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                Ce jour que j'attendais avec tant d'impatience arriva enfin.  Je l'avais espéré magnifique, intense et grandiose, mais, comme je l'ai déjà dit, il se transforma pour moi en calvaire.  De cela, je n'aime toujours pas me souvenir. 

     

    6. Amande amère 

     

             En toute humilité, il me faut reconnaître que j'ai compris tout de suite que rien ne se passait comme je l'avais imaginé.

     

    6. Amande amère 

     

                 Une porte au fond de moi s'est claquée violemment, verrouillée et j'en perdis la clé sans l'avoir jamais réellement possédée.  Mon essence, mon être disparaissait tandis qu'une muraille infranchissable s'érigeait tout autour de mon âme, me laissant à bout de souffle de l'autre côté, seulement consciente d'avoir perdu ma raison d'être.

                       Au détour d'une étincelle, en pleine ronde des âges, je ne trouvai plus l'accès à ma magie. J'étais devenue comme ceux que je raillais: un être sans pouvoir, une pauvre chose emplie de haines et de jalousies.  Les souvenirs de mes exploits s'estompaient déjà, comme si je n'avais jamais été plus qu'un bambin ordinaire.  L'enfance m'avait arraché mon plus précieux trésor et mes rêves s'envolaient, s'enflammaient, me laissant pantelante à même moi-même, vide et seule.  

     

    6. Amande amère 

     

                   A cette époque, je me voyais comme une sorcière déchue, condamnée par des forces occultes à ressembler aux bourreaux de ma race.  Je cherchais au fond de moi l'erreur que j'avais commise pour qu'il en soit ainsi.  J'échafaudais mille théorie, tentais en vain de retrouver le chemin de mon pouvoir.

                    Il aurait suffi qu'elle me dise la vérité: que les enfants de mon peuple avaient été abattus à Masmala, les mains libres de tout lien, au bord de la fosse, parce que, eux, - contrairement aux adultes et adolescents, retrouvés les bras liés dans le dos - n'avaient pas accès à la magie.  Cela n'était ni punition, ni déchéance.  C'était ainsi que les choses étaient.  Tout simplement.  Le temps de l'enfance est le temps de l'innocence et la sorcellerie n'y a pas sa place.

                       Je me battais contre des moulins à vent et elle, aveugle à ma douleur, se démenait contre ses démons qui la rongeaient chaque jour un peu plus, la précipitant vers l’abîme qu'elle désirait avec toute la force du désespoir.

     

    6. Amande amère 

     

                     J'aurais pu, moi aussi, me laisser rouler comme une pierre au fond d'un lac.  Et forcée, je dois reconnaître y avoir couru, toutes voiles dehors, sous un ciel de plomb et une pluie battante.  Je me voyais déjà les poumons gorgés d'eau, m'étouffant dans d'atroces souffrances.  Je me disais que c'était mon seul espoir de forcer les murailles et la porte verrouillée.  La magie me sauverait ou je mourrais.  C'était ce que je désirais.

     

    6. Amande amère

    6. Amande amère

     

                     Ce ne fut pas la magie qui me sauva mais mon aptitude exceptionnelle à survivre.  Je me mis à nager contre mon gré, moi qui ne savais pas nager.  Ce fut un requin qui me ramena vers la rive.

     

    6. Amande amère

    6. Amande amère

     

                  J'étais - et je l'avais oubliée - une survivante de Masmala.  Nul tatouage sur ma peau pour en témoigner, et pourtant, ce miracle, malgré tout, imprégnait chaque cellule de mon être.  Je compris alors que la mort par suicide me serait refusée tant que je vivrai.  Je devais faire avec.  C'était sans doute un des points communs que je partageais avec ma mère.  Notre malédiction, finalement.

     

    6. Amande amère

     

                 Certaine que telle malédiction m'avait frappée, j'appris à Clic-Clac, mon amie, ce soir-là, que j'abandonnais fées, elfes et gobelins dont j'avais tant rêvés, bambin, et devenais comme l'avait tant souhaité ma tendre mère, cette petite fille ordinaire, qui suivrait le même chemin barbant et bien tracé que suivent tous les enfants de l'univers - y compris ceux des bourreaux de ma race: le chemin de la haine, de la peur et de la jalousie.

     

    6. Amande amère 

     

                Clic-clac ne répondit rien - elle est muette Clic-clac (forcément) - se contentant de faire claquer ses mandibule et maxillaire.  Je pris ce signe pour un assentiment de sa part, même si j'aurais préféré un simple hochement de crâne.

     

     

    (à suivre...)

     

     

     

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      Lorsque l'homme a entendu ma mère, Amaya, rentrer, il s'est précipité.

     

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     Je suis presque certaine qu'avant même de l'entendre, il avait eu le pressentiment qu'elle arrivait.  C'était mignon tout plein: depuis la porte d'entrée jusqu'à la chaise où j'étais tranquillement assise, je les observais.  A l'infini me semblait-il, à chaque pas, il s'arrêtait pour serrer ma mère dans ses bras.  

     

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           Et ma mère répondait à son étreinte avec une fougue inimaginable.  Il me semblait qu'elle voulait se couler en lui.  J'étais intriguée par ce mystérieux ballet de corps emmêlés l'un à l'autre, par la voix enrouée de l'homme qui ne cessait de répéter "Mais où étais-tu? où étais-tu, Amaya?  Pourquoi es-tu partie? Pourquoi es-tu partie?  Ne pars plus jamais... Plus jamais, Amaya..."

         Le prénom de ma mère roulait et vibrait, devenait une mélodie et valsait à mes oreilles telle une mélopée un soir de pleine lune. J'étais charmée par ce spectacle et le silence passionné de ma mère, Amaya.  

        On apprend beaucoup en observant les adultes. C'est très instructif d'être spectateur des autres, de leurs comportements et de leurs émotions.

     

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       Peu après le retour de ma mère, un étrange individu fit son apparition à la maison.  De suite, je le détestai du plus profond de mon cœur d'enfant.  Oh, ce n'était pas tant qu'il fut laid qui me déplut, non, c'étaient son attitude, sa petite mine de fouine, son intelligence et son manque d'intégrité qui me vrillèrent l'humeur.

     

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         Il paradait dans son bel uniforme de l'armée, il roulait des mécaniques et se voulait spécialiste du monde et de son histoire.

          Il s'appelait Samuel et était un ami proche, très proche de la femme.  Cet impudent allait même jusqu'à lui offrir des fleurs et rouler des yeux comme un enfant devant un pot de chocolat à tartiner si convoité.

     

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          Et elle de s'extasier et de s'enthousiasmer, surprise, sans doute, qu'un individu s'intéressât à sa petite personne.  Il n'est rien de plus décadent et ridicule qu'une femme qui ignore qu'elle est belle.

     

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           Il lui offrait, à la femme, fleurs et roucoulades alors que ce fieffé individu avait déjà épouse et enfants.  

     

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          Ma mère, pour qui l'âme humaine n'avait aucun secret et pouvait repérer un homme marié à dix kilomètres à la ronde,...

     

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       ...en avertit sans coup férir le frère, précisant s'il était besoin que sa sœur était en danger, en pareilles griffes de séducteur patenté.  

        L'homme ne perdit pas une seconde et mit en garde le vil individu.  Pis qu'un père, l'homme veillait sur sa tribu comme une louve sur sa portée.  Samuel fut donc prévenu: qu'il pose une seule patte malveillante sur sa sœur et il lui couperait les quatre.  

     

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        Ainsi que, dès le départ je l'avais prévu, Samuel comprit immédiatement qui était l'auteur du racontar.  Personne n'aime les raccuspotes et Samuel n'échappait pas à la règle.  Il prit ma mère à part et elle passa un mauvais quart d'heure.

     

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       Il était évident que Samuel ne se laisserait pas impressionner, qu'il ne laisserait personne s'opposer à lui et que s'il voulait obtenir la femme, il l'obtiendrait peu lui importait la manière, les dégâts ainsi causés et le frère de ladite dame qu'il exploserait si l'envie lui prenait.  A moins que...  Une idée germa dans l'esprit malade de ma mère, résolue à sauver cette pauvrette qui nous avait accueillies.

        Ma mère régla l'affaire à sa façon.

     

    5.

     

         La vie des autres est si instructive!  Elle se limite à un jeu de construction, on empile les bons éléments au bon endroit et on peut en toute quiétude manipuler les gens et les événements.

     

    5. 

     

     J'apprenais finalement beaucoup au contact de ma mère, son retour n'avait pas été aussi inutile que je l'avais d'abord imaginé.

          Au lendemain de cette nuit sans amour que Samuel avait passée avec ma mère, puisque tel avait été le deal, il baratina à la femme une histoire de long- très-long voyage qui le tiendrait éloigné d'elle.  Qu'elle ne l'attende pas, il avait compris qu'il n'était pas assez bien pour elle, qu'il ne la méritait pas...Oooh!  Le problème ne venait pas d'elle mais de lui...  Bref, il lui servit le baratin habituel d'un homme qui ne veut plus d'une femme.

     

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           Ma mère compléta son plan de sauvetage de la sœur orpheline en lui offrant discrètement...

     

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                l'un de ces animaux ridicules que l'on nomme "dragon".

     

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     Elle espérait ainsi que la femme soit en sécurité.  Quel âme pure et naïve, ma mère, quand même.

     

    5.

     

          Une âme pure, certes, mais dans un esprit dérangé par des démons qu'elle ne pouvait nommer sans y perdre totalement la raison.

           Et de raison garder, l'homme s'évertuait à s'y conformer mais y parvenait très mal.  Il regardait ma mère et ne la comprenait pas.

     

    5.  Samuel 

     

     Il brûlait d'amour et de passion pour elle mais toujours, elle le gardait à distance, dans un silence opaque et étouffant,...

     

    5.  Samuel 

     

    entourant ses marques d'amitié d'une retenue qui le rendait fou et l'épuisait.

     

    5.  Samuel 

     

           Il n'était pas dupe, l'homme, il avait compris que l'infâme Samuel avait posé les mains sur le corps de ma mère, qu'elle s'était donnée à cet ignoble individu.  Mais à lui, qui  l'aimait de tout son être, elle se refusait.  

     

    5.  Samuel 

     

    Les fées, gobelins et elfes ne lui étaient d'aucune utilité dans ce combat.  C'était évident! Pauvre homme, il se battait contre des moulins à vent, n'était pas suffisamment subtile pour comprendre que si ma mère se refusait à lui c'était parce qu'elle tenait à lui justement.

     

    5.  Samuel 

     

     Il est des femmes brisées, des femmes brisées qui brisent, des femmes brisées que même l'amour ne peut réparer, des femmes brisées que même l'amour ne peut sauver.  Ma mère était de celles-là.  Et je l'étais peut-être aussi.  Quelle importance?  Survivre au jour le jour n'est pas une si vilaine façon d'apprendre à mourir.

     

    5.  Samuel 

     

     Je n'imaginais pas encore, à cet instant, en m'endormant sous la garde vigilante et bienveillante de ma bonne Clac-clac, à quel point cette pensée serait juste.

     

    5.  Samuel

     

     

     Quelques jours plus tard, un événement qui aurait dû être joyeux et me procurer un bonheur intense se transforma pour moi en calvaire.  Je crus mourir de désespérance mais de cela, je n'aime pas me souvenir.  

     

    (à suivre...)

     

     

     

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     4. Gobelins, fées et elfes

     

      Il était évident qu'à un moment ou un autre, le monde allait s'éveiller aux lueurs de la barbarie.

      Le monde découvrirait avec horreur ce qui s'était déroulé dans la douleur et le silence à Masmala, ma terre natale.

       Lorsque cela arriva, c'était trop tard.  Les miens y avaient perdu la vie, les responsables s'étaient enfuis, réfugiés ailleurs,  les milices avaient fondu comme neige au soleil, les habitants restaient silencieux.

     

    4.

     

        S'il n'y avait eu ce charnier découvert en plein centre de la partie basse de la ville, on aurait pu croire que rien ne s'était passé. 

        Les éditions spéciales succédaient aux éditions spéciales et on n'y apprenait rien.

      Alors on inventa, pour se donner bonne conscience, et la presse raconta que c'était la guilde des sorciers qui avait elle-même perpétré ces crimes afin de se débarrasser des membres gênants de la confrérie. On disait que les sorciers ne pouvaient qu'avoir participé à ce massacre sans quoi il était inimaginable que des personnes ayant accès à la magie ne se soient pas rebellées et se soient laissées assassiner sans broncher.

     

    4.  Gobelins, fées et elfes

     

     

      Le seul hic à cette magnifique interprétation était les enfants: comment des enfants pouvaient-ils être considérés comme gênants? Alors, quelques édito plus tard, le charnier était devenu le lieu d'un suicide collectif.  Et on oublia que les membres de cette soi-disant secte avaient tous ou presque été abattus à bout portant, les mains entravées de liens étroitement noués.   

     

    4.  Gobelins, fées et elfes

     

        Pourquoi ma mère ne parla-t-elle pas à cette période?  Pourquoi ne déposa-t-elle pas devant la commission des parlementaires de l'Union des Etats pour la paix? Pourquoi passa-t-elle sous silence qu'elle avait échappé à la mort, s'était enfuie et m'avait sauvée en même temps qu'elle?  Pourquoi n'avait-elle pas cité des noms, expliqué ce qui avait eu lieu?

     

    4. 

     

      Pourquoi ne se confia-t-elle pas à l'homme qui s'inquiétait pour elle et la questionnait?

     

    4. 

     

        Si dès la nouvelle de Masmala endeuillée et libérée, elle partit sans un mot une semaine durant, cela ne fut pas pour témoigner auprès des autorités.  Ce qu'elle y fit, les raisons de son silence, je ne les apprendrai que plus tard, que bien plus tard.

         A cette époque, je n'étais pas encore à l'âge des confidences et il me faut bien avouer que je ne connaissais, alors, pas le centième du quart du tiers de cette dramatique histoire qu'était devenue MON histoire, chérie et redoutée comme l'est un secret de famille.  Moi, ce qui m'intéressait à ce moment-là, c'étaient les histoires de gobelins, de fées et d'elfes que me racontait l'homme.

     

    4.

    4.

     

            C'était ce pendentif que portait la femme.

     

    4.

     

     Ma mère intriguée avait questionné la femme à ce sujet et avec émotion avait recueilli les confidences de la dame.

     

    4.

     

     Une nuit d'été, sur le seuil de l'école de Dragon Valley, on avait découvert une petite fille et un bébé, abandonnés, posés à même le sol, sans explication, inconnus de tous.

     

    4.

     

     C'étaient l'homme et la femme.  Ce pendentif était leur seul bien. L'enfant, la fille, tenait dans sa main le bijou.  Il avait fallu, parait-il plusieurs jours avant qu'elle n'accepte de le lâcher.  Tout le monde a ses secrets et celui-là m’intriguait autant qu'il inspirait de la compassion à ma mère.

     

    4.

     

         Si cela était vrai, si ce pendentif était leur seul bien, comment était-ce possible que ces deux frère et sœur soient si riches, à peine entrés dans l'âge jeune adulte? MMMh.. Et qu'ils vivent dans une si belle et grande demeure, sitôt quitté l'orphelinat?.. Hum.....Quelqu'un pourrait m'expliquer cela?  

           Pour moi, il n'y avait qu'une explication possible: les gobelins, les fées et les elfes bien sûr! Et m'était fort à parier que c'étaient ces créatures magiques qui avaient donné ce pendentif à la femme et que c'était de lui que venaient toutes ces richesses!  Et je n'avais dès lors qu'une seule impatience, en rencontrer moi aussi, des elfes, des gobelins et des fées.  Si je savais y faire, à moi aussi, ils me donneraient un tel bijou.

     

    4.

     

               Je me concentrais, très fort, alors au moment des histoires de l'homme pour déceler un indice, un propos qui pourrait m'aider à rencontrer ces petits êtres prodigieux qui avaient le pouvoir de faire de moi une princesse en plus d'une sorcière.

              Vous comprendrez dès lors, que prise par ma propre enquête sur l'existence des fées, gobelins et elfes, je vécus fort paisiblement l'escapade de ma mère à Masmala et n'en fut en aucun cas déstabilisée ou malheureuse. D'autant plus que durant toute cette semaine, les frère et sœur redoublèrent d'attentions à mon égard.  Je ne compris pas à cette époque qu'ils s'inquiétaient l'un et l'autre de savoir, où elle se trouvait, si elle reviendrait, si elle m'avait abandonnée.

     

    4. 

     

     Ils se motivaient l'un l'autre, se promettaient que quoi qu'il arrive, ils ne me laisseraient jamais seule, ils seraient toujours là pour moi comme ils l'étaient l'un pour l'autre.

     

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     C'était une bonne nouvelle, même si je n'étais pas du tout inquiète de mon sort, et elle me laissait entrevoir que sans doute, les fées, les gobelins et les elfes étaient déjà pour une grande part dans leur décision- ces petits êtres magiques m'avait élue, c'était sûr! - sinon, pourquoi est-ce que l'homme et la femme auraient été si attachés à moi?  Ma magie n'était pas encore à ce point puissante qu'elle détermine leurs choix et je n'imaginai pas un instant que le fait qu'ils aient eux-mêmes été abandonnés ait pu jouer dans leur réaction face à mon potentiel abandon par ma mère.  Quand on est petit parfois, on ne décrypte pas les événements de la même façon que les adultes.

      Et voici pourquoi, après un câlin d'elle ou de lui, je m'endormais si paisiblement, loin de ma mère, certaine que les petits êtres malins, coquins et magiques que sont les fées, les gobelins et les elfes veillaient sur moi.  Je n'avais nul besoin de ma maman, ce fut ce que m'apprit son absence.

     

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            Et ce fut dans une totale indifférence que je la vis revenir.

     

     

      (à suivre...)

     

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  • 3.  Intra muros 

     

     

    3.  Intra muros

     

                 Je m'habituai très vite à être le centre de leur monde.  C'était une place bien confortable que j'appréciai à sa juste valeur, croyez-moi. 

     

    3.  Intra muros

     

          Dès mon arrivée, ils semèrent pour moi de multiples attentions au quatre coin de leur vaste demeure.

     

    3.  Intra muros 

     

     C'était très agréable de se sentir adoptée par ces gens.  Ils n'étaient pas de mauvais bougres, c'était sûr, ils ne me voulaient pas de mal. Ils mettaient tous deux beaucoup d'ardeur et d'enthousiasme à tenter de m'inculquer les bases indispensables à mon apprentissage.

     

    3.  Intra muros

    3.  Intra muros

    3.  Intra muros 

     

               Et ils ne manquaient pas de tendresse à offrir, ces deux-là.  J'étais devenue leur réceptacle préféré à câlins et affection.

             Lorsque la femme me prenait dans ses bras, elle prenait toujours bien garde à respecter mon espace vital.  Je lui en étais reconnaissante.

      

    3.  Intra muros 

     

                Lorsque l'homme me serrait contre lui, je me sentais en sécurité.

     

    3.  Intra muros

     

                  Il était, d'ailleurs, plutôt baraqué, le gars.

     

    3.  Intra muros 

     

     En plus, il travaillait dans la police; ce n'était pas un gage d'honnêteté et de rigueur, les brebis galeuses courent nos rues, c'est sûr, mais quand même, celui-là me semblait correct et ne sentait ni la brebis, ni le bouc.

      La femme était aimable et j'aimais bien sa nouvelle coiffure.  Elle travaillait dans un restaurant de la ville et malheureusement, elle se sentait obligée de faire la cuisine à la maison.

     

    3.  Intra muros

     

     Elle n'avait aucun don et ses plats étaient atroces.  Il fallait vraiment être affamée pour en manger.

     

    3.  Intra muros

     

      Je les mangeais donc puisque je me retrouvais souvent affamée et poliment, faisais en sorte qu'elle ne se rende pas compte de l'atrocité de ses mets : J'avais de bonnes manières et l'hypocrisie fait partie de mes dons naturels, j'en usai et en abusai dès mon plus jeune âge.

        "Ma petite sorcière, m'avait dit ma mère, tu ne te fais pas remarquer chez ces gens et tu fais en sorte de te comporter comme une petite fille normale, compris?"

     

    3.  Intra muros

     

         Elle m'avait serrée contre elle, encore à m'étouffer.

     

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         "Si tu ne te comportes pas bien, ils vont faire de toi ce qu'ils ont fait d'elle!"

     

    3.  Intra muros

     

         La voix de ma mère avait versé dans le sanglot, elle avait déjà pleuré devant son cercueil lorsqu'elle l'avait découvert .  

     

    3.  Intra muros

     

        "Une âme damnée... une âme damnée...  Voici ce qu'ils peuvent faire de toi, si tu ne te comportes pas comme une petite fille normale, comme eux..." 

        Normale?  Je supposai que je devais éviter de faire disparaître les choses et m'appliquai, donc, à jouer comme j'imaginais que les enfants normaux jouent: avec motivation et concentration, les deux mamelles de la réussite.

     

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    3.  Intra muros

     

        Parfois, je l'avoue, je craquais.  Je vérifiais que j'étais seule et paf!  "Au revoir, requin.  Bonjour, requin."  Entre deux disparitions, mon cœur manquait un battement, un frisson me parcourait l'échine dorsale, l'inquiétude de rater mon coup, d'avoir envoyé mon jouet définitivement en "chimérie" me nouait l'estomac.

     

    3.  Intra muros

     

        A chaque fois, pourtant, parce que ma volonté était la plus forte, il réapparaissait.  Mon cœur, alors, battait joyeusement, l'excitation colorait mes joues d'un grand sourire de vainqueur.  Victorieuse, oui, je l'étais toujours!

     

    3.  Intra muros 

    3.  Intra muros

     

         Je dois dire également que je ne craignais pas vraiment l'étrange créature toute en os qui déambulait dans la maison.

     

    3.  Intra muros

     

     Je ne trouvais pas sa destinée particulièrement triste: Clac-clac, c'était ainsi que je l'appelais, agissait comme bon lui semblait, allait et venait en liberté, n'avait pas l'air malheureuse et ne se plaignait jamais de son sort.  De quelle autre preuve ma mère avait-elle besoin pour se rassurer?

      Si ma mère n'avait pas été ma mère, j'aurais pu croire qu'elle avait imaginé de toutes pièces cette histoire de sanction qui me pendait au nez en cas de mauvaise conduite tant cela ne me semblait pas crédible de redouter tel destin.

     

    3.  Intra muros 

     

     Franchement, devenir une âme damnée n'était pas si catastrophique que ça!... A moins qu'il n'existe quelque part un pays, une ville, un village, un endroit où on extermine les âmes damnées telles les sorcières de chez nous.  

        Pour une âme damnée, c'est bien plus compliqué de cacher ce qu'elles sont que nous, sorcières, qui avons l'apparence de gens normaux : nous ressemblons aux autres, nous avons la forme des autres, nous avons le corps des autres, nous sentons comme les autres, nous goûtons comme les autres mais nous ne sommes pas comme les autres!  Clac-clac, elle, même si elle mettait un pantalon et un masque, rien qu'à l'entendre se déplacer, on aurait compris qu'elle était une âme damnée, point besoin de lui imprimer l'insigne de sa race à même sa peau ses os pour la reconnaître au premier coup d’œil ou d'oreille.

     

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      Clac-clac était l'image de ce qu'elle était, aucun camouflage ne pouvait masquer sa nature.  En cela, oui, elle était à plaindre.

        Maman faisait bien des efforts pour améliorer le quotidien de chacun.  C'était apparemment la stratégie qu'elle avait mis au point pour les prochains mois à venir.

     

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          Elle préparait des petits plats qu'elle congelait, histoire de prévenir une faim qui serait subite et/ou trop urgente.

     

    3.  Intra muros 

     

         Elle prenait garde de ne point laisser de factures, elle s'était probablement assignée la charge des comptes de la maisonnée.  Cela lui ressemblait.  Un sou était un sou, il n'était pas question de gaspillage, aussi riches que soient ces gens. 

     

    3.  Intra muros

     

        Elle avait également planté quelques graines, mettant en place un potager qui donnerait de meilleurs fruits et légumes dont le foyer tout en entier pourrait bénéficier. 

     

    3.  Intra muros

     

       Elle ne ménageait pas sa douceur et ses tendresses à l'encontre de l'homme.  Je la soupçonnais de se prendre réellement d'affection pour lui, pour autant qu'elle s'y autorisa.  

     

    3.  Intra muros

     

       La femme était plus difficile à cerner ou à approcher.

     

    3.  Intra muros

     

     

     Elle semblait plus méfiante.  Oui, elle se méfiait de ma mère et je trouvais ça normal.  J'attendais le moment où elle interrogerait ma mère sur son tatouage et poserait la question embarrassante:  "Quel étrange tatouage!  A-t-il une signification particulière?".

      Je redoutais ce jour mais surtout l'explication que ma mère ne manquerait pas de lui donner.  

     

    3.  Intra muros

     

     

     

    (à suivre...)

     

     

     

     

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    2.  Une nouvelle demeure

     

    2.  Une nouvelle demeure

     

                    Elle me promettait en me serrant contre elle que la misère ne durerait pas.

     

    2.  Une nouvelle demeure

    2.  Une nouvelle demeure

     

     Elle lançait le regard en l'air, prenait l'air inspiré et c'était mon oxygène qu'elle happait.  A ces moments, je manquais, me semblait-il, d'étouffer.

     

    2.  Une nouvelle demeure

     

     Cet enfer n'était rien en comparaison à ses bras qui m’emprisonnaient plus fort encore et que désespérée, je tentais de repousser.  Viendrait le jour, je l'espérais, où je serai assez forte pour la repousser.  Je pourrais alors respirer sans laisser personne pénétrer mon espace vital.  

     

    2.  Une nouvelle demeure

     

                       Ma mère rasait les murs lorsqu'elle marchait.  Elle se tapissait dans les arbustes et faisait mine de m'y cacher aussi.  Elle avait le cœur qui battait la chamade, je la sentais résonner en moi, ses ondes me pénétraient et me faisaient frissonner.

     

    2.  Une nouvelle demeure

     

                     Ma mère avait peur, avait toujours peur.  Mais pourquoi alors ne cachait-elle pas ce qu'elle était?  Pourquoi me déposait-elle au milieu des fougères, à l'abri des regards?  Personne ne me volerait ici.  Personne ne me voulait du mal, ici... 

     

    2.  Une nouvelle demeure 

     

     Elle me cachait mais se précipitait vers cet atroce totem qui attire la sorcière comme la nuit le vampire, c'est connu!  N'avait-elle donc rien appris de son passé?

     

    2.  Une nouvelle demeure

    2.  Une nouvelle demeure

     

                      En ma mère, battait la crainte aussi fort que la pulsion qui la poussait à défier les autres et les titiller dans ce qu'ils avaient de plus bestial.

                            Ma mère, c'était le paradoxe du secret qu'on affiche, du non-dit qu'on hurle.

                            Franchement, je me demande encore aujourd'hui si elle n'était pas folle, tout simplement.

                            Comme ce jour où ma mère sortit l’œuf de sa besace.

     

    2.  Une nouvelle demeure 

     

     C'était un œuf de dragon.  Il en sortit un ridicule petit dragon violet qu'elle s'attacha à l'épaule, qu'elle se mit à choyer et aimer comme s'il était possible que ce ridicule volatile nous protège.

     

    2.  Une nouvelle demeure 

     

     Elle décidait au vu et au su de tous de s'afficher avec ce chétif animal, paradant à ses côtés comme s'il était notre ultime protecteur.

     

    2.  Une nouvelle demeure

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                    Je n'étais alors qu'un bambin et il m'était impossible de dire à ma mère que le mal était en nous, que ce n'était pas nous qui devions avoir peur d'eux.  

    "Regarde, maman, voulais-je lui crier, je te le montre: vois ce requin, dangereux prédateur, l'un des plus dangereux prédateurs, paraît-il;...

     

    2.  Une nouvelle demeure 

     

    ...de la seule force de ma pensée, parce que je le veux, je peux le faire disparaître ou réapparaître, à volonté.

     

    2.  Une nouvelle demeure 

     

    C'est cela, la puissance, maman!  C'est nous qui sommes les décideurs de la vie et de la mort, c'est pourquoi, ils ont voulu se débarrasser de nous, pauvres imbéciles heureux.  Nous ne sommes pas les victimes, nous sommes les prédateurs des prédateurs!"

                         De misère, elle ne voulait plus entendre parler, ma mère, alors elle se mit en quête de celui qui la couvrirait d'or.

     

    2.  Une nouvelle demeure 

     

     Elle ne perdit pas de temps.  Elle était douée ma mère pour débusquer l'homme de pouvoir, celui qui la sortirait de la fange, pour lui imposer sa volonté sans y paraître.  N'était-ce déjà pas ainsi qu'elle nous avait sauvées?

     

    2.  Une nouvelle demeure

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                          Il fallut si peu de temps: à peine une fois manger; et l'affaire était conclue.

     

    2.  Une nouvelle demeure

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     Nous emménagions dans une luxueuse demeure,...

     

    2.  Une nouvelle demeure

    2.  Une nouvelle demeure 

     

    ...auprès de frère et sœur particulièrement fortunés.  

     

    2.  Une nouvelle demeure 

     

    Elle n'avait pas eu cette fois à s'offrir en cadeau, mais il est fort à parier qu'elle devrait y passer à un moment ou un autre.  J'espérais que, cette fois, de ses entrailles, ne sorte pas le fruit de son indignité.  J'osais espérer que me contempler chaque matin lui suffisait à prendre ses précautions, il était déjà bien assez douloureux que je lui rappelle comment elle se retrouvait là et ce qu'elle avait traversé pour y arriver.  Mais peut-être était-ce sans risque à ce sujet?  Le danger ne semblait pas venir de l'homme, dont elle avait décidé, apparemment, qu'il me revenait de parachever le charme qu'elle avait amorcé.

     

    2.  Une nouvelle demeure

    2.  Une nouvelle demeure 

     

    Oui, selon toute vraisemblance, le danger viendrait de la femme.  

     

    2.  Une nouvelle demeure 

     

      Faudrait-il à ma mère, plutôt minauder avec la dame? ou s'en débarrasser?  Quel autre poids, ma mère aurait-elle à porter, pauvre petit agneau pur dans ce monde de brutes?

     

    2.  Une nouvelle demeure

     

     Je vous le ferai découvrir plus tard.

     

    (à suivre)

                              

     

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