Je l'aurais fait parce que cette femme était ma patiente, qu'elle était en plein confusion, qu'elle ne comprenait ce qu'elle ressentait... qu'elle avait besoin de moi, bon sang!!!  

           Vénus n'avait confiance qu'en moi! Et moi, Éléonore, je n'aimais que toi!  Comment as-tu osé me trahir ainsi, trahir ma confiance, trahir tout ce en quoi je croyais?  

            Aussi grande qu'était ta rancœur envers Vénus, tu n'avais pas le droit de jouer avec elle et te faire passer pour moi, en plus..."

     

     

     

                   Elle me coupe en gémissant:                 

           "Me faire passer pour toi n'était pas mon idée... Oh, Harrold, je t'en supplie...  Comprends-moi..." 

            Alors que je m'apprête à me lancer dans une tirade énervée sur le "Comprends-moi", Elizabeth m'interrompt:

           "Je veux savoir qui vous a dit de vous faire passer pour le docteur, Éléonore."

              

     

     

                Mon regard se fixe à celui d'Elizabeth.  

                L'espace d'un moment, il n'y a plus qu'elle, moi et notre soif de savoir.

     

                 

                 Nous sommes ramenés à la réalité par un cri de rage; celui d’Éléonore.

                "Je ne vous laisserai pas me faire porter toute la responsabilité de ce qui s'est passé.  Lorsque j'ai découvert le message, c'est Nicholas que j'ai appelé."

     

     

                 Le couinement qui suit est pareil à un cri d'animal blessé et l'index accusateur fusille la poitrine de Nicholas:

               "Papa!"

     

     

     

                     Nicholas secoue les mains, la tête, tout le corps:

                "Non, non, non, non, non!  Je n'ai rien à voir là-dedans, j'ai répondu à cette dame que je ne voulais rien avoir à faire avec Vénus, qu'il m'était bien égal qu'elle tente de séduire son mari et que si elle voulait de l'aide pour la faire interner, c'était aux cousines Lol, Linéva et Lucie, qu'il fallait s'adresser comme je l'avais fait!"

                  D'un bond qui ressemble plus à un mouvement gracieux, Elizabeth se tourne vers Linéva. 

         

     

     

                       De sa voix froide et hautaine, la blonde s'adresse à la jeune fille:

                       "Il est temps que tu arrêtes de fantasmer, Elizabeth, sur le disparition de ta mère.  Elle s'est suicidée, c'est tout ce qu'il y a à savoir et il n'y a rien à comprendre.  

                   Ta maman était folle, Elizabeth, et si tu continues ainsi, tu vas suivre le même chemin qu'elle."

     

     

            Elizabeth accuse le coup, sans broncher.  Je m'attends à une réaction vive de sa part mais elle reste étrangement calme.  Son regard balaie la petite assistance de vipères regroupées autour d'elle et elle demande presque gentiment:

             "Laquelle de vous aura donc le courage de me raconter ce qu'elle sait?"

              Un étrange silence s'installe et c'est Lucie qui finalement prend la parole.

             "Je crois qu'il faut que tu saches, Elizabeth.  Il est temps de lever le voile.  Nous aurions voulu que cela se passe autrement mais nous n'avons plus le choix.  Je n'ai plus le choix.  Je vais te raconter ce qui s'est passé."

     

     

              Le barrage cède et les mots font place à une cruauté surnaturelle et étrangement humaine.

     

     

             La froideur du récit me plonge dans l'hiver infernal de Moonlight Falls, cette étrange journée qui fut la dernière que vécut Vénus Lol.

               "L'appel d’Éléonore fut l'aubaine que nous attendions.  Ta maman voulait détruire l'empire Lol, elle ne parlait que mansuétude, donation...  Elle voulait nous mettre à genoux et refusait de nous recevoir autrement qu'officiellement et entourée de fichus juristes.  Nous avons vu l'occasion de nous entretenir seules à seule, avec elle.  Nous voulions qu'elle reprenne raison, qu'elle revienne à la réalité.

             Éléonore, à notre demande, a envoyé un mail à Vénus de la part de Monsieur Denoël, nous savions qu'ainsi, elle viendrait.

                Effectivement, elle était sur place lorsque nous sommes arrivées."

      

     

                     Lucie continue à se souvenir, sans frissonner ni charger son récit de douceur.

                     "Il faisait froid, la neige tombait dru et le soleil n'apparaissait pas.  

                     Éléonore s'est avancée la première."

     

     

     

                 "Éléonore lui a dit que si c'était elle qui était ici, c'est parce que Harrold ne viendrait pas.  Il ne viendrait pas car ce n'était pas elle, Vénus, qu'il aimait, mais elle, Éléonore.  

                  Elle a ajouté que plus jamais Vénus ne verrait Harrold, c'était terminé.

             Vénus a paru comme déconnectée de la réalité, comme elle l'était toujours, d'ailleurs.  

                  Ta pauvre mère, Elizabeth, vivait dans un autre monde, tu le sais ça, n'est-ce pas?"

     

     

     

                       "Ma sœur et moi avons alors tenté de lui faire entendre raison, de lui expliquer tout le travail qu'avait abattu Anatole, notre oncle et ton grand-père, pour construire son empire et mettre à l'abri sa famille. Elle n'avait pas le droit de nous demander d'y renoncer.  Cela n'avait pas de sens et nous allions entamer la procédure judiciaire afin de la placer sous tutelle."

     

     

     

                  "Je lui ai dit aussi que si nous faisions cela c'est parce que nous voulions l'aider à guérir, qu'elle avait besoin de soins.  Nicholas , qu'elle avait effrayé lors de sa dernière rencontre avec lui,  allait se joindre à nous pour entamer et témoigner de la pathologie et confusion mentales dont elle souffrait.  

                  Il était fort probable qu'elle ne pourrait pas te retrouver tant qu'elle n'aurait pas subi de bilan psychiatrique qui conforterait notre opinion, nous en étions certaines.  Un séjour en hôpital psychiatrique s'imposait pour elle.  C'était une évidence." 

     

     

     

                    "Vénus ne disait rien, elle ne nous répondait pas.  Elle se contentait de nous regarder, tour à tour." 

     

     

     

                "Elle a paru s'animer lorsqu'Eléonore lui a expliqué que selon toute vraisemblance, Harrold appuierait cette demande d'internement en hôpital psychiatrique.  Elle se chargerait de le convaincre." 

     

     

     

                "Alors que nous continuions à parler, ta mère s'est éloignée et dirigée vers les berges du lac sans que l'on s'en aperçoive vraiment." 

                       

     

     

                 "Soudain, nous avons entendu comme un gros plouf, un plongeon dans les eaux glacées.  

                 Ta mère avait sauté.

                Nous nous sommes approchées du bord, nous l'avons vue remonter deux fois puis couler à pic.  Elle était morte." 

     

     

     

                       "Les eaux du lac sont vite redevenues paisibles.  Tout était terminé et c'est comme si rien ne s'était passé." 

     

     

     

              "Nous sommes retournées à nos voitures.  Éléonore est rentrée chez elle, Linéva a écrit le mot d'adieu sur l'ordinateur de ta mère, pensant que cela apaiserait les gens qu'elle avait tant fait souffrir... dont toi, Elizabeth."

            La mâchoire d'Elizabeth semble sur le point de se décrocher et elle prononce comme à bout de souffle, abasourdie:

                "Vous avez regardé ma mère mourir, les bras ballants?!  Aucune ne lui a porté secours, aucune n'a pensé à appeler de l'aide.  Elle est remontée deux fois... Vous l'avez contemplée en train de mourir, combien de temps?!  Mais bon dieu, quels monstres êtes-vous, toutes les trois???!!!"

                                            

     

                 "Oooh calme-toi, Elizabeth!"

                  La voix de Linéva claque comme un fouet.

     

     

               "Cela s'est passé très vite, en vérité.  

               Et franchement, dis-moi, ta mère, elle, aurait-elle sauté, appelé de l'aide pour nous sauver...? nous?... toi?  

             Ta mère blessait, détruisait tout qui s'approchait d'elle, elle ne pensait qu'à elle, se fichait de faire souffrir les autres!  Elle t'a abandonnée sans que cela ne lui pose aucun cas de conscience!!!  Ne l'oublie jamais, ça!"

                 Elizabeth déglutit pour ne pas s'étrangler.

                 "Ma mère était malade!  Elle ne tournait pas rond, vous n'avez cessé de me répéter qu'elle était folle...

                  Mais vous, quelle excuse avez-vous?"

                  

     

                   "Malgré tous vos grands principes, l'odeur de sainteté dans laquelle vous vous drapez, vous avez abattu, brisé ma mère et vous l'avez regardée mourir!

                 Je vous vomis.  Je vous maudis..."

                 Et Elizabeth s'enfuit de la salle à toutes jambes sous un terrible :

                "C'est ça, fais comme ta mère.  Sauve-toi!  C'est tellement plus facile."

              Je ne réfléchis pas, je me lance à la poursuite de l'enfant, j'entends de loin et vois du coin de l’œil le poing de Nicholas qui atterrit sur la mâchoire de Linéva dans un craquement d'os assez reconnaissable.  La mégère se retrouve le sifflet coupé, j'en ressens une merveilleuse jouissance.  

          Mais je suis à la poursuite d'Elizabeth et ne me retourne pas.  Je tremble pour elle.

     

     

     

                 Je la trouve près du poulailler.

     

                 

                  Je m'avance doucement et prends un ton léger, taquin, pour soulager le poids de sa peine.

          "Dis donc, petite cachottière, ne t'ai-je pas entendue dire que ton cœur te parlait?"

                  Son ton de voix est las:

                 "C'est vrai.  

             Ce qui m'ennuie, c'est que depuis que je l'entends, je ne cesse de pleurer."

                   Elle renifle.

               "Ceci dit, je pense que vous aviez raison.  Il me parlait déjà, mon cœur, mais je refusais de l'écouter."       

      

                 

          "Pour maman, ce n'était pas pareil, n'est-ce pas?"

         "Non, ta maman, ce n'était pas pareil."

      J'essaye alors de lui expliquer simplement, que sa maman avait un dysfonctionnement au niveau de ses neurones-miroirs. Ces neurones nous permettent d'imiter, de comprendre les actes et les émotions des autres et de nous les approprier.

            Pour empêcher les neurones-miroirs de nous faire croire que ce que nous voyons nous le vivons, il y a un processus qui est mis en place afin de bloquer le ressenti lorsque l'émotion est trop forte.  Ce processus était trop compétent chez Vénus.  Il la protégeait trop, l'empêchant de ressentir quoi que ce soit.  J'ajoute doucement:

              "Tout notre travail consistait à faire sauter ce verrou.  Malheureusement, lorsque celui-ci a sauté, je n'étais pas là.  Tout ce que ta maman s'est mise à ressentir avait une force phénoménale, elle ne pouvait pas identifier les sensations qu'elle ne connaissait pas et je n'étais pas là pour l'aider à gérer..." 

     

     

                   Elizabeth réfléchit un instant puis déclare:

              "Lorsqu'elle a cru que vous l'aviez abandonnée, lorsqu'elle a réalisé qu'elle ne pourrait pas me voir avant longtemps...  Elle a craqué.  Elle a perdu tout espoir..."

              J'acquiesce.

              "Je pense comme toi."

              "Même si elles ne lui ont pas tenu la tête sous l'eau, ce sont bien elles qui l'ont tuée.  Maman était trop faible pour se défendre...  

              Pauvre maman...  Elle a dû se sentir si seule.

             C'est cette idée qui m'est la plus insupportable."

     

     

               La force de sa peine et de ses mots rejoignent les miens.  Je me retiens de fondre en larmes.

                "Je ne sais pas si un jour, je pourrai leur pardonner.  Je ne sais pas si je pourrai un jour vivre sereinement en sachant quelle fut la douleur de ma mère au moment de sa mort."

                "Tu n'es pas seule, Elizabeth.  Et tu es forte, bien plus forte que tu ne le penses.  Crois-moi."              

     

               

               J'ajoute, sceptique et pourtant sincère:

           "Tu sais, lorsque ta maman entrait dans mon bureau, une chaleur indescriptible m'envahissait, de la tête aux pieds, c'était très étrange.  Depuis ce matin, je sens cette même chaleur.  Je suis à peu près persuadé que ta maman n'est pas loin et qu'elle veille sur toi et je suis sûr, si tel est le cas, qu'elle est très fière de toi."

               "Peut-être alors est-elle à présent plus paisible puisqu'elle sait que vous ne l'avez pas abandonnée et qu'enfin la vérité a éclaté."

               Elle soupire, dépitée et grimace.

              "Je vous dis ça mais je n'y crois pas un instant.  Je ne crois pas en tout ça."

              Je ris.

              "Moi non plus, je n'y crois pas; mais bon, ce serait bien que pour une fois nous ayons tort."

     

     

     

             "Qu'allez-vous faire, maintenant?  Vous allez retourner auprès d’Éléonore?"

             Je grimace.

         "Disons qu'en ce moment, je n'ai qu'une envie c'est prendre la poudre d'escampette et disparaître."

             C'est à son tour de rire.  Un rire chaud qui m'enveloppe de douceur.

           "Ce serait sympa, nous pourrions partir, tous les deux, au soleil, sur une petit île, nous passerions nos journées à nous dorer la pilule sur le sable blanc et à dire du mal de ceux qu'on déteste et vous me raconteriez enfin votre histoire. Vous me l'aviez promis, vous vous souvenez?"

           "Bien sûr, je m'en souviens.  Un jour, je te promets que je te saoulerai avec mon histoire, tu auras tous les détails."

              Je fais mine de réfléchir un instant:  

             "L'île déserte me tente assez mais là, je rêve plutôt de vertes vallées, de lacs poissonneux, de cabane de pêcheur.

             Et toi, tu as besoin de ton papa.  Il t'aime énormément, cet homme-là.  Lui, il n'a vraiment cherché qu'à te protéger, tu sais."

              "Oui, je l'ai bien compris."

               Soudain, elle s'exclame: 

             "Oh!  J'ai une idée!  Venez vivre avec nous.  Vous serez super bien dans ma grande famille.  Les femmes de papa vous chouchouteront, vous serez comme un coq en pâte, entouré des vertes vallées et vous pourrez pêcher toute la journée, si vous voulez."

      

     

                   Je grimace.

           "Je ne sais pas si c'est une bonne idée.  Ton papa ne m'aime pas beaucoup."

               Elle hausse les épaules.

               "Ce n'est pas grave."

               Elle rit encore:

               "Je suis sûre que lorsqu'il aura compris que vous lui laissez sa place de roi en son domaine, il apprendra à vous apprécier."

              Et tout doucement, de sa voix si douce qui me ravit, elle ajoute: 

             "Peut-être pourriez-vous être mon petit prince?  Vous me protégerez des bêtes féroces tels les moutons, vous me donnerez de l'eau, vous m'apporterez un paravent...?"

              Je me perds dans son regard.

     

     

            Et surgit alors l'évidence, je lui souris.

           "Tu es déjà ma rose, Elizabeth.  Tu l'es devenue dès que je t'ai vue entrer dans mon bureau.  Je ne l'ai juste pas compris tout de suite."

            Elle me rend la douceur de mon regard et elle dit simplement:

            "Il est heureux dès lors que vous ne soyez plus si jeune*."

             Je répète doucement:

            "Oui, c'est heureux que je ne sois plus si jeune."

     

     

            J'embrasse son front, la serre fort contre moi et m’enivre de son parfum. 

     

     

              Au loin, une voix murmure, comme une brise de fin du jour : 

             "Merci."

             J'ai beau savoir que c'est impossible, il me semble pourtant avoir reconnu la voix émue et éraillée de Vénus Lol.  En même temps, l'étau qui enserre mon cœur libère son emprise et je me sens libéré, serein et apaisé.  

          Des larmes de joie me montent aux yeux et je sens l'étreinte d'Elizabeth qui se resserre autour de moi.  Vénus l'a-t-elle remerciée, elle aussi?  A-t-elle réussi à lui dire tout son amour?  Ah!  Si seulement cela pouvait être vrai, ce serait merveilleux!

     

     

         FIN

     

     

     

    *[De sa rose, le petit Prince dit:]


    "J'aurais dû ne pas l'écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer.  [...]" 

    Il me confia encore: 

    Je n'ai alors rien su comprendre! J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m'embaumait et m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir! J'aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer." [Le Petit Prince - Saint Exupéry - chapitre VIII]

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  • Commentaires

    8
    Lundi 7 Avril 2014 à 09:36

    Ouahou quel beau chapitre et belle fin. Suis toute émue là. Comme c'est triste pour Venus. J'ai adoré ton histoire de bout en bout c'étais magnifique même triste que ça soit fini lol merci <3

    7
    legsims3
    Dimanche 6 Avril 2014 à 22:25
    quel fin magnifique j'en ai eu les larmes aux yeux :(
    Enfin toute la vérité a éclaté, pauvre Vénus...Elisabeth est enfin guérie et c'est très bien....Cétait une histoirer magnifique, très émouvante, bref j'ai adoré et domage que ce soit terminé.
    en tout cas merci a toi de nous avoir fait rêver ♥
    6
    Dimanche 30 Mars 2014 à 10:14

    C'est moi qui vous remercie, toutes: pour m'avoir suivie, avoir pris de votre temps pour me laisser un petit mot qui à chaque fois me ravissait et pour m'avoir encouragée.  

    Je suis heureuse d'avoir partagé avec vous cette histoire.

    Merci - merci !

     

    5
    Samedi 29 Mars 2014 à 21:44

    Quel plaisir fabuleux j'ai prit à lire chaque chapitre, chaque ligne, chaque mot. Tu écris très bien et cette histoire m'a plu énormément.  La fin est triste, mais au moins l'histoire est résolu, Elisabeth sait enfin la vérité. Venus de loin sait que sa fille pourra vivre normalement, avec de la peine certes mais elle sera aimé. Bisous Merci de m'avoir fait prendre autant de plaisir en te lisant.

    4
    Samedi 29 Mars 2014 à 14:52

    Bonne fin^^ 

    3
    Samedi 29 Mars 2014 à 00:36

    Ton récit est juste magnifique. Emouvante, prenante, triste et heureuse tour à tour comme la vie d'Harrold et d'Elisabeth, si terriblement attachants, si réels. Les images sont excellentes et ton texte, merveilleux. Tu écris de façon magique. Continue surtout à nous raconter tes histoires, on ne peut plus s'en passer. Bravo encore, et merci.

    2
    Vendredi 28 Mars 2014 à 18:35

    Merci, Arya, infiniment, pour tes conseils, tes commentaires et avoir suivi le récit tout le long.  Je suis contente si je ne t'ai pas déçue.

    Vénus est vraiment un personnage particulier et je trouve que cette histoire lui ressemble.

    Merci encore. 

    1
    Vendredi 28 Mars 2014 à 18:15

    Tu nous avais bien donné quelques pistes, les soupçons sont passés tour à tour sur les uns, sur les autres.... Et voilà, une fois de plus.... Malheureusement c'était la dernière fois pour cette histoire qui m'a passionnée. Bon, les images maintenant, j'ai adoré les larmes dans les yeux d'Elizabeth, je dirais presque enfin des larmes... Et Vénus en arrière plan lors de la dernière conversation.... Bravo !

     

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