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    The blue Velvet 

     

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    Au bar à cocktail, le blue velvet, peu importe l'heure, les bouteilles dansent, les rires et les bruits des conversations bruissent et rivalisent de paillettes, dans l'air surchauffé de cet établissement haute gamme. 

     

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    Ce soir, c'est Albert qui assure l'animation, avec ce détachement que lui donnent ses années d'expérience et cette capacité à se rendre invisible lorsque l'alcool  coule à flot et rend les clients un peu trop enclins aux confidences.

    Tout ce qui se passe, tout ce qui se dit au Blue Velvet reste au Blue Velvet.

    Ce soir, il est encore tôt et Albert pourrait être surpris à cette heure qu'un client lui adresse la parole pour autre chose qu'une commande; mais Albert, jamais ne semble surpris.  C'est sa force.
    Jeanne Lol, star parmi les stars, compositrice de talent qu'elle fut un temps le questionne, doucement, de sa voix un peu rauque.

    "On ne peut toujours pas fumer, ici, n'est-ce pas, Albert?"
    "Non, Madame."
    "J'essaye d'arrêter, vous savez; mais ce n'est pas évident."
    "Effectivement, Madame, il paraît que ce n'est pas évident."

     

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     Les glaçons cliquettent au fond du shaker.  Albert fait de son métier un art et chaque geste est composé et décomposé afin que le spectacle soit toujours parfait.

     

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    "Vous êtes vraiment le champion de cocktails, Albert."
    "Merci, Madame."

    C'est toujours Jeanne Lol qui lui parle, cette compositrice de talent qu'elle fut, que tous les plus grands interprètes s'arrachaient.  Avant.  Avant quoi?  C'est difficile à dire : l'alcool, les frasques, la mauvaise réputation, les aventures sans lendemain, un fils qui quitte le domicile pour s'engager dans la légion à même pas 18 ans?  Ce ne sont pas les raisons qui manquent.

     

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    "'y a beaucoup de monde, ce soir, Albert."
    "Oui, comme tous les soirs, Madame."
    "Ce n'est pas faux..."

     

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    Un mouvement de foule, un petit cri étouffé fait se retourner Jeanne.  Le frisson qui l'a parcourue toute entière ne l'a pas trompée, Marius est arrivé.  Comme à son habitude, il prend le temps de câliner quelques fans sur son chemin, de signer un autographe.
    Il donne sans compter, Marius, c'est ce que Jeanne aime chez lui... enfin, pas que mais surtout.

    Le fan est proche de tomber en pâmoison:

    "J'ai dévoré votre dernier ouvrage.  C'était fantastique.  Vous ressuscitez, littéralement, tous ces personnages.  C'était comme si Sonia Gothik était à nouveau dans mon salon, comme si j'allais la croiser au coin de la rue.  Quel talent!  Vos ouvrages sont plus que des biographies, ce sont de livres de vie..." 

     

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    Marius aussi a repéré Jeanne.  Du coin de l’œil, il la voit l'observer et il ne peut s'empêcher de sourire.

     

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    Un air insupportable de suffisance est apparu sur le visage de Jeanne qui fait frissonner Marius.  Avec élégance, la jeune femme saute de son tabouret et passe à ses côtés, à le frôler; point dupe, cela est certain, du trouble qu'elle continue à lui causer, peu importe le temps et les étreintes qui sont les leurs.

    "Tu es en retard, Marius, je m'en allais."

     

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    Marius déglutit imperceptiblement.  En retard?  Oui, il est en retard.  Il est toujours en retard.

    "Je pensais que tu voulais prendre un verre et  discuter un peu, Jeanne?"
    "J'ai déjà bu un verre et j'ai discuté avec Albert."

    "Albert?"
    "Le barman"
    "Ah oui, bien sûr.  Albert."

     

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    Marius danse d'un pied sur l'autre puis demande:

    "Je peux te raccompagner peut-être?"
    "D'accord."

     

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    Sans hâte les deux amants sortent du Blue Velvet et prennent le chemin de l'appartement de Jeanne.

     

     

     

    San Myshuno - Appartement de Jeanne Lol

     

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    Dès qu'ils sont seuls et à l'abri des regards, les amants de toujours s'enlacent, s'embrassent, se câlinent, les caresses pleuvent sur ces corps jamais rassasiés l'un de l'autre.  Une passion qui semble éternelle, se nourrir d'elle-même, les peaux qui se cherchent, les soupirs qui se croisent et se noient les uns dans les autres.  Les gémissements se perdent dans un silence plus puissant quand le désir se dérobe, enfle, insupportable, lorsque l'autre joue et l'un subit avant que tous deux s'abandonnent au plaisir.

     

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    L'histoire de Marius et Jeanne a débuté il y a plus de deux décennies.  Ils n'étaient encore que des enfants.  Ils étaient déjà irrésistiblement attirés l'un par l'autre, s’arque-boutant l'un sur l'autre, inséparables et infernaux comme peuvent l'être des enfants.
    Ils savaient tout l'un de l'autre, pourtant ils parlaient peu d'eux-mêmes. 
    Marius savaient l'intransigeance et la cruauté dont faisaient preuve les parents de Jeanne qui vouaient à l'excellence un culte, la rabaissant sans cesse sous prétexte qu'elle était capable de meilleur, de plus.  Consciente qu'elle ne pourrait jamais satisfaire les attentes de ceux qu'elle idolâtrait, il arrivait à Jeanne de rouer de coups le premier venu pour exprimer sa frustration, devenir l'anti-thèse de ce que ses géniteurs attendaient d'elle, de tout rater avec application.  Seule la main de Marius sur la sienne, son regard dans le sien pouvait l'apaiser et faire fuir la fureur qui coulait en ses veines.

    Quant à Jeanne, oui, elle savait l'origine des hématomes qui parsemaient, régulièrement, le corps de son ami.  Elle le consolait sans un mot, le serrant très fort contre elle, embrassait chaque blessure, chaque trace que les coups portés par ses parents maltraitants avaient laissé sur sa peau, juste avant de le repousser et de lui intimer sauvagement de ne pas les laisser gagner, de crier, en colère, qu'il valait mieux qu'eux, qu'il était fort, que les humiliations ne valaient pas, qu'il était son rempart, ses fondations et ses murailles, que s'il tombait, elle tombait aussi.  Marius avait tenu bon alors, toujours.  Un roc.  Elle avait fait de lui un roc. 

     

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    Jeanne est toutes les premières fois de Marius.  Le premier baiser, les premières caresses, la découverte des corps, des plaisirs sous tous ses formes.
    Jeanne est aussi le premier, le seul, le vrai chagrin de Marius lorsqu'elle lui annonça, à même pas 16 ans qu'elle était enceinte.  Pas de lui.  De Julian, cet incapable avec qui elle traînait,  avec qui elle partait vivre, qu'elle épouserait et qu'elle a épousé.
     

     

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    Bêtement, Marius avait cru que coucher avec Jeanne, la serrer contre lui, l'embrasser, lui tenir la main faisait d'eux un couple, qu'elle l'aimait, qu'elle lui était fidèle.  La réalité de Marius et ses espoirs n'étaient pas ceux de Jeanne, de toute évidence.  Ce jour-là, lorsqu'elle lui avait annoncé qu'elle était enceinte de Julian, que ses parents la jetaient à la rue, qu'elle partait vivre avec Julian, il ne s'était pas emporté contre elle, il avait juste hésité à se jeter du haut d'une tour.  Misérable. 
    Jeanne n'en a jamais rien su.  

     

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    L'histoire de Marius et Jeanne aurait dû s'arrêter ce jour-là, lorsqu'elle lui avait annoncé qu'elle était enceinte d'un autre, ou lorsqu'elle partit vivre avec Julian, ou lorsqu'elle avait eu ses jumeaux, ou lorsqu'elle s'était mariée, ou lorsque, à son tour, Marius s'était fiancé puis marié ou lorsqu'il devint père... Ce ne fut pas le cas.  Ce ne fut jamais le cas.   Marius et Jeanne n'ont jamais cessé d'être ces amants de toujours qui se retrouvent sans cesse, ne se quittent jamais, s'enlacent toujours, qui s'embrassent, qui se câlinent, qui partagent une même passion charnelle, crue, sans fioriture ni retenue, ni pudeur. 

     

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    Sans bruit, Jeanne quitte la chambre, laissant Marius reposer.

     Elle sourit.  Dans les bras de Marius, c'est si facile de se laisser aller; les fantasmes, l'impudeur, rien n'est embarrassant, tous les jeux sont permis et les larmes, et les mots et les rires et l'amour aussi.  Faire l'amour avec Marius, c'est presque toujours mieux qu'avec n'importe qui d'autre.  Parce que oui, il y en a d'autres.

     

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    Après une toilette sommaire mais nécessaire, Jeanne se dirige vers le bar.  Un petit verre, en attendant le réveil de Marius qui ne devrait pas tarder.  Encore profiter un instant de cette douce langueur qui est la sienne et de cette solitude que Jeanne affectionne tout particulièrement.

     

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    Déjà, une main frôle la sienne. Jeanne pour peu entendrait Marius sourire à ses côtés.

     

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    "Tu bois trop, Jeanne."
    "C'est vrai.  Je bois trop, je fume trop, je baise trop."

    Il rit.  Tous deux se laissent bercer un instant par les bruits de la ville en contrebas puis Marius revient à la réalité.

    "Je vais y aller..."
    "D'accord."

     

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    Le regard de Marius revient à Jeanne.

    "Ça va?  Tu vas bien?" 
    "Oui, bien sûr.  Je vais bien."  
    "Tu n'es pas trop triste du départ de Leila?"
    "Non, évidemment non.  J'étais impatiente de pouvoir, enfin, vivre seule.  Max, c'était réglé depuis longtemps mais Leila, j'ai bien cru qu'elle ne me lâcherait jamais.  Avoir des enfants, ce n'est pas mon truc."
    "Tu es une maman géniale, les jumeaux t'adorent."
    "N'importe quoi et de toute façon, si c'est vrai, qu'ils m'adorent de loin me va très bien."
    "Tu veux que je reste?"
    "Non, non, surtout pas.  Milou t'attend."

    Marius hésite puis soupire:

    "Oui, Milou m'attend."

     

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    Le sourire de Jeanne revient doucement tandis qu'ils rentrent et que Marius se dirige vers la salle de bain, elle lance un peu fort pour qu'il l'entende.  

    "En parlant de Milou, je la vois demain."

     

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    La voix de Marius parvient à Jeanne :

    "Milou?"
    "Oui, ta femme."
    "Je sais qui est Milou, Jeanne." 
    "Ah!  et bien, ne demande pas alors."
    "Je ne demandais pas."

     

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    "Viens par là, toi.", sourit Jeanne au Commandant qui grogne à ses pieds.
    "Qu'est-ce que tu dis?"

    "Rien.  Ce n'est plus à toi que je parle, Marius."
     

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    "Ah, ok.  Et elle te veut quoi, Milou?"
    "Bah, je suppose que c'est encore pour son assoc' de petits branleurs." 

     

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    "Ce ne sont pas des petits branleurs, Jeanne", la reprend de volée Marius et Commandant semble en faire de même dans les bras de Jeanne. 

     

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    "Oh ne commence pas comme ça, Commandant.  Tu ne m'aimes pas, je ne t'aime pas mais on est obligé de composer tous les deux.  N'oublie jamais que ce n'est pas moi qui t'ai abandonné." 
    "Oui, c'est ça, des pauvres gosses qu'on n'a pas le droit d'abandonner", lui crie encore de la salle de bain Marius, qui a entendu un mot sur deux.  Jeanne évite de répliquer qu'il y en a pourtant bien des gosses qu'on ferait mieux de laisser là où ils sont plutôt que de vouloir absolument les sauver.  Les sauver, tu parles.  Des mauvaises graines, il y en a un paquet.  Des mauvaises herbes resteront toujours des mauvaises herbes.
    "Ce n'est pas à toi que je parle", répète Jeanne en soupirant.

     

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    "Oh ça alors!  Tu as viré ta fille mais tu as gardé son chat?"
    "Non, je n'ai pas gardé son chat; mais son p'tit copain, là, le Arthur, il s'est découvert tout à coup une allergie aux poils de chat.  Ce crétin."

     

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     "Ce crétin?  Qu'est-ce qu'il t'a fait, cet Arthur?  Il a l'air sympa pourtant. "

    Jeanne ricane.

    "Sympa?  Non.  Et rien, il ne m'a fait rien mais je ne l'aime pas, c'est tout.  C'est un con."

     

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    "Tu t'inquiètes pour Leila?"
    "Non.  Je ne me suis jamais inquiétée pour mes enfants.  A dix-huit mois, ils étaient déjà bien plus malins que moi je ne le serai jamais.  Des vrais escrocs."

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    Marius semble hésiter un instant puis:

    "Bon, je vais y aller."

     

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    "Il est temps que tu y ailles, oui."  

     

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    "Tu sais que tu peux, Jeanne,  m'appeler à n'importe quel moment si tu as besoin." 

     

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    " Bien sûr et toi aussi, Marius." 

     

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    Puis se penchant doucement, la main de Jeanne se pose sur la poitrine de Marius, elle ferme les yeux doucement avant de déposer un doux baiser sur la joue rugueuse de son amant qui tressaille à son toucher.

    "Sois prudent sur le chemin de retour", lui murmure-t-elle.

     

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    Marius acquiesce et quitte l'appartement de Jeanne. 

     

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    Marius jette un dernier regard - intrigant, douloureux? -  vers les fenêtres de Jeanne, puis s'éloigne.

     

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     Quant à Jeanne, après avoir tergiversé pendant un long moment, elle finit par rejoindre son bel ami de toujours, oubliant les ombres et la nuit, jusqu'à l'aube.

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    (à suivre...) 

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