• Chapitre VIII: Et ça continue encore... et encore

     

    Prendre de la hauteur, voilà ce dont j'ai besoin.  

               Changer de point de vue, voir les événements sous un autre angle, tel est l'objectif de ce début du jour.  

     

    Chapitre VIII:  

     

              "Allez, Harrold, du courage."  

              Je m'invective pour trouver la force de rouvrir pour la cent millième fois ce dossier. 

               J'avais voulu me convaincre que seul le fait que Vénus ait découvert une sorte d'amour pour moi avait suffi à l'anéantir et à la pousser à se suicider puisque j'étais resté sourd à son appel.  Cela ne peut être correct.  

     

    Chapitre VIII:  

     

                     Je dois avancer, recommencer, réunir les faits, les agencer, les vérifier ou les dénier:

    1.        Dix jours environ avant sa disparition, Vénus, de m'avoir aperçu avec Éléonore subit un choc émotionnel qui lui fait recouvrer ses sens.  Le blocage est levé. 

               J'admets que c'est possible, c'était le but recherché - et jamais abandonné - de cette thérapie que nous menions ensemble depuis longtemps.  

    2.  Elle m'envoie un message: 

      

         Elle est paniquée, ne comprend pas ce qui lui arrive. Je ne vois effectivement pas comment, seule, elle peut parvenir à gérer cet afflux de sensations, son garde-fou émotionnel ayant totalement volé en éclats.

            C'est plausible.

           En ce qui concerne ce message dont je n'ai gardé nulle trace, nul souvenir: plusieurs hypothèses s'offrent à moi: 

             a.   J'ai complètement foiré, n'ai pas vu que c'était Vénus qui m'envoyait le mail et l'ai tout bonnement envoyé à la poubelle, sans même l'ouvrir.

                  Je n'y crois pas un instant. 

            b.  Je n'ai jamais reçu ce message car il y a eu un bug informatique; si tel était le cas, elle en aurait été avertie par son serveur et me l'aurait renvoyé.

           c.   Éléonore surveillait ma boîte mail.  Je me souviens l'avoir entendue dire à Elizabeth qu'elle ne pouvait pas connaître mon mot de passe, c'est qu’Éléonore, elle, le connaissait; sans quoi cette phrase n'a pas de sens.  

               Jalouse comme elle l'est et vu la rancœur qu'elle ressent envers Vénus, elle fait disparaître tout bonnement son message, ne se rendant pas compte de l'importance de ce qu'est en train de vivre ma patiente. 

             Ceci est plausible mais n'élimine pas l'hypothèse d, même si celle-ci me semble plus farfelue. 

            d.  L'ordinateur de Vénus était sous surveillance d'un hacker - les cousines de Vénus ont sans doute les moyens de s'en procurer ou Nicholas qui est un as en informatique - qui fait disparaître le message. 

    3.         Vénus, de retour à la réalité, connait à présent le remord, l'empathie et contacte ses cousines pour les informer qu'elle compte tenir un conseil d'administration exceptionnel pour une analyse des comptes détaillée, ayant repéré des postes comptables qui lui semblent plus obscures que limpides et mettre sur pied une association sans but lucratif ayant pour bénéficiaires, des personnes socialement déshéritées. 

             J'ai pu lire ces envois mails à ses cousines et l'expert comptable dans la copie de sa boîte d'envoi; apparemment ces idées ne comblaient pas de joie les différentes parties.   

    4.      Vénus contacte Nicholas car enfin, elle prend conscience de l'existence de sa fille et découvre qu'elle ressent pour elle un sentiment urgent de la connaître, voire de l'amour filial.  

           Nicholas lui promet de la contacter dans les prochains jours pour organiser une entrevue avec Elizabeth.

              C'est un fait avéré.

    5.       Vénus se rend à Moonlight Falls, se jette dans les eaux glacées du grand lac après avoir écrit ce mot d'adieu: 

     

            

               Et cela n'a aucun sens, absolument aucun sens!

      

    Chapitre VIII:

     

                    Vénus attendait que je lui fasse un signe. Vénus attendait de voir son enfant. Vénus faisait des projets professionnels.  Dans ces conditions, elle ne pouvait ni décider de se suicider ni préméditer cet acte en laissant ce message d'adieu. Cela aurait été insensé.  Elle ne l'avait jamais été, insensée!  

                  L'espérance avait toujours fait tenir debout Vénus.  Elle avait tant attendu de ressentir la vie qu'elle ne pouvait s'être tournée vers la mort dans ces conditions.  Non, je n'y crois pas.  Non, cela n'a pas de sens.

                Entre le message envoyé et la disparition ne se passent que dix jours.  Ce n'est pas suffisant pour imaginer que Vénus ait perdu tout espoir.  Seule la désespérance, c'est vrai, aurait pu mettre un terme à l'existence de Vénus.  Si tel est le cas, il me manque une pièce du puzzle, celle qui se situe entre les points quatre et cinq.

                 Et soudain, je tressaille.  Et si Vénus n'était pas morte?  

             Je suis à l'endroit idéal pour vérifier cette théorie complètement folle mais qui, à cet instant, me semble la plus réaliste.  C'est ici que ses restes ont dû être ensevelis, dans la ville de son unique héritière.

     

    Chapitre VIII:  

     

                          Comme un fou, je dévale les collines et me jette à corps perdu dans les allées du cimetière, à la recherche de la tombe de Vénus - si elle existe.

                          Mon cœur bat comme un dément, pris d'un espoir dingue que j'aie raison. 

                         Oh si seulement...

                         Cachée, à l'abri des ronces, une pierre tombale semble me chuchoter de m'approcher.  

                          Je manque trébucher sur un caillou, le souffle me manque.

     

    Chapitre VIII:

     

                    Je m'approche et les chuchotements se muent en un rire moqueur.

                    "Vénus Lol, disparue ainsi qu'elle vécut."

                    Je ne sais qui a gravé cette épitaphe mais elle ne peut être plus juste.  Vénus vécut dans la fuite des autres, elle mourut de pareille façon.

     

    Chapitre VIII:

     

              Tout à mes pensées morbides, je n'entends pas approcher Elizabeth par devers moi.  Et sa voix me surprend.

             "Docteur?  Je vous croyais parti... Que faites-vous là?"

               

    Chapitre VIII:  

     

               Je ne suis pas encore prêt à lui parler.  Je demande deux minutes, deux minutes pour reprendre vie, me déconnecter du monde des morts, reprendre conscience de moi-même. 

     

    Chapitre VIII:

     

                Sa voix me parvient comme au travers d'un cocon de coton.    

                "Moi aussi, très souvent, je viens ici.  Je viens pour me convaincre que maman est vraiment morte.

             J'ai beau savoir qu'il n'y a aucun doute à ce sujet, Docteur, et vous le savez mieux que moi, j'ai besoin de venir.  

            Ce sont bien ses restes qui sont là. J'ai aussi la copie du constat de décès de ma mère: morte par noyade dans les eaux du lac de Moonlight Falls.

            Mais non, malgré cela, toujours... je reviens.

            Si seulement, elle pouvait me manquer!"

     

    Chapitre VIII:

     

                     Et elle répète:

                     "Mais que faites-vous ici?"

                     Et elle ajoute:

                     "Votre mauvaise conscience vous titillerait-elle?"

     

    Chapitre VIII:

     

                   Encore deux minutes de silence, deux minutes de solitude, s'il vous plaît!  Que les oiseaux se taisent, que cette enfant se taise, que la vie se taise!

                     Et encore:

                     "Mon père m'a dit que vous étiez parti, cette nuit."                  

                     Je suis perdu, je ne sais plus, je veux comprendre, je veux partir, je veux revenir.  Doucement, respirer, encore... Laisser le ressac se briser sur les rives de ma mer intérieure...  Redevenir moi-même, respirer, reprendre le contrôle...

                Je me tourne doucement vers elle, elle a la tête baissée.  C'est à peine si je la reconnais et ce n'est pas à cause de ses cheveux détachés.

     

    Chapitre VIII:

     

                 "Mon père m'a dit que vous me preniez pour une menteuse, que je faisais semblant d'être comme je suis, que tout ce que je voulais c'était ressembler à ma mère pour qu'il m'aime comme il aimait ma mère."

     

    Chapitre VIII:

     

                  Elle déglutit.

                 "Je ne veux plus que vous vous occupiez de moi.  C'est terminé.   Notre contrat est rompu."

                  Ces quelques mots me font frisonner.

                 "J'ai voulu partir, cette nuit, Elizabeth, c'est vrai.  Je n'ai pas pu...  Je n'aurais pas pu sans t'en parler, te le dire, te l'expliquer."

                  Elle soupire.

                  "Je m'en fiche, je me fiche de tout, de toute façon, depuis toujours...  Partez, restez, parlez, taisez-vous, je m'en fiche."

     

    Chapitre VIII:  

     

                   Elle n'en a ni envie ni besoin mais moi, si, alors, je me penche en avant et je la serre très fort contre moi.  Un peu surprise, sans y réfléchir, elle répond à mon étreinte.  

     

    Chapitre VIII:

     

                Sa chaleur et son odeur de pin suffisent, enfin, à me reconnecter totalement au monde des vivants.  Je murmure dans ses cheveux.

                  "Donne-moi deux minutes, d'accord?  Allons nous asseoir sur ce banc, là-bas, tu veux bien?"  

                  Elle me suit et grimpe à mes côtés, silencieuse, la mine morne.

     

    Chapitre VIII:  

     

                 "Je vais te parler franchement, Elizabeth, comme je ne l'ai jamais fait puisque  je ne suis plus ton psy, tu viens de me virer."

                   Je souris.

             "Sache que je te fais confiance, Elizabeth, même si toi, tu n'as plus confiance en moi; ce que je comprends."

                Je respire doucement.

               "Je vais te parler comme à une amie, d'accord, ni comme à une enfant, ni comme à une des mes patientes , mais comme à une amie."

               J'ai toute son attention.

     

    Chapitre VIII:  

     

               "J'ai besoin d'aide."

               Elle répète, surprise.

                "Besoin d'aide?"

              "Oui, tu sais, toute ma vie j'ai tendu vers un idéal: comprendre les gens, le pourquoi de leurs agissements, le pourquoi de leurs paroles...  Je veux vivre entouré de parce que et non de pourquoi."

               Elle me sourit.

          "C'est pour ça que vous n'avez pas d'enfant!  Je comprends mieux, maintenant."

     

    Chapitre VIII:

     

               Je souris et saisis l'occasion de poser une autre question qui me titille depuis hier soir:

              "Sais-tu que ta maman, avant sa disparition, voulait te voir, qu'elle a rencontré ton papa pour essayer de lier le contact avec toi?"

                "Oui, je le sais.  Je l'ai lu dans son carnet."

                 "Et tu en penses quoi?"

                 "Je ne comprends pas votre question.  Je devrais en penser quoi?"

                "Il y a quelque temps, tu m'as dit que ta maman avait écrit de moi que si elle avait le choix, c'est moi qu'elle aurait voulu aimer et tu as ajouté que tu la comprenais.  Pourquoi me l'as-tu dit?  Tu me l'as dit parce que tu pensais que cela me ferait plaisir!  De la même façon, j'imagine que cette idée que ta maman a eu envie de toi t'a été d'un certain réconfort.  Est-ce correct?"

     

    Chapitre VIII:

     

                 "Si je vous ai dit ça, c'est parce que je voulais créer un lien entre vous et moi en jouant sur votre culpabilité.  Vous vous seriez alors plus investi dans ma guérison.  Maman faisait comme ça tout le temps avec les gens, ça fonctionnait.  Je ne suis pas quelqu'un de gentil, Docteur."

     

    Chapitre VIII:  

     

                Rester calme, se recentrer.  Bon dieu, que c'est heureux que la terre entière ne soit pas uniquement peuplée de Lol!  Ils sont aussi attachants que haïssables!

                  "Vous êtes vraiment nul!  Je me demande comment vous avez réussi à guérir maman et faire en sorte comme elle le souhaitait qu'elle vous aime, vous!"

                  C'était un crachat plein de venin.  J'aurais dû voir venir le coup  après ce que son père lui avait asséné ce matin à mon sujet, elle doit être très en colère.

                   "J'étais venue vous voir parce que maman écrivait que vous étiez le seul capable de la comprendre et de l'aider.  Je pensais que vous pourriez en faire autant pour moi, même si cela devait me coûter autant qu'à maman parce que maman écrivait que quoi qu'il lui en coûte et peu importe les souffrances, ça en valait vraiment le coup.  Et bien, il faut croire que de ressentir l'amour et tout le fatras humain, l'a rendue complètement zinzin, ma mère!

                    J'ai changé d'avis, cela ne m'intéresse plus du tout.  Je préfère rester comme je suis.

                    Je regrette de vous avoir rencontré."

     

    Chapitre VIII:

                     

                       Je prends mon ton railleur et ironique:

                  "Après cette tirade, cela va être facile pour moi de te parler comme à une amie, dis donc."

                    J'aurais bien ajouté que malgré tous ses dires, il était évident qu'elle est capable de colère, de haine et d'amertume mais je préfère m'en garder, j'en ai déjà bien assez pris sur le coin de la tronche.

                        Le silence s'installe, bienvenu, entre nous.

     

    Chapitre VIII:  

     

                 Au bout d'un certain temps, Elizabeth sort de son mutisme.

                "Je vous propose un deal."

                 "Je t'écoute..."

              "Vous me reprenez à Monte Vista.  Je ne veux pas revenir dans mon ancienne école si proche de mon anniversaire, mes notes risquent d'en pâtir.  Le lendemain de mon anniversaire, je rentre chez papa pour faire mon entrée au lycée et vous n'entendrez plus parler de moi."

            "Je n'ai pas envie de ne plus entendre parler de toi, Elizabeth, sinon, je serais parti cette nuit, c'était ce que me promettait ton père."

                 Elle fait comme si elle n'avait rien entendu.

              "Et en échange, je vois si je peux vous apporter l'aide dont vous avez besoin."

     

    Chapitre VIII:  

     

              "Je suis très touché, Elizabeth.  Tu as raison, les bons comptes font les bons amis.  J'accepte ton offre."

     

    Chapitre VIII:

                              

               Je réfléchis un moment.

             "J'ai besoin d'aide, je suis perdu, Elizabeth, je suis même complètement paumé.  Je ne comprends pas ce qui est arrivé à ta maman, je deviens fou de ne pas comprendre.  Est-ce qu'il y aurait dans le journal de ta maman quelque chose qui pourrait m'expliquer pourquoi elle se trouvait à Moonlight Falls le jour de sa disparition et pourquoi elle a décidé de mettre fin à ses jours en..."

              Elle me coupe froidement:

             "Vous plaisantez?!"

             Elle me regarde durement et moi, je la regarde ahuri.

     

    Chapitre VIII:

     

            "Elle y était parce que vous lui avez donné rendez-vous au lac!"

     

    Chapitre VIII:  

            

           Et tout se met à tourner, à partir en vrille, le paysage, mon corps, mon ventre, mes mains...  Je perds pied, je perds espoir, tout se brouille.  Un vide immense en moi comme un gouffre sans fond se creuse, j'y suis ballotté et tout mon être part en miettes, je suis en lambeaux, liquidé, déchiqueté.

           Je n'ai plus qu'une force, celle de murmurer, hurler, chuchoter, crier - le fais-je?

           "Mais qu'est-ce que tu dis?  ...  Bon sang!  

            Il faut que ça s'arrête!"

     

    (à suivre...)

     

    « Chapitre VII : Sois lâche, si tu l'osesChapitre IX : Dessine-moi un mouton »
    Pin It

  • Commentaires

    8
    legsims3
    Dimanche 6 Avril 2014 à 22:25
    heu..je voulais dire Venus pas éléonore
    7
    legsims3
    Dimanche 6 Avril 2014 à 21:56
    oh lala que de questions sans reponse, donc éléonor aurrait mis fin a ses jours parceque le docteur l'avait guéri ... et se rendez vous au bord du lac...c'est de plus en plus pationnant, je vais de ce pas lire la fin, je veux savoir <3
    6
    Jeudi 20 Mars 2014 à 14:59

    Je ne m'attendais pas à ce que la fin vienne si vite. Hâte de savoir la suite^^"

    5
    Mercredi 19 Mars 2014 à 13:07

    Déjà la fin! Encore plus impatiente de lire la suite alors! Prend ton temps comme on dit, plus c'est long plus c'est bon :)

    4
    Mercredi 19 Mars 2014 à 12:52

    wouah c'est fabuleux! tant de rebondissement, j'adore l'analyse de Harold il fait vraiment du bon travail. Et Elisabeth me touche beaucoup :) Mais là tu ma surprise sur la fin, Si ce n'est pas Harold qui a donné le rdv à Venus qui ? Eleonor ? Vivement la suite. Bisous

    3
    Mercredi 19 Mars 2014 à 08:03

    Merci beaucoup pour vos commentaires.  Je suis contente que ça vous plaise et très touchée que vous passiez, me lisiez et preniez du temps à partager vos impressions.

    Le prochain chapitre est le chapitre final -normalement-, il va me falloir un peu plus de temps pour le rédiger et ce même si la paresse de la vie ne me prend pas. :o

     

     

    2
    Mardi 18 Mars 2014 à 17:17

    Tu le dis si bien, et ça continue encore et encore....
    Toujours des questions, aucune réponse...
    Je commence tout de même à me demander si la jalousie et la rancoeur n'auraient pas poussé Eléonore dans ses derniers retranchements...

    Mais non, je suis persuadée que tu vas nous sortir un élément de l'endroit où personne ne l'a vu....

    Ne perds surtout pas une minute avant de nous proposer la suite !

    1
    Mardi 18 Mars 2014 à 16:15

    Mon dieu encore un rebondissement alors elle avait rendez vous au lac avec le doc? Je me demande qui a pu lui donner rendez-vous. L'étau se ressert autour d'eleonor. Arf toujours envie d'en lire plus vite vite lol Encore un superbe chapitre!

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :