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    Willow Creek - chez Victoire de Lahautevolée 

     

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    "Bonjour, Dorian."
    "Maman?  Tu m'as fait peur!  Mais qu'est-ce que tu fais là, dans le noir, toute seule?"

    "Je t'attendais, Dorian."
    "Tu m'attendais?"
     "Oui, je t'attendais, Dorian."
    "Maman, tu as l'air fatiguée, dis donc."

    "Oui, c'est vrai, Dorian, je suis fatiguée."

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    "Que se passe-t-il, maman?" 

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     "Rose."  
    "Quoi Rose?  Quelle rose?"

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    "Ne fais pas comme si tu ne savais pas qui est Rose, Dorian."
    "Ta femme d'ouvrage, c'est ça?"

    Victoire plisse le nez, tentant de ne pas éternuer toute sa colère.

    "C'est chez Rose, n'est-ce pas, que se sont rendus les pompiers, cette nuit?  De ma fenêtre, j'ai vue sur sa maison, il ne reste plus rien, que des cendres."
    "Je ne vois pas de quoi tu me parles.  Maman, tu devrais aller te reposer.  Tu n'as vraiment pas l'air bien."
    "Ne me parle pas comme si j'étais une petite vieille qui a perdu la tête, Dorian!"
    "Mais enfin maman, quelle drôle d'idée!  Evidemment que je ne te parle pas comme à une vieille dame qui a perdu la tête; mais avoue que ce que tu me racontes n'est pas très cohérent."

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    "Dis-moi, Dorian, que Rose n'était pas dans sa maison quand celle-ci a brûlé et qu'elle va bien!"
    "Mais comment veux-tu que je le sache?  Tu me l'apprends, là, qu'il y a eu un incendie."

    Victoire soupire.

    "Tu mens, Dorian.  Chaque fois que tu mens, tu as cet horrible petit sourire suffisant, comme là, maintenant. "

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    "Tss tss tss, c'est quoi, ces idées?  J'ai passé l'âge de te mentir, maman."

    Victoire essaye de calmer les battements rapides de son cœur.

    "C'est fini, Dorian."
    "Qu'est-ce qui est fini, maman?  Vas-tu m'expliquer à la fin ce que tu racontes?"
    "Rose est venue me trouver, hier, je sentais qu'elle était un peu inquiète, elle m'a emmenée ici, elle a ouvert le coffre, là, que tu regardais quand tu es entré, derrière ce tableau.  Elle l'a ouvert..."
    "Mais de quoi tu parles, maman?  Comment...?"
    "Elle a fait l'échange, samedi, chez toi, dans ton bureau quand elle préparait ta garden party, celle qu'elle avait trouvé ici était identique mais n'ouvrait pas le coffre. 

    Dorian de Lahautevolée sent soudain sa pression cardiaque augmenter, il doit s'asseoir.

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    "Rose - mais peut-être devrais-je l'appeler Miranda? - a sorti de ce coffre un dossier en m'expliquant que les personnes de ton âge, de ton rang, dans ta position, prenaient toujours soin de garder des traces écrites, originales et signées à la main des dossiers singuliers comme le sien."
    "Maman..."
    "Rose m'a donné ce dossier.  Elle n'y a même pas jeté un œil.  Elle savait ce qu'il contenait, elle.  Des lettres, des échanges, tes exposés, tes notes, les réponses de ton ministre.  Un ordre d'assassinat sur une femme et sa petite fille de même pas trois ans, Dorian!  Et une autorisation de se servir d'un citoyen lambda, Julien Clove, user de tous les moyens pour obtenir de lui des informations", Victoire martèle et répète les mots "user de tous les moyens pour obtenir de lui des informations sur Miranda Lol."
    "Maman, tu ignores qui est cette femme...!  Tu n'as pas toutes les pièces en main pour juger.  Tu ne sais pas pourquoi elle devait être neutralisée."

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    "Je me fiche de savoir quel secret d'état tu pouvais bien avoir l'idée de cacher et je m'en fiche!  On n'ordonne pas le meurtre d'une petite fille de deux ans et demi et on n'autorise pas sa base à user de tous moyens pour obtenir des informations sur un pauvre gars qui n'a rien à voir avec l'histoire!  Mais bon sang, Dorian, tu as perdu tout sens des valeurs?  Si cette femme s'est rendue coupable d'un crime, c'est à la justice de s'en occuper!"
    "Miranda Lol était une meurtrière, maman!"

    Victoire sent ses jambes se dérober mais non, elle restera debout!  Il n'est pas question qu'elle montre sa faiblesse.

    "Était?  Elle est morte, c'est ça?! Alors toi aussi, mon fils, tu es un assassin.  Sors de ma maison."
    "Donne-moi, ce dossier, maman."

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    "Je ne l'ai plus."

    Dorian tressaille.

    "Donne-moi ce dossier, maman!"
    "Je ne l'ai plus.  Et non, Dorian, ne prends pas cette mine réjouie, il n'a pas brûlé avec la maison et toutes les affaires de Rose."
    "Maman, ce n'est pas un jeu.  Ce dossier est confidentiel, tu n'aurais jamais dû le lire."
    "Le problème n'est pas que je l'ai lu, Dorian, c'est qu'il existe." 

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     Dorian de Lahautevolée se sent au bout de sa vie.  Depuis l'aube, depuis qu'il a entendu Philibert lui dire d'une voix sans timbre, comme d'outretombe:

    "On a un problème.  Elle nous attendait.  Il faut faire disparaître toutes les pièces et s'apprêter au pire.  Vérifier de votre côté qu'elle n'a eu accès à aucun de vos documents."

    Jamais Dorian de Lahautevolée n'avait imaginé un tel retournement de situation.  Dire que Miranda Lol était sous son nez depuis des semaines.  La petite garce, elle s'était même faufilée chez lui!

    "Bon, ce dossier, maman!  J'attends!"
    "Rose m'a dit qu'elle me donnait ce dossier, que je sache qu'elle était la Miranda Lol dont il était question mais que je n'avais rien à craindre d'elle, qu'elle était désolée de m'avoir menti et qu'elle savait que je ferais bon usage de ces documents.  Et elle est partie."
    "Partie comme ça?  Pouf?!"
    "A peu près, pouf, oui.  Alors, j'ai lu ce dossier et j'ai compris quelle bête immonde j'avais nourri en mon sein."
    "Maman!"

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    "J'ai appelé un coursier et j'ai envoyé ce dossier au canarsim déchaîné.  Ils m'ont contactée, nous avons échangé quelques informations supplémentaires, avons décidé de ne pas laisser passer dans la presse les identités telles que Miranda Lol, Mia Lol et surtout celle de Julien Clove sans son accord. En revanche, le tien apparaîtra en lettres d'or, mon fils, et celui de tous les décideurs qui sont intervenus dans cette sordide histoire.  D'ici un peu moins d'une heure, leur édition spéciale devrait être en ligne puis sortira en papier.  Elle est déjà sous presse.  Tu ne trouveras aucun juge en référé pour faire suspendre cette parution, crois-moi.  Et il est inutile que je te précise que le rédacteur en chef a placé sous scellé, ailleurs que dans les bureaux du journal, l'original du dossier que je lui ai confié."
    "Mais ce n'est pas vrai!  Dis-moi que ce n'est pas vrai!  Maman, tu vas faire sauter le ministère, le gouvernement, les gens ne vont rien comprendre.  Merde!  Tout mais pas ça. "
    "Si, je l'ai fait."
    "Tu as signé la fin de ma carrière, tu..."
    "Il te reste moins d'une heure pour plier bagage et te tirer ailleurs, Dorian, parce que j'imagine qu'en plus d'être un homme sans morale, tu es aussi un lâche."
    "Maman!"
    "Ne m'appelle pas maman, ne m'appelle plus jamais maman.  Tu n'es plus mon fils. Sors de chez moi et ne reviens jamais.  Les gens vous pardonneront sûrement, goberont vos bobards, mais moi,  sache-le, jamais, je n'oublierai que tu as condamné à mort une petite fille de deux ans et demi et que tu aurais accepté qu'un innocent soit maltraité pour attirer une jeune femme et la tuer."
    "Cette femme était une meurtrière.  Elle était une menace pour l'Etat.  Tous les moyens sont bons pour préserver la sécurité de..."

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    "Va-t'en, Dorian.  Va servir ta sauce à d'autres que moi.  Rien ne peut justifier un assassinat d'une, je le répète, petite fille de deux ans et demi et un citoyen qui n'a rien à voir dans l'histoire.  Je n'en ai rien à battre de tes justifications.  Dégage de chez moi. "
    "Tu ne reverras jamais tes petits-enfants."
    "Imaginer le dégoût et le mépris que tu liras dans leurs yeux quand ils te regarderont m'est d'un grand réconfort.  Je survivrai!"
     

    Dorian se lève, bouscule sa mère, se précipite dans les escaliers.  Victoire entend la porte d'entrée se refermer violemment; alors, ses épaules retombent et un chagrin immense l'envahit, à la hauteur de sa détresse mais aussi de sa détermination.

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     "Oui, je survivrai."


     

     

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     "Oui, je survivrai..."

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    "Bien sûr, toi, Victoire, tu survivras."

    Victoire sursaute, mais n'ose pas se retourner de suite.

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    "Alexander?  Miranda m'avait prévenu que vous viendriez si...Vous êtes là depuis longtemps?"
    "Depuis suffisamment de temps, oui."
    "Vous avez fait vite."

    Vite?  Non, Alexander n'avait pas fait assez vite, pas assez vite pour sauver Miranda.  Lorsqu'il l'avait vue, là, étendue... il n'avait pu supporter de voir son corps à moitié dénudé et mort.  C'était lui qui, de rage, avait tout brûlé et incendié sa maison.  

    "Ces chiens n'ont même pas pris la peine de couvrir son corps", murmure Alexander en s'approchant de la vieille femme. 

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    "Parmi ces chiens, il y a ton fils, Victoire de Lahautevolée."
    "Il n'est plus mon fils."
    "Oui, j'ai entendu ça."

    Victoire déglutit difficilement, paralysée par la peur.

    "J'ai tout entendu, tu as voulu sauver sa vie.  C'était bien pensé, Victoire. Dire qu'il n'a même pas été capable de comprendre que tu essayais de le sauver. Quelle déception, cela doit être pour toi, Victoire, je le comprends." 

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    Victoire a encore blêmi.

    "Tout ce que j'ai fait, c'est ma conscience qui me l'a dicté et ce que j'ai dit, je le pensais."
     "Bien sûr, Victoire."  

    Le ton sarcastique d'Alexander fait frémir Victoire.

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     "Disons que j'aurais pu te croire si tu ne l'avais pas informé de ce que tu avais fait et si tu l'avais laissé croire que c'était Miranda qui avait le dossier.  Là, tu lui as donné le temps de se mettre à l'abri, à la fois des journalistes et de nous."
    "..."
    "Je vois en toi, Victoire de Lahautevolée, ce qui a plu à Miranda et pourquoi elle t'aimait et te faisait confiance.  Allons-y, mène-moi à elle, à présent, le temps presse."

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    "Elle dort encore, je pense.  Cela fait longtemps que vous ne l'avez plus vue?"
    "Je ne l'ai jamais vue."

    Victoire hésite.

    "Elle ne vous connaît pas?"
    "Non, elle ne me connait pas, mais elle me reconnaîtra."

    Victoire décide de ne pas insister.  A quoi cela servirait-il de toute façon?  Et elle pousse la porte de la chambre. 

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    "Mia, ma belle, ma toute belle, réveille-toi."

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    "Ale'sand'...  Mia attendait Ale'sand'"
    "Je suis là, Mia."

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    "Nous partons, Victoire."
    "Oui, Vi'toi', Ale'sand' et moi partons.  Me'ci pou' tout." 

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    "Est-ce que vous me direz où vous l'emmenez, Alexander?"
    "Non."

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    "Est-ce que vous me donnerez des nouvelles d'elle?"
    "Non." 
    "Est-ce que je peux au moins lui dire au revoir?"
    "Si Mia le veut."

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    "Oui, Mia veut..."

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    "Adieu, Vi'toi"

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    "Adieu, Mia."

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    "Prenez soin d'elle, Alexander."

    Mais déjà Alexander et Mia ne regardent plus, n'écoutent plus Victoire et sortent, simplement, en babillant.

    "Mia, contente, Al'sand est venu, comme mam' avait dit.  Mam' aime Al'sand."
    "Moi aussi, j'aime beaucoup ta maman, Mia."

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    "Mia sait ça." 
    "Mais ne serais-tu pas une mademoiselle je sais tout, toi?"

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    Mia rigole.

    "Si, Mia sait tout.  Comment Al'sand sait ça?"
    "Bah, sûrement, parce que je suis comme toi, Mia, un monsieur je sais tout."
    "Ah!  Mia le savait."
    "Mais oui, tu le savais, c'est évident."
    "Bah oui, c'est évident", répète Mia, le sourire aux lèvres.

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     "Je vais te montrer ta chambre, tu vas voir, ce n'est pas top mais c'est juste pour un temps.  Ici, c'est la salle commune.  Ouiais, ce n'est pas le grand luxe, je sous-loue une petite chambre, au premier. T'imagines bien que j'évite le plus que je peux de venir ici quand il y a du monde.  Attends, ne te méprends pas, les gens ici sont spéciaux mais ils ne sont pas méchants-méchants, il faut juste  éviter de trop les connaître."

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    "Voilà, c'est juste derrière cette porte.  "

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    "Le voyage t'a fatiguée.  Tu fais une petite sieste et après... mmh ben après, on verra.  Je trouverai bien une idée.  Il faut juste que je t'avertisse, je dois aller chez le dentiste, j'avais complètement oublié.  Je reviendrai tard mais je vais demander à une dame de venir, si tu as besoin de quelque chose, tu lui demanderas, d'accord?"
    "Oui, d'acco'."
    "Ne t'inquiète pas, il fera sûrement noir quand je reviendrai mais c'est parce que mon dentiste, il a toujours beaucoup de retard...  Bien, voyons ce qu'il raconte, ce bouquin..."

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    "Hé, n'lis pas que pou' toi, Al'sand', Mia veut l'histoi' aussi." 

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    "Ah oui!  Pardon, Mia.  Alors, il était une fois un petit vers de terre tout vert..."

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    Mia s'endort et Alexander traîne sa carcasse jusqu'à la salle de bain.  Il veut se débarrasser de cette odeur de cendre qui le recouvre.

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    Il lui faut puiser au plus profond de lui-même tout ce qu'il exècre, oublier les battements de son cœur indigné et orphelin. 

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    Alexander doit agir vite, dans la précipitation, tout ce que Miranda haïssait, pour se donner une chance de ne pas flancher, de ne pas laisser sa lâcheté prendre le dessus.   Cette fois, il ne se le pardonnerait pas; il se doit d'être vaillant, pour l'enfant qui respire doucement, confiante dans ce lit, derrière lui.  Ce n'est pas n'importe quelle enfant, non, c'est la fille de Miranda.
    Miranda...

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    Trois petits coups discrets frappés à la porte font lever Alexander.

    "Mel, pardon, vraiment, je suis un crétin mais j'avais complètement oublié que j'avais un rendez-vous chez le dentiste.  Est-ce que tu accepterais de garder la gamine, là, jusqu'à ce que je revienne?"  

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     "Qu'est-ce que tu fous avec une gamine, Al?  Ce n'est pas encore un de tes plans foireux au moins?"

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    "Oh ben non, et si je n'avais pas mal aux dents, je l'annulerais ce rendez-vous... surtout que j'ai peur des dentistes... pour un oui pour un non, ils t'arrachent tes dents."

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    "Ça va aller, Al.  Ne t'inquiète pas et si le dentiste doit t'arracher une dent, tu seras soulagé après."
    "Oui, mais ça fait mal quand même."

    "Alalala, mon pauvre Al... Ne t'inquiète pas, je m'occupe de la gosse jusqu'à ce que tu reviennes."
    "Merci, Mel.  Je te revaudrai ça."

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    "Je ne vois pas trop comment tu pourrais me revaloir ça, Al, pourquoi et comment tu pourrais m'être utile un jour; mais ne t'inquiète pas avec ça.  Va chez ton dentiste, je m'occupe de la petite."

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    Toujours d'un pas traînant et les épaules voûtées, Alexander retourne à la salle d'eau.  Il faut avoir l'haleine fraîche quand on part chez le dentiste, puis ça aide à évacuer les biles qui lui remontent de l'estomac.  Décidément, il y a des choses qui ne changent pas. 

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    Décidément, oui, il y a des choses qui ne changent pas et qui éveillent les sens.

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    Alexander se pose un instant sur le bord du lit de Mia, il lui faut puiser force et courage.

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     "Si je ne te connaissais pas, Al, je pourrais croire que c'est ta fille, cette gamine."

    Alexander ne répond pas à Mel mais à y réfléchir, il aurait presque aimé que Mia soit sa fille.

    "A tout à l'heure, Mel.  Et merci."

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    Alexander se presse, le temps lui est compté.  Une après-midi chargée l'attend.

     

    ♣♣♣♣

    Hugo n'a pas dormi, cela fait plus de vingt-quatre heures qu'il n'a pas dormi.  Cette mission est un échec phénoménal.  Il attend que la sanction tombe.  Avec un peu de chance, il sera mis à pied pour quelques semaines, le temps que le soufflé médiatique retombe.  De toute façon, au vu de sa fonction, on aura très vite besoin de lui et de ses aptitudes.  De cela, il n'est pas inquiet.
    Hugo se félicite de s'être opposé à l'alerte enlèvement enfant qui avait failli suivre l'assassinat de Rose/Miranda pour retrouver Mia, cela aurait encore animé les journalistes qui auraient fait, c'est sûr, le rapprochement entre l'affaire de Lahautevolée - c'est ainsi qu'elle apparaissait - et la disparition de cette fillette.  Il se félicite aussi lorsqu'il a appris qu'un incendie avait ravagé la maison de Miranda d'avoir fait stopper net les investigations et fait déclarer qu'aucun corps n'avait été découvert dans les décombres. 

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     Hugo soupire, il avait pensé que la mort de Miranda l'apaiserait.  Ce n'était pas le cas.  Il fallait sans doute attendre un peu, le temps de digérer, de laisser retomber l'adrénaline qui l'avait tenu debout toutes ces dernières semaines.

    Mais où donc est passé, Philibert, son chef?  Cela fait une heure que Hugo l'attend.  Ce n'est pas habituel que le chef de section arrive en retard.  

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    C'est à ce stade précis de ses réflexions que Hugo sent vibrer son portable.  Quand on parle du loup... et c'est bien le loup qui apparaît, mais le message n'émane pas de lui, bien que celui-ci soit émis depuis de le smartphone de Philibert.  

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     "Bonjour, Hugo."

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     "A tout de suite, Hugo"

     

     Hugo en reste bouche bée.  C'est son patron, allongé sur le sol, mort selon toute vraisemblance.

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    Mais Hugo n'est pas au bout de ses peines.  Un deuxième message, accompagné d'une photo, lui aussi, lui arrive.  

     "Dommage que tu ne sois pas auprès d'eux, Hugo..."

    14. 

    Un troisième message.

    "Attends, je zoome, je ne sais pas si tu peux les reconnaître, cela doit faire longtemps que tu n'as plus pris la peine de les regarder.  Je vais t'aider, c'est ton fils et ta femme, à quelques pas de moi."

    14.

     "A tout de suite, Hugo."

    Hugo est pris d'un spasme, il se plie en deux.

    14.

    Hugo panique.

    "Réponds, Léna, réponds..."
    "Vous êtes bien en communication avec le répondeur de Léna.  Laissez-moi un message, je vous rappelle dès que possible.

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    Les bras de Hugo lui en tombent.  Il lui faut trois bonnes minutes avant de récupérer la maîtrise de ses membres et se mettre à courir comme un dératé.

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    Trente minutes plus tard, Hugo arrive chez lui.  Une ombre, une silhouette l'attend, sort de chez lui.  Les jambes de Hugo vacillent.  L'homme approche.  Mais bon sang, qui est-ce? 

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    Hugo est tétanisé.

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    Il dit et vocifère tout et n'importe, dans le désordre et en hurlant, tandis que l'autre le singe et le ridiculise.

    "Qui êtes-vous?  Que faisiez-vous chez moi?  Si vous leur avez fait du mal, je vous..je vous.."
    "... je vous... je vous..."

    14. 

    Hugo perd toute notion de sécurité, il bouscule l'individu.

    "Qu'est-ce que vous leur avez fait?"

    La voix de l'homme soudain s'intensifie, devient dure et tranchante.

    "Rien que vous n'ayez fait à Miranda.  Rien que vous n'auriez fait à Mia si vous l'aviez trouvée, cette nuit."

    14. 

    Alexander, puisque c'est bien de lui qu'il s'agit, ajoute:

    "Je n'ai pas la clémence de Miranda.  Je ne l'ai jamais eue; pas plus que je n'ai besoin de me convaincre que c'est un assassin que j'exécute."

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    La prière de Miranda revient alors à la mémoire de Hugo: "Tu as encore une chance de prouver que tu n'es pas un assassin, Hugo."

    Alexander continue encore:

    "Miranda a cru jusqu'au dernier moment que vous ne céderiez pas...  Jamais elle n'aurait tué un innocent.  Vous, en la tuant, vous vous êtes condamné.  En la tuant, elle vous a condamné."

    14. 

    "Je n'ai fait qu'obéir aux ordres."

    14. 

    "Allons, allons, Hugo.  Nous savons tous les deux que c'est faux.  Vous la saviez inoffensive, vous aviez les moyens de l'aider à disparaître.  Vous saviez cet ordre immoral.  Et sa petite fille, Hugo. Tss tss tss...  Il y a des ordres que l'on doit refuser si on n'est pas un assassin.  Vous êtes un assassin, Hugo.  Vous l'avez tuée, sans défense.  Jamais elle ne vous aurait fait du mal.  Jamais."

    14.

    "Que n'avez-vous pas supporté, Hugo?  Qu'elle ne vous aime pas comme vous l'aimiez?  Qu'elle ne quémande jamais votre présence?  Qu'elle ne vous supplie pas de quitter votre famille?  Que vous ne soyez pas le père de son enfant?"

    14.

    "C'est vous le père de Mia, c'est ça?" crache Hugo.
    "Hugo, Hugo, Hugo.  Je viens sans doute de massacrer toute votre famille et vous, vous me parlez du père de Mia.  Après cela, vous allez encore me parler de mission...  Vous n'êtes vraiment qu'une pourriture.  Miranda disait toujours "je prends une vie pour une vie; mais la vôtre ne pouvait suffire, Hugo, à valoir la sienne."

    14.

    "Arrête de jouer au beau parleur?   Approche, gringalet, je vais te défoncer, te massacrer!"

    14.

    14. 

    Evidemment, la bagarre est vite déséquilibrée.  Que peut bien un homme aguerri aux techniques du combat face à une homme dompté, maté à tuer, sans conscience ni morale, enfiévré par le besoin de vengeance, dont le sang n'est que haine et colère? 

    14. 

    "Frappe au cœur, c'est ce qu'elle vous a dit!  Hein, Hugo! Et tu l'as frappée, tu l'as frappée au cœur, traître!  Assassin!"

    14.

    14.

    14. 

    Alexander gémit:

    "Regarde-le, regarde-le.  Il se meurt, Miranda.  Il se meurt pour toi."

    14.

    14. 

    "Il est mort, Miranda.  Il est mort pour toi."

    14.

    14. 

    Une profonde sérénité s'empare d'Alexander, comme toujours, la conscience de la mort d'autrui, de sa colère un temps apaisée égaye son âme, son cœur soudain est plus léger.

    14. 

    Avec lenteur, oubliant le cadavre de Hugo recroquevillé à ses pieds, Alexander tourne son corps, son visage, son regard vers la maison de Hugo.  Il regarde avec douceur Léna jouer avec ses fils par la fenêtre. Evidemment, Alexander ne les a ni massacrés, ni tués et il ne le fera pas.

    14.

     Sans plus tarder, Alexander reprend le chemin de la maison.  Il lui tarde de retrouver Mia, peut-être rira-t-elle en le retrouvant, peut-être ce rire bercera-t-il son sommeil?  Alexander a tant espéré, dans l'enfer de son existence, retrouver ce rire d'enfant, celui qui lui disait, avant, que oui, la vie en vaut la peine, la mort n'est pas le seul espoir, le seul remède aux souffrances; un rire qui portait un nom, celui de Miranda.

    9.

     

     

     ♣♣♣♣

     

    14.

    Lorsque Alexander revient à la maison, il trouve Mia, attablée avec les autres, dans une vieille chaise haute qu'ils ont dû lui dégoté à la cave.  Décidément, cette enfant charme tous ceux qui l'approchent.  Alexander sourit doucement.

    14.

     "Tu n'as pas trop pleuré chez le dentiste, Al?  Tu as été courageux?"

    Alexander ne prend pas la peine de répondre.

    "Alors, princesse, ça s'est bien passé?"

    14.

    "Oui, Al'Sand'."
    "Ils ont été gentils avec toi?"
    "Oui, t'ès gentils.  Omè est 'igolo."
    "Omer, drôle?  Et bien dis donc, tout arrive."

    14.

    14.

    "Ça ' été dentiste, Al'Sand'?  Pas t'op mal à tes dents?"
    "Tout s'est bien passé, Mia.  Merci."

    14.

    "Ah!  Tant mieux, Mia était inquiète."
    "Demain, je dois aller à San Myshuno, Mia."
    "Oh oui, la g'ande ville.  Mia vient avec toi."

    14.

    "Je ne sais pas, Mia."
    "Si, Al'Sand'.  Mia i'a voi' Chacha."
    "Chacha?"
    "Oui, petit fils de Vi'toi', Cha'lie."

    14.

    Alexandre réfléchit un instant.

    "D'accord, Mia, tu viens avec moi.  Si c'est le Charlie que je crois, il habite tout près d'où je dois aller."
    "Et ap'ès, on i'a danser."

    14.

    "Danser?"
    "Oui, danser.  Tu n'sais pas danser, Al'sand'?"

    14. 

    "Euh... bof, je danse très peu, Mia."
    "Pas g'ave, Mia va t'app'end'"

    14. 

    "Je suis sûr que ça sera vraiment super de danser avec toi, Mia."

    14. 

    "Oui, chouette danser avec Mia.  Il faut que tu dormes, Al'sand', maintenant."
    "Oui, tu as raison, Mia.  Une longue journée nous attend encore demain.  Je dois dormir un peu."
     

    14.

     

     

     

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     Parc de San Myshuno

     

    "T'avais p'omis, Al'sande!"
    "Euh non, je n'avais pas promis, Mia.  J'ai dit que j'allais essayer de trouver l'adresse de Cha-cha, je ne l'ai pas trouvée.  Voilà, c'est comme ça."

    Alexander ne va quand même pas expliquer à une petite puce de deux ans et demi que pour sa propre sécurité, il était hors de question qu'elle revoie Monsieur Chacha ou qui que ce soit de sa vie d'avant.  Une nuit de sommeil plus tard, Alexander est retombé les deux pieds sur terre, son rêve prémonitoire pendant lequel il avait bataillé avec Miranda qui voulait lui arracher les yeux, avait suffi à le convaincre. 

    "T'es qu'un fieffé menteu', voilà la vé'ité."
    "Fieffé, tu connais ce mot-là, toi?  Alors que tu ne sais même pas prononcer les "r"?"

    "Blablabla.  T'avais dit qu'on allait voi' Chacha." 

    Mia soupire et reprend de plus belle.

    "Al'sand', si toi tu veux que ça matche ent'e nous, ' faut que t'a'êtes de menti' à Mia.  Si tu penses non, il faut pas di' oui." 

     

    "D'accord, Mia."
    "Mia est assez g'ande pour comp'endre non.  D'ac o d'ac?"

     

    "D'accord, Mia.  Je ne te promets rien mais je vais essayer."
    "B'avo, Al'Sand', c'est un bon début."

    "Merci, Mia."
    "Allez, viens fai' câlin à Mia maintenant."
     

     

    "Bon, puisqu'on se dit tout, toi et moi, tu vois la dame, là-bas, Mia, qui joue de la guitare.  C'est elle que je viens voir.  Ta maman voulait que je lui fasse passer un message."
    "Mam?'

    "Oui, ta maman."

    Alexander attend quelque instant; des fois que Mia voudrait lui parler de sa maman, mais la petite se tait, alors Alexander se dirige vers Justine.

     

    "Bon on y va, Al'sand', Mia s'ennuie."

     

    "Tu t'ennuies, toi?"
    "Oui, comme un 'at mo'"
    "Comme un rat mort?"
    "Puisque Mia te le dit!"

     

    "Et si je fais l'éléphant, c'est plus drôle."
    "Mais que t'es sot", rigole Mia.

     

    "Et ça, c'est un cerf, tu vois, Mia."
    "Mais non, c'est tout pa'eil qu' l'éléphant.  T'es nul, Al"sand', en mime."

     

    Après avoir bien rigolé, négligemment, Alexander jette un papier au pied de Justine, ramasse Mia et s'en va.  Mission accomplie.

    Justine fulmine.  Il ne manque pas de toupet, celui-ci.

    "Dites donc, vous là, vous n'êtes pas gêné avec votre monnaie de singe.  Vos crasses, c'est à la poubelle que vous les jetez, vous êtes gentil."

    "Et vous devriez apprendre à votre petite fille à respecter les artistes."

    "Et vous, vous devriez apprendre à ouvrir les yeux, Mademoiselle, avant de porter des jugements sur les gens."

    "Excusez-moi?  Vous vous moquez de moi, en plus?  Vous ne manquez pas d'air, franchement!  Le respect, ça s'apprend à tout âge.  Non mais vous vous prenez pour qui, vous?"
    "C'est v'ai, ça, papa. T'es pas gentil avec la dame."

    Papa?

    Alexander soupire puis sourit.  Papa.  

    "Vous devriez déplier ma monnaie de singe, je suis certain que le message peut vous intéresser." 

    "Papa?  T'as dit papa?"
    "C'est plus facile à di'"
    "J'aime bien."
    "Puis comme ça, les gens ils se'ont moins cu'ieux."

    Pendant que Alexander s'éloigne, Justine reste pensive; encore un gars qui veut lui filer son numéro de portable sûrement.  Ma foi, celui-ci n'est pas si mal que ça; dommage pour ces cicatrices.  Quoi que...

    Après un moment d'hésitation, Justine déplie le message.  Le choc est si violent, qu'elle doit s'asseoir.

    Vite, il lui faut partager la nouvelle.  Elle se saisit de son portable.

    "Ju'!  Tu ne devineras jamais ce qu'il m'arrive.  Un gars vient de me donner l'adresse de Lou-Anne.  Tu sais, Monsieur Luigi...  Il faut qu'on y aille ensemble, Ju'!  Toi et moi parce que bon, malgré tout, c'est bizarre quand même et je ne voudrais pas tomber dans un guet-apens, tu vois, tandis que si t'es avec..."

    "Justine, pardon, mais ce n'est vraiment pas le moment."
    "Ah ben oui, j'imagine.  Comment va Cassie?" 

     

    "Cassie dort, là.  Les médecins ont préféré, cette nuit, pratiquer une césarienne.  Je pensais que tout allait aller bien, mais le docteur vient de passer.  Il y a eu un problème avec le bébé, un choc, je ne sais quoi...  "
    "Oh, mon dieu, Julien, est-ce que..."
    "Non, elle n'a pas survécu."

    La voix de Julien se brise.

    "Je n'arriverai jamais à le dire à Cassie.  Oh Justine..."

    "Oh Julien, je suis si désolée.  Il faut que tu sois fort pour Cassie, Julien.  C'est le destin, peut-être que ce bébé ne devait pas vivre.  Je me doute à quel point ce doit être difficile.  Je vais venir.  J'arrive."
    "Non, Justine, s'il te plaît..."
     

    La communication se coupe et Julien reste pantois dans son siège.  Le fait d'énoncer clairement, à voix haute que le bébé n'a pas survécu lui a vrillé la cervelle.  Julien a l'impression que le monde, tout autour de lui, s'écroule par pans entiers.

    Julien se lève, s'éloigne le plus qu'il peut de Cassie et fond en larmes.

    "Julien?  Tu pleures, mon chéri?  Qu'y a-t-il?" 

     

     ♣♣♣♣

     

    Forgotten Hollow - chez Monsieur Dupont.

     

    "Alors, Louise, encore en train de brailler?" 

    "Les filles, ça pleure tout le temps.  Quelle plaie.  En plus, qu'est-ce que t'es moche quand tu pleures.  Je vais aller te chercher un miroir, tu vas voir ce que je veux dire...  Ah oui, là, tu vas avoir une raison de sangloter quand tu vas voir à quoi tu ressembles, crois-moi, foi de Dupont.  Dupont avec un T.  T comme Théodore.  Dupont, Théodore; bonjour, Louise."

    "Au revoir, Louise, bonne sieste, Louise.  J'ai besoin d'un verre moi, ou deux.  Ça va être long, je sens que ça va être long.  Je ne suis plus sûr que c'était une si bonne idée que ça de la faire enlever bébé, cette enfant.  J'aurais dû réfléchir, surtout quand j'ai su que c'était une fille.  Oui, c'est sûr, maintenant, j'aurais peut-être dû attendre qu'elle soit ado... quoi que...  Un verre, oui... ou mon lit.  Oui, plutôt mon lit.  Ou je la rends... ou je la noie... mon lit, d'abord, mon lit.  Dormir, oh oui, dormir.  C'est bien ça, dormir."

     

     

    Fin

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