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    Dans la maison des Van Laer- Windenburg

     

    Il est tard mais Louis attend sagement que son père vienne l'embrasser avant d'aller se coucher.    Il l'a entendu rentrer du boulot et il sait qu'il ne va pas tarder à venir le voir. 

    En effet, il n'y a pas long à attendre, Louis entend déjà les pas de son père dans les escaliers et un petit sourire crispé se dessine sur ses lèvres. 

     

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    "Ça va, mon gars?"

    Louis ne répond rien, il a reconnu le ton de son père, un rien compressé, un rien stressé.  Louis se contente d'essayer à nouveau d'avaler la grosse boule qui lui obstrue la gorge depuis quelques heures déjà, depuis qu'il a entendu la directrice de son école lui dire qu'elle allait prévenir son père "pour son comportement inacceptable".  C'est comme une petite pelote de laine, cerclée d'épingles qui resterait coincée au fond de son gosier et l'empêche non seulement de parler mais de respirer aussi et qui lui fait monter, sans qu'il n'y puisse rien, des sanglots aux bords des yeux et des lèvres.  Parfois, il lui semble même qu'un goût de fer se mélange à sa propre salive, comme s'il avalait son propre sang.

    Eric Van Laer, s'assoit aux côtés de son fils.  Il a envie de le serrer dans ses bras, de fourrer son nez dans sa tignasse blonde, respirer à plein poumons son parfum, mouiller les joues de son garçon de baisers fous et doux, le noyer de tendresse, le couvrir de promesses mais il reste là, pantelant, le souffle court.

    "Madame Violette m'a encore appelé au travail, Louis.  Il paraît que tu t'es encore battu, en pleine classe, cette fois."

     

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    "Encore, encore, encore." Louis ne peut pas nier les faits.  C'est comme un chien fou à l'intérieur de lui, un mot, une parole, un regard ou le sentiment d'être nié et ses poings se lèvent, la rage le saisit; il faut qu'il frappe.  Et il n'en est jamais désolé, ni pendant, ni après.

    "Tu peux me parler, tu sais ça? N'est-ce pas, Louis?"

    C'est faux, Louis le sait.  Il ne peut pas parler de ça avec papa.  Avec papa, il doit être sage, sourire, faire comme si tout allait bien, plonger son nez dans les cahiers ou accepter, toujours en souriant, de faire une petite partie d'échec ou une partie de cartes ou une partie de pêche.

    Il peut aussi lui demander s'il veut bien écouter sa récitation ou l'aider pour son projet d'école.

    Mais parler, non, Louis ne peut pas parler à son père.  Il ne peut pas lui dire qu'il a un chien fou, enfermé à l'intérieur de lui-même, qui en a assez d'être tenu en laisse et qui, parfois, se met à grogner et donne des coups de gueule à l'intérieur de lui-même.  Il doit le lâcher, ce chien-là, de temps en temps, pour reprendre des forces, pour réapprendre à respirer.  C'est comme ça et de cela, Louis ne peut pas en parler avec papa.  Papa n'est pas capable de comprendre ces histoires de chien fou.  Papa serait trop triste et trop déçu d'apprendre que le ventre de Louis est une niche pour chien.

    "Je sais que ce n'est pas facile pour toi, Louis, avec maman qui est malade.  Pour le moment, elle n'est vraiment pas bien, c'est ça?  Elle t'a encore fait la misère?  Tu aurais dû  me le dire."

    Des reproches, encore des reproches.  Il ne manquait plus que cela.  Le chien enragé à l'intérieur de Louis fait un rond sur lui-même, ses pattes griffent l'intérieur de son estomac, lui donne la nausée.

    Sourire, sourire encore, toujours.

    "Ça va, papa.  Ça va.  Ne t'inquiète pas."
    "Bien sûr que je m'inquiète."

    La voix d'Eric est douce.

    "Il ne faut pas, papa, je t'assure, je vais bien."

     

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    Eric est si fier de son fils, si courageux qui jamais ne se plaint, qui est le plus brillant de sa classe, toujours prêt à rendre à service.  Alors oui, c'est vrai, peut-être que, parfois, Louis ne se laisse pas faire et répond par les poings à certaines brimades.  Peut-on vraiment le lui reprocher?  N'est-ce pas normal pour un enfant de son âge?  C'est ce qu'Eric a demandé à la maîtresse de Louis et celle-ci est restée silencieuse comme si elle hésitait à répondre et a répondu pourtant:

    "Il s'acharnait vraiment sur son camarade, Monsieur Van Laer.  J'ai dû faire appeler l'un de mes collègues, je n'arrivais pas seule à le calmer, à le maîtriser et il m'a frappée aussi..."
    "J'en suis vraiment désolé, Madame.  Je vais en parler avec Louis et il sera sanctionné, évidemment.  Vous pouvez me faire confiance."
    "Peut-être pourrions-nous envisager de nous rencontrer, avec Louis, et toute l'équipe enseignante?  Ce n'est pas comme si c'était la première fois que ça arrivait."

    Eric a dégluti silencieusement, grimacé.

    « Je vais en discuter avec Louis. »

     

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    « Tu sais, papa, j’aimerais beaucoup qu’on aille camper, tous les deux, à Granite Falls un de ces week-ends. »
    « J’aimerais beaucoup moi aussi », répond Eric qui sait déjà que cela ne sera pas possible.  C’est impossible de laisser Claire seule un week-end entier.
    « Je te montrerai tous les coins qu’on a visités avec les scouts.  Il y a des endroits de folie pour pêcher.  Tu adorerais. »
    « J’en suis sûr.  En attendant qu'on aille à Granite Falls, on pourra aller au parc ; pas ce week-end parce que je suis de garde mais le prochain, peut-être. »

    Le sourire de Louis déteint et s’assombrit.  Papa travaille ce week-end, ce n’est pas une bonne nouvelle.

    "Tu ne me demandes pas comment va ton camarade, Louis?"

    Louis sourit, il lui a juste pété le nez à Kenny, il devrait s'en remettre.

    "Oh oui, bien sûr, comment va Kenny?"

    Eric soupire:

    "Cela va aller pour lui; mais cette fois, on ne va pas pouvoir y échapper, on va devoir accepter un rendez-vous tous les deux avec l'école."

    Louis hausse les épaules:

    "D'accord."

     

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    « Bon, il est tard, Louis.  Allez, au lit. Tu t’es brossé les dents ? »
    « Oui, oui. »

    Louis se glisse sous ses draps et Eric embrasse doucement le front de son enfant.

    «Il était super bon, papa, le gratin que tu m'avais préparé.»
    «Je suis content qu'il t'ait plu.»
    «Ah oui, c'était trop bon.  Il en reste si tu en veux.»
    « Super. Bonne nuit, fils. »

    « Bonne nuit, papa. »

     

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    En sortant de la chambre, Eric éteint la lumière et hésite un moment sur le pas de la porte, voudrait ajouter quelque chose mais finalement se tait et disparaît dans le couloir après un dernier regard à Louis qui semble s’être endormi dans la minute, sa petite main repliée près de sa bouche.  Comme lorsqu’il était bébé et de la même façon, Eric a eu envie d’y glisser son doigt et sentir la poigne de son fils se replier tout autour dans une douce et confiante étreinte. 

     

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    Une bouffée d’amour submerge Eric tandis qu’il descend au rez-de-chaussée, ses joues rosissent de honte, il y a tellement de minutes et d’heures qu’il regrette la venue de Louis dans sa vie et celle de sa femme.  Le début du cauchemar.  Il voudrait tellement retrouver sa vie d’avant.  Parfois, il se sent si désespéré qu’il fuit à toutes jambes cette maison, qu’il se noie dans des problèmes qui ne sont pas les siens, son boulot de flic, comme une thérapie à son propre malheur.

     

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    Eric n’a pas mangé ce soir, n'a pas fait réchauffer le fameux gratin.  Il n’a pas eu la force de lutter contre la nausée qui l'accompagne les jours comme celui-ci lorsqu'il pose le pied dans son foyer.

    Eric se glisse dans le lit, à côté de Claire qui dort déjà, dans la même posture que Louis, les doigts repliés tout près de sa bouche qu’un léger sourire étire. 

     

     

     

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    « Quels rêves sont les tiens, ma chérie ? » se demande Eric qui refuse de fermer les yeux.  Il la regarde.  Il la voit.  Il voudrait poser une caresse sur le rond de son visage, s’approcher doucement et baiser ses lèvres.  Il n’en fera rien, Claire doit se reposer; elle semble toujours si fatiguée, si lasse.  Le traitement prescrit par le psychiatre l'épuise vraiment.  Eric serre les paupières, quand s'en iront cette langueur, cette mélancolie?  Claire ira-t-elle bien, bientôt?  Eric a cette impression que le temps s'étire sans fin, qu'il n'y a pas de fin, que cette fin n'arrivera jamais.  Et pourtant, si, cette fin arrivera, inexorablement, bien sûr, comme il se doit. 

     

     

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    Ce jour, il n'est pas cinq heures mais il n'est pas beaucoup plus tard non plus, San Myshuno s'éveille toujours, et Jeanne, à nouveau, est cueillie dans son sommeil par un inopportun qui sonne à la porte d'entrée.  Jeanne grommelle mais finit, par la sonnerie stridente agacée, par se lever, enfiler short et t-shirt sous l’œil goguenard du Commandant.

     

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    C'est Milou, Milou qui veut en découdre, c'est une évidence dès le premier regard, confirmée par les premières paroles.

     

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    Décidément, c'est à croire que la terre entière en veut à Jeanne et que tous les démons du monde se sont ligués contre elle.  Ce n'est pas que Jeanne ne mérite pas cette colère mais il est une heure plus favorable à se prendre en pleine tronche les reproches des uns et des autres.

    Les yeux clos, Jeanne accueille les invectives de son amie sans broncher.

     

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    "Damso!  A un spectacle d'enfants ayant pour vocation à récolter des fonds!  Tu te fiches de qui, Jeanne?  Des paroles pareilles dans la bouche d'un enfant de dix ans!  Tu sais de quoi parle cette chanson, bon sang?!"

     

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    Jeanne doute que ce soit une vraie question et hésite à y répondre.  Milou, de toute façon, reprend de plus belle, ânonnant le couplet qui semble faire polémique:

    "T'es déjà trentenaire, on s'envoie en l'air.  Mais j'ai qu'la vingtaine, donc j'ai qu'ça à faire.  Me parle pas de mariage, j'te fais perdre ton temps. 
    Mais qu'est-ce que c'est bon.  Quand j'p'lote tes implants.  Non mais oh, Jeanne! J'p'lote tes implants!" 

    Et histoire de planter plus profond le clou, Milou répète:

    "Dans la bouche d'un enfant de dix ans, Jeanne!"

     

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    Jeanne soupire.

    "Tu n'aimes pas Damso, c'est ça?"

     

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    Et cette seule question fait repartir Milou au quart de tour:

    "Tu es vraiment irrécupérable, Jeanne, et en plus, tu te fiches de moi!"

     

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    Jeanne hausse les épaules:

    "Vivian, lui, aime Damso.  C'est ce qu'il écoute en ce moment.  Je pensais que..."
    "Non, tu ne penses pas, Jeanne, tout ce que tu voulais c'est me foutre dans la merde!  Je n'aurais jamais dû te demander un service.  Je savais que tu ferais tout foirer mais je ne sais pas pourquoi, après toutes ces années, j'arrive encore à croire en toi.  Et à chaque fois, tu me déçois."

     

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    Il est tôt et, si Jeanne perçoit la détresse de son amie, elle ne s'en trouve ni émue ni honteuse.  Elle se dirige vers la cuisine, suivie de près par Milou.

     

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    Milou se laisse tomber sur une chaise:

    "Tu n'aurais pas pu choisir le Roi Dagobert à jouer au piano, comme tout le monde l'aurait fait?  C'était trop te demander?"
    "Ah tu préfères le Roi Dagobert avec sa culotte à l'envers plutôt que Damso qui pelote des implants.  Je vois..."

     

     

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    La situation est cocasse; enfin, Jeanne trouve la situation cocasse mais pressent qu'il ne serait pas bon de rire, cette fois; à l'évidence, Milou a perdu son sens de l'humour depuis un sacré moment.

    "Tu veux un café?" demande Jeanne, "ou que je te prépare un œuf sur le plat?...  ou une salade aux œufs... Quitte à se peler un œuf..." ne peut-elle s'empêcher d'ajouter, un petit sourire aux lèvres.
    "Et cela te fait rire, en plus", lâche désabusée Milou en ouvrant les bras et la bouche tremblotante d'émotion.
    "Tu prends les choses trop à cœur, Milou, ce n'est qu'une chanson.  Et si tu as appris que c'était Damso que le petit allait chanter c'est que tu l'as entendu fredonner les paroles.  C'est cool, il travaillait les paroles comme je le lui ai demandé."
    "Non, ce n'est pas cool, Jeanne.  Vivian ne chantera pas Damso à ma fête de jeunes talents; pas devant des gens qui sont sensés faire des dons et qui vont être choqués ..."
    "Oh je t'en prie, Milou, tu en fais des caisses!  Ce n'est qu'une chanson, une chanson parmi d'autres.  On s'en fout de choquer les braves gens."
    "Non, Jeanne, moi, je ne m'en fiche pas."

     

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    Le ton de Milou est désabusé.

    "Il faut que les gens soient touchés pour ouvrir leur portefeuille.  Le centre a besoin de dons privés, ce ne sont pas avec les aides de l'état que l'on peut s'en sortir..."

    Milou balaie l'air de sa main.

    "De toute façon, Jeanne, tu ne comprends jamais rien."

    Jeanne ne peut qu'acquiescer:

    "Tu as raison, je ne comprends jamais rien à rien.  Tu m'avais presque convaincue que ce spectacle, c'était pour les jeunes, afin qu'ils s'investissent dans un programme commun, afin de les aider à échapper à leur quotidien et les aider par le créatif à exprimer leurs émotions et leur petit talent.  Mais en fait, j'avais raison, c'était juste un spectacle de bêtes de foire que tu voulais livrer en pâture à de précieux donateurs."

    Cette fois, Milou ne conteste pas.

     

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    "Je suis désolée de te l'apprendre", ajoute Jeanne, "mais Vivian n'aurait  jamais accepté de chanter ou jouer le Roi Dagobert sur scène."
    "Il a dix ans, évidemment que cela l'aurait amusé... mais non, il fallut que tu fasses ta jeanne!"

     

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    "Je comprends que tu aies envie de maintenir les petits que tu accueilles dans une espèce d'idée de l'enfance que tu as; mais ils n'y sont plus, ne t'en déplaise, depuis longtemps, ces gamins, comme Vivian, dans l'enfance."
    "C'est à cause d'adultes comme toi qu'ils n'y sont plus."

     

     

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    L'insulte - oui, c'est bien une insulte- claque dans le petit matin de San Myshuno et glace et froisse Jeanne, cette fois.

    "D'accord, Milou, nous y revenons... encore et toujours.  A moi.  A tout ce que tu me reproches.  A tout ce que tu détestes chez moi.  A ces mille erreurs que j'ai commises et que tu me reproches encore et encore.  Je crois que toi et moi, il est temps que nous fassions une pause.  Je te demande de sortir de chez moi avant que l'irréparable ne soit dit."

     

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    Milou est désarçonnée: jamais Jeanne ne se rebelle contre elle et depuis les années, elle avait pris l'habitude que son amie se plie à ses moindres désirs.  Milou, depuis le temps, disait toujours à Jeanne les choses qui lui venaient, comme elle les pensait, franche jusqu'au bout des ongles, sans filtre et cela semblait glisser sur Jeanne comme l'eau sur les plumes d'un canard.  Jusque là.  Jusqu'à aujourd'hui.  Prise au dépourvu, la jeune femme ne sait plus comment réagir.

     

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    "Sors de chez moi, Milou", répète Jeanne.  "Va-t'en."

     

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    Milou pince les lèvres, inspire profondément:

    "Et pour Vivian?"

    Jeanne ne dit rien.

    "Tu laisses tomber, c'est ça?  Je lui dis que tu ne veux plus t'occuper de lui?"

     

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    C'est vraiment dégueulasse ce que fait Milou et Jeanne a envie de lui cracher au visage, elle se contente de répondre:

    "Si Vivian ne peut pas chanter Damso à ta putain de fête et qu'il accepte de chanter le Roi Dagobert ou une autre chansonnette de gosse, qu'il me le dise lui-même, et qu'il me demande de la lui apprendre.  Je le ferai.  Perso, Damso ou Dagobert, c'est du pareil au même pour moi.  Quoique tu en penses, je n'ai jamais eu dans l'idée de bousiller ton spectacle à la con."

     

     

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    Milou n'ajoute rien et sort, enfin, de l'appartement de Jeanne.

     

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    Heureusement, Jeanne a une faculté hors du commun à ne jamais ressasser bien longtemps les événements pénibles qui peuvent égrainer son existence.  Comme une évidence, la vie lui a appris qu'il y a toujours plus grave que ce dont on souffre et qu'il ne sert à rien de se morfondre.  Malgré tout, elle se dit qu'elle n'aurait pas dû s'emporter, elle aurait dû laisser filer, acquiescer.  C'est toujours plus facile d'éviter le conflit et les disputes.  Mais soit...  Il faut accepter ses faiblesses et Jeanne sait depuis longtemps qu'elle en bourrée et que c'est ainsi et que quelque part, c'est tant mieux.

     

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    Puisque, à nouveau, et pour le troisième matin consécutif, Jeanne est debout à l'aube, elle en profite et fait quelques taches ménagères.  

     

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    Elle remplace le bol de croquettes de Commandant, se demande si elle ne devrait pas en acheter d'une autre marque, l'animal n'a pas l'air de les apprécier plus que cela, celles-ci.

     

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    Jeanne saute aussi dans ses baskets et s'en va pour un petit footing matinal, ça régénère le corps et l'esprit.  Jeanne aime ça.

     

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    Puis vient l'heure du tournage de la pub qu'elle doit tourner aujourd'hui, histoire de renflouer un peu ses caisses.  L'idée du cachet à venir la met en joie.

     

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    Il fait un temps magnifique aujourd'hui.  C'est le printemps qui s'installe et amène avec lui quelques douceurs estivales.  Avec la neige qui tombe à gros flocons, c'est le temps que Jeanne préfère.  Cela donne la banane, ça rend léger.  

     

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    Jeanne a l'habitude des plateaux de tournage.  Elle passe par le maquillage puis le costume et se rend compte, en lisant et apprenant son texte qu'elle a accepté une pub pour du produit de nettoyage.  C'est amusant; c'est bien un créneau dans lequel elle ne se voyait pas être proposée.  Non mais quand même, égérie de "frottemousse" la mousse qui lave et dégraisse sans effort, c'est rigolo.  C'est sans doute le "sans effort" qui a fait penser à elle.  Jeanne ricane.  Décidément, la vie est bien surprenante.

     

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    Le tournage se passe au mieux.  Jeanne irradie comme un soleil sur le pont à laver et récurer.  Jeanne se prend pour le chevalier Eon, l'un des personnages de l'Histoire qui l'a la plus intriguée dans sa jeunesse.  Elle est à deux doigts de déclamer:

    "Nu du ciel je suis descendu 
    Et nu je suis sous cette pierre. 
    Donc pour avoir vécu sur terre 
    Je n'ai ni gagné ni perdu."

     Heureusement, elle s'en tient au texte que le réalisateur lui a confié et qui convient mieux à "Frottemousse" la mousse qui lave et dégraisse sans effort.

     

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    Sans doute, si la scène avait été tournée en extérieur, Jeanne ne serait pas aussi vite impatientée; mais là, dans cet entrepôt sombre, Jeanne s'agace quelque peu et finit par se diriger par le producteur, toujours assis sur sa chaise de régisseur, amorphe:

     "Bien, je ne voudrais pas faire ma star mais si c'est dans la boîte, je pourrais y aller parce que ce n'est pas tout ça mais je ne vais pas traîner ici plus que nécessaire.  C'est qu'il y a du soleil aujourd'hui et je voudrais pouvoir en profiter un peu, voyez."
    "Juste quelques vérifications, Madame Lol, et je vous libère."

     

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    Jeanne fait contre mauvaise fortune bon cœur et profite du temps à perdre afin d'appeler Leila.

     

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    "Salut, ma chérie."
    "Hey, maman!  Pardon, je n'ai pas eu le temps de te rappeler."
    "Ce n'est rien.  Il faut que je te dise... je me suis un peu disputée avec Milou ce matin..."

     

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    "Toi, tu t'es disputée avec Milou?"
    "Bah oui, je le crains."
    "Ça alors et pourquoi?"
    "Oh une broutille, tu me connais... mais peut-être que... enfin, je me demandais si je n'avais pas tout fait foirer pour toi, rapport au boulot qu'elle voulait bien te donner.  Je suis si désolée si..."
    "T'inquiète, maman, il faut qu'on parle de ça aussi mais là, je suis désolée, je ne suis pas seule... Et si je venais dîner demain chez toi?  Ce serait possible?"

    Jeanne grimace:

    "Avec Arthur?"
    "Euh non, juste moi."
    "Alors, ce sera un grand oui.  A demain, ma biche."
    "A demain, maman."

     

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    Jeanne est rentrée vers les 15 heures. 

     

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    Lorsque viennent 16 heures puis 17 heures, Vivian, le petit garçon, ne paraît pas.  Jeanne range le clavier qui trônait toujours au milieu de son salon et pose les yeux sur Commandant.

    "Il ne viendra pas, le petit", dit-elle simplement.

     

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    Jeanne s'en doutait et ce n'est pas grave.  C'est juste dommage, elle aurait bien voulu qu'il entende l'arrangement qu'elle avait préparé pour lui.  

     

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    Sans hâte, Jeanne se sert un petit verre. 

     

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    Un texto arrive, c'est Marius, son amant et ami de toujours, le mari de Milou.

     

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    "Ça va, toi?"

    Milou a dû lui raconter leur altercation de ce matin.

    "Et toi?" demande Jeanne sans répondre immédiatement à la question.
    "J'ai demandé prem's.  Toi? Ça va?" répète Marius.
    "Oui, oui, je vais bien."

    Puis elle ajoute:

    "Ne t'inquiète pas."
    "D'accord", répond-il.

    Jeanne sourit et abandonne son portable sur le bar.

     

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    Elle pose avec délicatesse les écouteurs dans ses oreilles et se dirige vers le balcon.  L'air est un peu frais mais cela lui fait du bien.  Il est temps de profiter de la conversation de Jo.  Il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de bien que d'entendre son ami lui jouer ses airs et ses humeurs.  Elle se surprend même à fredonner avec lui.

     

     

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     Lorsque viendra la nuit, Jeanne sera conviée, au dernier moment, à une fête donnée par un richissime héritier dans le parc de San Myshuno.  Elle répondra présente plus par plaisir que par appât du gain; même si l'appel est tardif et inattendu; tout le monde sait à quel point Jeanne préfère être surprise par une invitation de dernière minute et il est rare qu'elle la décline.

     

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    Elle fera le show.  C'est bien ce que l'on attend d'elle et la raison pour laquelle elle est conviée à ce genre de soirées et rémunérée.

     

     

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    Elle acceptera même de mixer, pour le plus grand plaisir de ses fans, toujours aussi nombreux à la suivre et qui sitôt l'info diffusée sur les réseaux sociaux qu'elle se trouve au parc de San Myshuno, ont débarqué par dizaines.

     

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    Puis il y aura au hasard, un regard qui électrisera l'ambiance et fera frissonner Jeanne.  Ce n'était pas prévu mais l'occasion est belle.  Céder à la tentation est et restera toujours la meilleure façon de s'en débarrasser.  Comme l'aurait glissé Oscar Wilde à l'oreille de Jeanne : "Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues."

     

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    Et arrivera alors la proposition indécente que Jeanne chuchotera à l'oreille de cet inconnu électrisant, qu'il faudrait être un saint pour refuser.

     

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    Mais rares sont les saints dans ce genre de soirée, Jeanne le sait.  Et cet inconnu dont Jeanne ne connaîtra pas le prénom la suivra sans se faire prier.

     

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    Enfin, les sens repus, il y aura cette conversation.  L'homme lui demandera:

    "Je peux avoir ton numéro?"
    "Non.", répondra-t-elle.

    Il insistera:
    "Je peux te donner mon numéro, alors?"
    "Pourquoi?"
    "Bah je me disais qu'on pourrait se revoir."

    Et Jeanne haussera les épaules:

    "Laissons faire le hasard plutôt", dira-t-elle.

     

    5.

     

    Oui, il y aura tout cela, plus tard, lorsque la nuit viendra mais pour l'instant, Jeanne sirote un verre, profite des derniers rayons du soleil, allongée sur sa terrasse, elle est avec Jo, Jo qui lui raconte le bruit des vagues de Brindleton qui se brisent au pied du phare, et elle est bien, Jeanne, juste bien, en harmonie avec elle-même.  Le bonheur, c'est cette suite de petits moments dont Jeanne, jamais, ne se lasse et dont elle sait si bien profiter.

     

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     (à suivre...)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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     Il est cinq heures et San Myshuno s'éveille.

     

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    Il est cinq heures et le portable que Jeanne a laissé dans le tiroir de sa coiffeuse sonne.

    Ni une ni deux, Jeanne sort de son sommeil et se "précipite" comme elle le peut vers lui.  C'est peut-être Li.  Que fasse que ce soit Li.  Cela fait dix jours que Jeanne n'a plus de nouvelles de son fils et il lui tarde d'entendre sa voix. 

     

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    Sitôt le pied posé au sol, la sonnerie du portable s'est tue.  Jeanne fronce les sourcils et s'avance malgré tout vers sa coiffeuse.

     

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    Jeanne consulte le journal des appels manqués.  C'est le numéro d'Arthur, le compagnon de Leila, qui s'affiche.  A cinq heures du matin?  Que peut bien lui vouloir Arthur à cette heure-ci?    

     

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    Si cela se trouve, se dit-elle, c'est une erreur.  En déposant son téléphone sur la table, par inadvertance et concours de circonstances improbables,  Arthur a déclenché un appel vers Jeanne.

    Arthur décroche dès la première sonnerie et ses mots fusent sans même que Jeanne ait eu le temps d'en prononcer un.  L'homme a l'air remonté comme un coucou.

    "Alors, ça, c'est tout vous, belle-maman!  Écervelée, incapable de voir les dangers...   Faire engager Leila, la fourrer dans un repaire de délinquants!  Non mais à quoi vous pensez?!  En même temps, il n'y a pas grand 'chose à attendre de vous, ça, on m'avait prévenu..."

    Et blablabla blablabla et blabla, Jeanne a vite perdu le fil mais le rattrape in extremis.  Le cerveau embrumé de Jeanne a fini par saisir que l'ami Arthur est furieux que Jeanne ait proposé à Leila de travailler au centre avec Milou et celui-ci vocifère avec hargne, semblant avoir perdu tout contrôle de lui-même et confondant les bons grains et l'ivraie.

    La voix de Jeanne claque tel un coup de cravache:

    "Arthur!"

    Il se tait, surpris et Jeanne grogne:

    "Arthur", répète Jeanne plus doucement, "si tu veux me parler et si tu veux que je t'écoute, tu changes de ton, im-mé-di-a-te-ment!"

     

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    Jeanne imagine sans mal Arthur hésiter entre reprendre ses invectives, raccrocher au nez de Jeanne ou reprendre son calme.  Jeanne soupire:

    "Passe-moi ma fille, Arthur."

    Jeanne entend du bruit dans le récepteur; probablement Arthur a-t-il changé le portable d'oreille, elle l'imagine à nouveau se frotter le menton du plat de la main, excédé.  Il finit par répondre à Jeanne, d'une voix plus calme:

    "Je ne peux pas vous la passer; elle dort."

    Jeanne lève les yeux au ciel:

    "C'est ce que tu devrais être en train de faire aussi, Arthur.  Il est cinq heures du matin et tu as certainement une dure journée qui t'attend."
    "Je n'arrive pas à dormir, je m'inquiète pour Leila..."

    Jeanne soupire encore:

    "Arrête de t'inquiéter pour Leila, Arthur.  Ma fille est bien plus intelligente et maligne que tu ne sembles le croire."

    La voix d'Arthur tremble sous le reproche:

    "Je ne pense pas que Leila est ..."
    "Oh je t'en prie, bien sûr que si!  Mais tu apprendras que ce n'est pas le cas, Arthur, et surtout apprends à ne plus m'appeler à cinq heures du matin si ça peut attendre dix heures."
    "Je..."

    Cette fois, Jeanne ne le laisse pas continuer:

    "Je rappellerai Leila moi-même tout à l'heure. "

     

     

     

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    "S'il vous plaît, ne..."
    "Au revoir, Arthur."

    Jeanne clôt l'appel.

     

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    Jeanne reste un long moment impassible devant son miroir et pourtant mille pensées tournoient dans son esprit.  Aucune, finalement après analyse qui vaille qu'elle y revienne mise à part une seule: il est un peu plus de cinq heures du matin et Jeanne n'avait pas prévu de débuter sa journée si tôt.

     

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    "Et bien super, ma petite Jeanne", raille intérieurement la jeune femme. "Le bonheur de vivre seule, impossible d'envisager une seule grasse mat'; si on t'avait dit ça, tu n'y aurais jamais cru." 

     

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    En pouffant, Jeanne se lève et se dirige vers la salle d'eau. 

     

     

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    Une petite mise en beauté s'impose, ce midi, elle va déjeuner avec Jo et Lucie qui avaient prévu de descendre en ville rendre visite à leur fils, Joachim devenu père à son tour, depuis peu. 

     

     

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    Cela a des avantages de ne rien glander du matin au soir, Jeanne est du coup surbookée, plus qu'elle ne l'a jamais été, en vérité.

    Bien évidemment, les pensées de Jeanne se tournent vers ses amis, Jo et Lucie.  Depuis qu'ils ont déménagé à Brindleton Bay, elle a peu l'occasion de les voir et ils lui manquent énormément.

     

     

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    La première rencontre avec Lucie avait eu lieu alors que les jumeaux avaient six ans.  Maître Lucie Rosière était entrée dans la petite pièce exiguë, dans laquelle Jeanne attendait, sagement, les mains posées sur les genoux.   Lucie portait un tailleur noir, un chemisier blanc à cravate, une énorme mallette en cuir brun qui craquait de tous côtés et un mouchoir plié dans l'autre main qui lui permettait de saluer les gens d'un mouvement de tête, sans avoir à serrer la pince de quiconque.  Son chignon haut et soigné et ses mocassins en cuir italien peaufinaient son allure.  Jeanne est tombée en amour de Lucie dès le premier regard échangé.  Dans les yeux de Lucie, on lisait la détermination, l'intelligence et la générosité des grandes dames.

     

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    "Madame Lol, bonjour.  Je suis ici à la demande de mon mari qui est un grand fan de "Rebelle la nuit".  Il a entendu parler de vos déboires..."

    Elle s'est penchée plus en avant, toujours debout près de la table qui la séparait de Jeanne.

    "Mon mari a l'oreille toujours collée aux ondes réservées à la police..."

    Avec un petit sourire entendu, elle s'est assise avec grâce sur la chaise libre, en face de Jeanne.

    "Je suis avocate.  Vous n'avez pas encore d'avocat, n'est-ce pas?"
    "Euh non, en effet.
    "Parfait, je suis Maître Lucie Rosière.  Et vous êtes dans de beaux draps, dites donc..."

    Jeanne n'avait encore rien dit, était sur le point d'ouvrir la bouche mais Lucie avait secoué son petit mouchoir en l'air:

    "Pour mes honoraires, vous me promettez de dédier votre prochain morceau à mon mari et je veux dix pour cent des droits d'auteur de cette future composition."

    Elle a sorti avec dextérité une feuille blanche, format A4 du fouillis de sa mallette et l'a posée devant Jeanne qui a vu apparaître comme par magie également un stylo Bic, en plastique transparent.

    "Lisez et signez ici."

    Jeanne s'est saisie du stylo mais Lucie a claqué sa langue sur son palais et grogné:

    "Lisez d'abord.  Il ne faut jamais se fier à la bonne mine de celui qui vous tend un contrat."

    Jeanne s'est exécutée et rendu le papier signé à l'avocate qui a souri:

    "Bien, racontez-moi votre version."

    C'est toujours avec tendresse que Jeanne pense à eux: Jo et Lucie.  Jo, lui, est un homme court sur pattes, à la chevelure rare qui a un sourire d'enfant, la poigne ferme et une voix aussi rêche que du papier de verre.  Jeanne aurait voulu être de leurs enfants.  Cinq.  Joachim, Vivian, Dimitri, Angélique et la petite Manon.  Ils ont, tous les cinq, la classe, l'élégance, l'intelligence, la persévérance et la bienveillance de leurs parents.  C'est une belle famille.  Une famille de rêve où tous s'aiment, se comprennent et s'admirent; de ces familles parfaites qui vivent dans des dessins d'enfant.  

     

    4.

     

     

    Quand Jeanne voit le champ de bataille qu'est sa vie en comparaison de la leur, il y a de quoi se demander s'ils vivent dans le monde univers et quel est ce miracle qui a voulu que Jo et Lucie s'attachent à Jeanne et vice versa. 

     

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    Une belle amitié, à l'image de ces deux personnes hors du commun que Jeanne aime profondément.

     

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    Jeanne est enfin satisfaite de sa tenue, après avoir changé d'avis dix fois.   

     

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    "Je vais y aller, mon Commandant.  Sois sage pendant mon absence, n'ouvre à personne et si tu sors, ne va pas trop loin."

     

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    Jeanne hésite un moment, certaine d'oublier quelque chose.  Ah oui, appeler Leila.

    Jeanne s'assoit et saisit son portable.

    La voix de Leila lui parvient:

    "Salut, vous êtes bien sur le répondeur de Leila.  Laisse-moi un message, je vous rappelle."

     

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    Jeanne grimace, elle n'aime pas laisser un message sur les répondeurs:

    "Hey, ma fille.  Tu me rappelles quand tu peux?  Rien de grave, rien d'urgent.  Bisous."

     

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    En raccrochant, Jeanne fronce les sourcils et soupire puis se penche à nouveau:

    "Allez, je suis partie, je ne suis plus là, Commandant.  Sois sage."

     

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    Jeanne décide de se rendre à pied, malgré le temps maussade, au restaurant où elle a rendez-vous avec Jo et Lucie.  Il faut dire qu'elle est largement en avance.  C'est le souci quand on est réveillé à 5 heures du matin; on est décalé pour toute la journée.

    Jeanne flâne un peu.

     

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    Elle partage quelques mots avec des badauds qui la reconnaissent, signe un autographe, se laisse gentiment prendre en photo.

     

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    Enfin, Jeanne aperçoit Lucie, seule, sans Jo.

     

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    Jeanne lui sourit, court presque pour aller l'embrasser, l'enlace tendrement.  Lucie répond à l'étreinte de Jeanne en soufflant:

    "Je suis désolée, Jo n'était pas bien, ce matin.  Il est vraiment fatigué en ce moment, je me demande si j'ai eu raison d'insister pour descendre jusqu'à San Myshuno.  Je pensais que cela lui ferait du bien pourtant de voir les enfants."
    "Ce n'est pas parce qu'il est fatigué que cela ne lui a pas fait du bien", sourit doucement Jeanne en resserrant plus fort son étreinte.
    "Oh il était si désolé de te rater.  Il m'a dit cent fois de t'embrasser."
    "Et bien, embrasse-moi encore", rit Jeanne.

     

    4.

     

    Lucie sourit:

    "Il m'a donné ça pour toi.  Je te le donne tout de suite, histoire de ne pas oublier."

    Jeanne prend la clé usb et un doux sourire flotte sur son visage, pendant qu'elle fourre la clé dans la poche de sa veste.

    "Ce n'est pas trop pénible d'avoir à supporter sa musique ...?" s'inquiète pour la millième fois Lucie.

     

    4.

     

    Jeanne la coupe d'un mouvement large:

    "Ce n'est pas ça, l'important, c'est ce qu'il me dit."

    Lucie hoche la tête.  Elle ne comprend pas bien cette histoire de discussion en musique entre son mari et Jeanne; mais ce qu'elle sait c'est que cela fait du bien à Jo d'enregistrer ses compositions et qu'il se jette sur celles que Jeanne lui envoie.

    Jeanne emmène Lucie vers le restaurant:

    "Puis tu sais", ajoute-t-elle, en prenant place à table, "Jo s'améliore vraiment.  Son jeu est plus fluide."
    "La sérénité de l'âge sans doute...", glisse Lucie en consultant le menu.

     

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    "Parle-moi de toi, ma petite Jeanne.  Comment vas-tu?"

    Jeanne ne cesse de sourire.

    "Je vais très bien.  Depuis que j'habite seule, je n'ai jamais été autant occupée."
    "C'est bien.  Tu prends soin de toi?  Tu fais du sport?  Tu vois des gens?"
    "Voilà, je fais tout ça."
    "Et comment ça se passe Leila et Arthur?"
    "Bof, tu sais, ça ne fait que quelques jours qu'ils habitent ensemble pour de vrai; ils doivent encore prendre leurs marques tous les deux puis tu sais, Arthur, quoi, sa nature inquiète, ses petites manies..."

     

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    Lucie taquine un peu Jeanne:

    "Mais qu'est-ce que tu lui reproches à Arthur?  De s'inquiéter pour ta fille?"
    "..."
    "A moi, tu peux dire ce que tu lui reproches, je ne suis pas dupe.  J'ai bien compris que tu ne l'aimais pas, ce gars-là."

    Jeanne hausse les épaules.

    "C'est un con", dit-elle seulement.  "Leila mérite mieux que lui."
    "Toutes les mamans pensent toujours que leurs enfants méritent mieux..."

     

    4.


    "C'est faux", s'insurge Jeanne. "Je trouve le compagnon de Li adorable.  Je l'aime beaucoup, lui."

    Jeanne baisse la voix:

    "Arthur, c'est un fourbe.  T'as rien compris et il t'a emballée, pesée et tu passes à la caisse sans avoir rien compris."
    "C'est un politicien, ma chérie", s'esclaffe Lucie. 
    "Ce n'est pas la question, Lulu.  Arthur, c'est un trou noir alors que Leila, tu vois, c'est une étoile, que dis-je : un soleil."

    Jeanne baisse les yeux sur la main que Lucie a posé sur la sienne et la reprend aussi vite.

    "Oh je te vois venir, Lulu.  Mais non, je ne m'inquiète pas du tout pour ma fille.  Elle va se débrouiller."
    "Elle a de qui tenir de toute façon, cette gamine.  Je ne m'inquiète pas pour elle non plus."
    "Arrête la flatterie, Lulu."
    "Je le pense vraiment et merde alors je dis ce que je veux, d'accord?!"

     

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    Jeanne rigole puis change de sujet:

    "Tu as une photo de ton petit-fils?"

     

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    Lucie applaudit:

    "Oui, tu veux le voir?  Il est absolument parfait.  Presque aussi beau que son père quand il est né.  Tu vois, ses petites fossettes, là, ce sont les mêmes que celles de Joachim.  Quel beau gamin, vraiment."
    "C'est vrai qu'il est beau", ment Jeanne qui a toujours trouvé les nourrissons moches à mourir avec leur petite bouille fripées et rougeaudes dans le meilleur des cas.  Des petits machins qui bavent et pleurent à longueur de journée, qui vous accrochent les cheveux et vous les arrachent par poignées.  Bref... C'est bon, elle a donné, Jeanne, et elle espère que ses enfants se passeront de vouloir à tout prix lui confier leurs marmots.  Il faudra, dès qu'elle apprend que l'un d'eux envisage la grande aventure, qu'elle se trouve un boulot bien prenant genre 6h/22h, week end compris.  De toute façon, Jeanne a encore l'excuse de la cigarette.  Même si elle arrive à arrêter, ce n'est pas utile qu'elle le crie sur tous les toits.  Puis c'est une pochtronne aussi, on ne confie pas ses enfants à une ivrogne qui fume comme un pompier, n'est-ce pas?  Ah oui, ça, c'est un super argument!

     

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    Rassérénée par ses pensées, Jeanne peut reprendre, plus détendue, le repas et écouter Lucie s'enthousiasmer de toutes ces petites choses qui font son quotidien à elle et Jo.

     

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    Triste, Jeanne voit arriver le moment où le repas se termine.

     

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    "On s'appelle?"
    "Oui, bien sûr.  Nous rentrons demain à Brindleton, tu pourrais passer nous voir là-bas un de ces jours?"
    "J'aimerais beaucoup.  Embrasse cent fois Jo pour moi, d'accord?"
    "D'accord."

     

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    Jeanne regarde son amie s'éloigner.  Un petit coup de poignard se pique dans son cœur.  Lucie lui manque déjà.  

     

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    Jeanne avait prévu de faire une petite sieste digestive après le repas mais en arrivant à son appartement, quelle surprise: Milou est déjà là à l'attendre avec un petit gars à ses côtés.

    Zut, cette histoire lui était tout à fait sortie de la tête.

    "Ah te voilà!  Tu es en retard!  J'ai bien cru que tu m'avais posé un lapin, dis donc."

     

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    Jeanne grimace:

    "Je t'avais dit d'appeler avant de passer, Milou."

     

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    "Ah oui?"demande innocemment Milou, "au temps pour moi alors..."

    Puis se tournant vers le petit garçon:

    "Jeanne, je te présente Vivian."

     

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    Jeanne se retient de justesse de soupirer.

    "Je dois filer", ajoute Milou.  "Je repasse vers 19h, ok?"

    Milou se dirige vers l'ascenseur:

    "Ah oui, si tu sais lui donner un goûter...?"
    "Et je lui fais faire ses devoirs aussi peut-être?"
    "Ce serait abusé, j'en ai conscience", ricane Milou." Non, t'inquiète pour les devoirs, Vivian m'a dit qu'il a eu une heure d'études et qu'il en a profité... n'est-ce pas, Vivian?"

     

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    Milou disparaît.

    "C'est vrai, ce mensonge?  Tu as fait tes devoirs à l'étude?"

    Le petit garçon ne répond rien, bras ballants, il attend.

    Jeanne soupire.  Cela va être long jusque 19h, dis donc. 

     

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    "Je te présente Commandant, c'est le chat de ma fille.  Méfie-toi, c'est une teigne. 
    Si tu veux goûter, tu peux te servir, il doit bien y avoir quelque chose à grignoter dans le frigo.  Là-bas.  J'arrive tout de suite, je dois me changer.  J'ai tellement mangé à midi que j'ai l'impression que je vais péter mon jean."

     

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    Le gamin obéit, sans un mot.

     

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     C'est un bel appartement, pense le petit garçon, pas aussi "riche" que ce qu'il avait imaginé de la part d'une vedette comme Jeanne mais il y a de beaux articles, ici.  Il a repéré de suite le violon posé à même le sol.  Cela doit valoir son pesant d'or, un machin comme ça.  Il faudra qu'il jette un oeil sur internet, un de ces jours, voir s'il y en a un pareil qui se serait vendu récemment et à quel prix.  La guitare en revanche, c'est de la merde.  Le piano, lui, est intransportable.

     

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     Les pensées de Jeanne sont à mille lieues de celles de Vivian.

     

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    Tout en continuant son tour du propriétaire, Vivian se sert un verre de lait dans le frigo et va s'installer devant la télé, il y a une série à la con qui passe avec des zombies qui vont dévorer les pauvres imbéciles ... ça l'agace assez vite.  Toutes ses pensées sans cesse s'en vont et viennent et reviennent à son père.  Il lui manque tellement.  

     

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    Jeanne profite de sa solitude pour rappeler sa fille qui elle ne l'a pas fait.

     

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    "Salut, ma fille."
    "Ah!  Salut, m'man,  j'allais t'appeler, je n' suis pas loin de chez toi, je peux passer?"
    "Euh non, là, j'ai de la visite."
    "Ah oui?" la voix sirupeuse de Leila est un rien moqueuse.

    Jeanne lève les yeux au ciel:

    "J'ai une leçon de piano ou de chant ou de-je-ne-sais-pas-quoi  à donner à un gamin."
    "Tu donnes des leçons de piano, toi maintenant?  Tu es devenue prof du jour au lendemain?"

    Jeanne sourit:

    "C'est à peu près ça, oui... Dis, Arthur m'a appelée, ce matin, rapport au boulot avec Milou.  Il a l'air aussi stressé qu'un touriste perdu en pleine jungle.  Tu veux que je dise à Milou que finalement, tu ..."

     

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    "Non, t'inquiète, c'est réglé.", la coupe Leila.
    "Cool."

    Un silence, un ange passe, puis la voix douce de Leila:

    "Je t'appelle plus tard, maman, ok?"
    "OK.  Bisous."
    "Bisous."

     

    4.

     

    Jeanne raccroche.  Bien sûr, elle aurait pu demander plus d'explications à sa fille, bien sûr, elle aurait pu s'inquiéter de la façon dont le sujet avait été traité entre Leila et Arthur; mais ce n'est pas dans la nature de Jeanne de forcer la confidence, surtout en ce qui concerne ses enfants qu'elle a toujours laissé libre de leur vie, de leur choix et de leurs amitiés et de leurs amours aussi.

     

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    4.

     

    "Alors, dis-moi, Vivian, tu écoutes quoi comme musique?"

    Et pour la première fois, Jeanne entend la voix du petit garçon.

    "Tu connais pas."

    Jeanne manque s'étouffer de rire.

     

    4.

     

    "Et qu'est-ce que tu en sais?  Vas-y dis.  Qu'est-ce que tu écoutes en ce moment?"
    "Macarena."

    Jeanne lève un sourcil.

    "Los del rio?"
    "Damso", la reprend de volée Vivian, un rien méprisant comme peuvent l'être les petits bonshommes dans son genre.

     

    4.

     

    Jeanne sourit.

    "D'accord, on va faire un essai de voix."
    "Je n'ai pas envie."

     

    4.

     

    Jeanne hausse les épaules:

    "Tu vas le faire quand même."

    Jeanne, après cette petite phrase attend, elle attend que la crise survienne.  Elle survient toujours, cette crise.  Cet enfant est sous pression, il faut que ça sorte.  Et ça sort.  Jeanne n'écoute que d'une oreille.

    "Vous allez me foutre la paix, oui, si j'ai pas envie, j'ai pas envie.  Moi, je veux juste qu'on me fiche la paix.  J'en ai rien à foutre de vot' fête à la con."

    Blablabla.

     

    4.

     

    Lorsque l'enfant reprend son souffle, Jeanne grimace:

    "Je vois qu'on en est au même point toi et moi, Vivian.  Nous n'en avons rien à foutre de rien et de personne.  Alors tu vas poser ton petit derrière derrière le micro, là, et tu vas me la chanter ta macarena. Sinon, crois-moi bien, les deux heures que nous allons passer ensemble, je vais te les pourrir à un point que tu n'imagines même pas."

    Vivian jauge du regard Jeanne.  Ses petits poings se ferment, ses yeux se plissent puis il soupire, ses bras se tendent, le torse se plie vers l'arrière, il est vaincu.

    "Vous l'aurez voulu.  Je ne sais pas chanter..."

     

    4.

     

     

    Jeanne préfère ne rien ajouter, cette fois.

    L'enfant saisit le micro.  C'est une catastrophe, aucune note n'est juste et les paroles, c'est juste du n'importe quoi; mais vite, comme souvent avec la musique, Jeanne perçoit que les épaules de Vivian se décontractent, que sa petite mine se déchiffonne.  Elle prend la guitare afin de tenter de guider un peu l'enfant.  

     

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    Lorsque Jeanne repose l'instrument, toute la colère de Vivian semble être rentrée dans sa caverne intérieure.  Elle le regarde attentivement.

    "Bon, ce n'était pas aussi catastrophique que je ne l'avais imaginé.  Viens, je vais te sortir les vraies paroles, il va falloir que tu les apprennes vraiment."
    "Vous allez vraiment me laisser chanter Damso?"
    "Oui, pourquoi?"

     

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    "Ben c'est un rappeur et..."
    "Et quoi?  Tout le monde aime Damso, non?  Enfin, moi, j'aime bien, pas tout et les paroles sont... bref... pas toutes mais... mais il va falloir bosser.  La musique, le chant, ça se mérite, c'est sérieux."

     

    4.


    "Bof."
    "Tu dis "bof" parce que tu n'y connais rien."

    4.

     

    4.

     

    4.

     

    Jeanne allume son enceinte et choisit  "Macarena" de Damso.

    "Regarde, Vivian, avant tout, il faut sentir les notes, la musique, les laisser te prendre, te guider,..."
    "Vous êtes nulle en danse, on ne danse pas sur..."
    "Essaie au lieu de râler.  Viens, viens...  Vivian."

     

    4.

     

     

     

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    4.

     

    L'enfant se laisse gagner malgré lui par la bonne humeur de Jeanne.

     

     

    4.

     

    4.

     

    Il s'arrête soudain:

    "Je dois faire pipi."

     

    4.

     

    Jeanne indique du menton la salle de bain à Vivian et éteint l'enceinte avant de se tourner vers Commandant qui geint.

    "Et bien, mon pèpère?  On a un vilain nœud dans son hideux pelage?"

    Jeanne s'est saisi d'une brosse à chat et coiffe son chat lorsque Milou, sans prévenir déboule dans l'appart'.

     

    4.

     

    4.

     

     

    "Cela fait une plombe que j'attends derrière la porte.  Tu ne m'entendais pas avec tout ce raffut?  Où est Vivian?"

    Jeanne se relève, quelle journée!

    "Il fait pipi.  Il doit être en train d'admirer ma chasse d'eau.  La porte était ouverte, tu pouvais entrer sans sonner."
    "Oui et bien, j'ai fini par m'en rendre compte."

     

    4.

     

    Milou s'inquiète:

    "Alors, ça s'est bien passé avec le petit?"

     

    4.


    "Euh oui."
    "Super, il s'est bien débrouillé alors?"
    "On peut dire ça.  J'ai décidé de le faire chanter, finalement"
    "Si c'était bien, tant mieux."
    "Quand je dis bien débrouillé, je n'ai pas dit qu'il chantait bien."
    "C'est-à-dire?"
    "Bah, je suppose que tu ne veux pas en faire un chanteur?"
    "Euh non."

    Jeanne sourit:

    "Alors, ce sera très bien."

     

    4.

     

    Milou secoue la tête.

    "Il t'a parlé?"

    Jeanne a l'impression de se retrouver dans un dialogue de sourds où personne ne comprend personne.

    "Euh oui, enfin, c'était plus facile pour se décider sur le petit tour à préparer..."

    Milou se penche:

    "Il t'a parlé de lui, de son père?  Il t'a dit quelque chose? Je le trouve fort renfermé et ..."

     

    4.

     

    Jeanne s'effraye:

    "Tu ne penses quand même pas qu'un gosse qui ne te parle pas à toi va me parler à moi?  Et oh!  Moi, je le prépare juste à une petite fête où les enfants sont des animaux de foire; ok?"
    "Jeanne!" grogne Milou.  "Ce ne sont pas des animaux de foire."  

     

    4.

     

    4.

     

    Sur ce, Vivian apparaît.

    "On y va", dit simplement Milou.

    Vivian, sans rien répondre, obéit. non sans avoir jeté un petit sourire à Jeanne.

     

    4.

     

    Jeanne se penche vers lui et l'embrasse doucement.

    "A demain, Vivian.  Tu révises un peu les paroles, ok?"

     

    4.

     

    Après un "merci, Jeanne, à demain" de Milou, Vivian et elle disparaissent.

    Jeanne câline un peu le Commandant.

    "Oui, tu as raison, Commandant.  Il faut que je lui prépare un arrangement à ce petit; ce sera mieux avec sa voix de crécelle, c'est impossible avec l'original."

     

    4.

     

    Jeanne récupère son clavier, le pose au milieu du salon et pendant que le Commandant s'endort paisiblement, Jeanne se met au travail.

     

     

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     (à suivre...)

     

     

     

     

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    Jeanne est arrivée en avance au rendez-vous fixé par Milou.  Ce n'est pas tant qu'elle est impatiente de revoir son amie, mais le bar où Milou lui a donné rendez-vous, en plus d'être situé au sommet d'une des plus hautes tours du quartier des affaires et jouit par là même d'une des vues les plus fantastiques sur la baie, possède un narguilé.  Pour Jeanne, il s'agit là d'un atout sans commune mesure avec tout le reste.  Depuis que Milou lui a fixé ce rendez-vous, Jeanne n'a pas cessé d'y penser et s'est précipitée chez l'un de ses revendeurs habituels et d'exception qui lui a préparé un petit mélange "spécial" qu'elle ne pourra qu'adorer. Jeanne est aux anges même si elle tente d'avoir l'air tout à fait naturelle.

     

     

    3. La femme de l'amant

     

     Refrénant son impatience, Jeanne s'est installée sur un des fauteuils confortables autour du narguilé, qui signe du destin, est libre.  Après avoir vérifié que le vase à chicha n'est pas trop rempli d'eau - éviter que l'eau remonte dans la pipe, c'est la base - Jeanne dispose le tabac qu'elle a choisi, en l'aérant convenablement dans le foyer.  En prenant son temps, toujours, elle allume le système de chauffe, patiente tranquillement.  Les préliminaires, c'est toujours le moment le plus excitant et Jeanne aime profiter de ces moments-là, lorsque l'envie et le désir monte.

    Toujours sans hâte, Jeanne porte le bout de la pipe à ses lèvres, tire doucement plusieurs fois puis enfin, Jeanne soupire d'aise tout à sa dégustation.

     

     

    3. La femme de l'amant

     

     Milou, elle, est arrivée à l'heure exacte du rendez-vous qu'elle a fixé elle-même à Jeanne.  Si elle a choisi ce bar pour ce faire, c'est qu'elle sait que Jeanne ne résiste jamais à ce genre d'endroit: boisson, musique et narguilé.  Il était donc certain que Milou la trouve déjà attablée au bar ou affalée dans un fauteuil autour de la machine à fumette.  Et comme prévu, c'est bien là que Milou la trouve, sous l’œil ravi des paparazzis, et ne peut s'empêcher de râler pourtant:

    "Je croyais que tu voulais arrêter de fumer? Cela ne t'embête pas les photographes, tout ça?"

    Jeanne en profite afin de tirer un gros coup sur la chicha.  Elle aurait dû arriver beaucoup plus tôt.  Zut!  Mauvais timing.

     

    3. La femme de l'amant

     

    Jeanne hausse les épaules et d'un ton irrité répond:

    "Non, je n'ai jamais dit que je voulais arrêter de fumer.  Et là, je ne fume pas, je fais des bulles.  Et ne t'occupe pas des photographes, ils ne font que leur boulot.  Et bonjour, Milou, ravie de te voir."

     

    3. La femme de l'amant

     

    "Oui, bonjour, Jeanne", baragouine Milou,  tout en soupirant après avoir essuyé le nez de son mioche et lui avoir tendu un jouet.  Le petit se laisse tomber sur son derrière, lui aussi et en roucoulant se met à jouer.  Milou s'installe aux côtés de Jeanne, toujours en soupirant.

    "La baby sit' m'a fait faux bond.  Désolée...", sourit enfin Milou.

    Jeanne fronce les sourcils:

    "Marius bosse à la maison, il ne pouvait pas garder le petit?"
    "Non, l'éditeur de Marius le harcèle, il devait rendre un chapitre de son prochain bouquin pour le 15 et on est déjà le 22."

     

     

    3. La femme de l'amant

     

     

     

    3. La femme de l'amant

     

     

     

    3. L'amie

     

      

     

    Jeanne se mord l'intérieur des joues : 

    "Tout va bien entre Marius et le petit?"

    Milou fronce les sourcils:

    "Oui, bien sûr.  Pourquoi ça n'irait pas entre le petit et Marius?"

     

     

    3. La femme de l'amant

     

     

    Jeanne balaie l'air de la main, qu'elles sont belles, ces bu-bulles... toutes ron-rondes, toutes bri-brillantes...

     

     

    3. La femme de l'amant

      

     

    Prudente, Jeanne repose l’embout du narguilé.

     

     

    3. La femme de l'amant

     

    Et elle sourit:

    "Tu veux un verre, Milou?"

    Milou regarde machinalement en direction du bar, qu'elle ne peut pas apercevoir depuis son siège et insiste:

    "Pourquoi tu me demandes si tout va bien entre le petit et Marius.  Marius t'a dit quelque chose, hier?"

    Jeanne secoue la tête.

    "Non, non, il ne m'a rien dit.  Laisse tomber, Milou.  Ce sont les bulles qui me font tourner la tête."

    Milou râle un peu:

    "Toi et Marius, vous êtes bien les mêmes, à force de vous inquiéter sans arrêt l'un pour l'autre, vous parvenez à angoisser tout le monde."

     

    3. La femme de l'amant

     

    Jeanne sourit béatement, tentée de reprendre finalement une p'tite taf de tabac amélioré qui dort, à présent et pour personne, dans le ventre du narguilé.

    "Tu devrais essayer les bulles, Milou, ça détend."
    "Je n'ai pas besoin de me détendre."

    Jeanne se retient de pouffer. 
    Milou respire profondément et se lance, autant entrer direct dans le vif du sujet:

    "Si j'ai demandé à te voir, ma chère Jeanne, c'est qu'on organise la semaine prochaine un petit spectacle au centre.  C'est un petit concours de jeunes talents."

    Jeanne a le nez qui frise.  Mince, Milou va lui demander de faire partie des jurés, c'est ça?  Dans la tête de Jeanne tourne mille excuses toutes prêtes et des mea culpa à n'en plus finir qui pourraient convenir à pareille situation jusqu'à ce que l'image de Leila vienne s'imprimer sur sa rétine et remplacer tous les mots qu'elle s'apprêtait à énoncer sur un ton chagriné.  Et merde!

     

     

    3. L'amie

     

     

    "C'est une super idée, ça!"

    Milou s'enthousiasme:

    "Oui, il y en a qui font de la magie, du violon, il y en a même qui ont préparé des sketchs et des petits scénettes.  Adèle, une de nos résidentes, n'a même pas dix ans et elle a écrit, incroyable!  elle-même une scène géniale.  Et c'est une petite qui va mettre en scène et puis, il y a les costumes aussi.  Cela va être un magnifique spectacle."

    Bof, Jeanne a des doutes.  Un spectacle d'enfant, ça reste un spectacle d'enfants avec pléthore d'entre eux bloqués sur scène, incapables de dire un mot et se contentant, benêts de regarder le public à la recherche d'une tête connue avant d'agiter le bras comme un moulin à vent.  Dire qu'il y en a pour trouver ça mignon.

    "Oh oui, dis donc, raconté comme ça, ça a l'air vraiment encore plus super", tente Jeanne qui vraiment met tout son cœur à tenter d'être enthousiaste.

    Jeanne tente alors un désespéré:

    "Tu as besoin de subsides pour les costumes ou la location de la salle?"

    Milou saute sur l'aubaine comme une puce sur le dos d'un chien:

    "Evidemment, ce n'est jamais de refus, comme c'est gentil de ta part.  Mais ce n'est pas cela que je voulais te demander."

    Et re-merde.

     

    3. L'amie

     

     

    "C'était pourquoi alors?  Je ne sais pas quand est ton concours mais je ne sais pas si je pourrais faire un juré acceptable.  Tu sais, je ne raffole pas des gosses."

    Et comme l'image de Leila s'impose à nouveau à l'esprit de Jeanne, celle-ci reprend:

    "Mais bon, évidemment, pour toi, juste pour toi, je pourrais faire un effort."

    Milou sourit:

    "Tu es toujours tellement adorable.  En fait, je voulais te demander un service plus que de participer à notre spectacle.  Mais c'est gentil, je vais y réfléchir; c'est vrai que les gens continuent à t'adorer.  Ta présence nous ferait une belle publicité; même si je me dois d'insister, cela serait mieux si tu pouvais arriver sobre."

    Et Milou de continuer sur le même ton badin et blessant:

    "C'est dingue quand même que les gens continuent à t'adorer alors que tu n'as plus rien fichu depuis des lustres.  C'est à croire que plus que ta musique ce sont tes frasques qui leur plaisaient et continuent à leur plaire."

     

     

    3. L'amie

     

     

    Jeanne se retient de soupirer, tous feux braqués vers son objectif premier: garder son calme; parce que si Jeanne adore Milou, celle-ci a quand même l'art et la manière, toujours, de la pousser dans ses retranchements avec son franc-parler et ses jugements à l'emporte-pièce.

    "Si tu en venais au fait, Milou?"

    Milou acquiesce:

    "Voilà, j'ai un petit jeune qui vient d'arriver.  Il est choupinou tout plein et je ne voudrais pas qu'il se sente mis à l'écart.  Son père..."

    Jeanne secoue la tête:

    "Aux faits, viens aux faits.  Je ne veux pas savoir pour son père, sa mère ou son hamster, sauf si ça a de l'importance pour la suite de l'histoire."

     

    3. L'amie

     

     

    Milou continue, sur un ton plus dur:

    "Je te disais donc que son père est en détention préventive, la mère..."
    "Milou...", geint Jeanne.
    "Je t'explique juste que ce gamin sera encore là lors de la soirée et il est un peu tard pour lui donner un rôle ou ... Bref, tu pourrais lui apprendre un petit air qu'il pourrait jouer sur scène comme ça, il se sentira intégré et..."

    Jeanne lève les yeux au ciel:

    "Il sait jouer d'un instrument?"
    "Non."
    "Il sait chanter?"
    "Je ne crois pas non."

    Jeanne s'exaspère:

    "Comment veux-tu qu'en dix jours ce gamin soit capable de sortir une note potable d'un instrument?"
    "C'est dans une semaine, le spectacle, pas dix jours."

     

    3. L'amie

     


    "Je ne suis pas prof de musique, Milou."
    "Tu seras parfaite."
    "Je ne sais pas, Milou.  Je ..."

    La mine de Milou se chagrine:

    "Tu ne veux pas, c'est ça?"

    Jeanne est prise comme un rat.  Elle est incapable de refuser quoi que ce soit à Milou.  C'est toujours le même cérémonial qui se termine toujours de la même façon.  En plus, cette fois, Jeanne a quelque chose à demander aussi.  

    "Je n'ai pas dit ça."
    "Oh c'est super!  Tu es super, Jeanne."

    Jeanne voit le moment où Milou va sauter sur ses pieds et l'embrasser avant de filer à l'anglaise, son gamin sous le bras.

    "Je te l'amène demain après l'école."
    "D'accord... mais attends, Milou, je voulais te demander..."

     

    3. L'amie

     

    Milou penche la tête sur le côté:

    "Tu voulais me demander...?"

    Jeanne respire un grand coup, mentalement, puis:

    "Est-ce que la place d'éducateur qui était vacante au centre a été pourvue?"

    Milou sourit, bienveillante.

    "Non, ce n'est pas facile de trouver des gens motivés.  Pourquoi tu me demandes ça?"

    Jeanne secoue la main:

    "Je te demande ça, c'est pour Leila."

     

    3. L'amie

     


    "Leila?"
    "Oui, Leila, elle cherche du travail et tu l'avais appréciée quand elle avait fait son stage et ..."
    "Et elle n'a pas terminé ni sa formation ni ses études, il lui reste deux ans.  Leila n'a pas obtenu son diplôme.  Tu l'as laissée s'installer avec son amoureux sans rien terminer.  Alors c'est facile, on fait n'importe quoi avec ses gosses et puis on nous demande de tout réparer.  C'est un peu facile quand même."

    Jeanne s'empourpre mais Milou ne s'en aperçoit pas et continue sur sa lancée. 

     

     

    3. L'amie

     

     

    Il faut dire que c'est son quotidien à Milou: les parents démissionnaires et les enfants à moitié cassés, non éduqués, non scolarisés, délinquants et mal dans leur peau et non intégrés à la société. 
    Jeanne écoute en silence.  Il n'y a rien d'autre à faire de toute façon.  Elle regarde son amie et pense que cela doit être vraiment apaisant de savoir tout ce qu'il faut faire en matière d'éducation avec ses enfants, comment les élever, comment leur donner le meilleur bagage pour l'avenir, comment les aimer, comment le leur dire...  Cela paraît simple quand on écoute Milou; Milou, au bout d'un moment qui reprend son souffle et s'empourpre à son tour:

    "Pardon, Jeanne, je me suis laissée emporter."

    Jeanne secoue la tête.

    "Il n'y a pas de mal; mais si tu ne veux pas de Leila pour bosser avec toi, tu peux juste me le dire sans dresser la liste de toutes les conneries que j'ai faites avec mes jumeaux et de toutes celles que je ferai encore."

     

     

    3. L'amie

     


    "Non, mais je ne te juge pas, Jeanne.  Tu as eu tes enfants très tôt, à peine seize ans et..."

    Jeanne se retient de rire:

    "Arrête, Milou, tu vas me parler de modèle que je ne peux pas être pour mes enfants, de maturité et tout le tralala.  Je connais ton avis là-dessus."

    Milou serre les lèvres, apparemment, elle aurait bien voulu en ajouter une couche mais finit par y renoncer:

    "D'accord, je prends Leila à l'essai. Je trouverai bien un moyen de l'intégrer dans l'équipe.  Si elle convient, en échange, elle promet d'intégrer à la rentrée prochaine un programme afin d'obtenir son diplôme et régulariser sa situation.  Qu'elle vienne au centre lundi, à 08h30 précises."

    Jeanne sourit:

    "Elle y sera."

    Et Jeanne ajoute:

    "Merci, Milou.  C'est adorable de ta part."
    "Je t'en prie, c'est normal de s'entre-aider. 
    Et dis-moi, tes amours?"

    Jeanne rit doucement.

    "Elles ont déjà été nombreuses et je les apprécie courtes, je ne suis pas certaine qu'il me reste du rab."

    Milou secoue ses jolies boucles:

    "Ne dis pas de bêtise.  J'ai un ami..."

     

    3. L'amie



    Jeanne rigole et secoue la tête:

    "Ah non, je n'en veux plus de tes plans foireux, Milou.  Le dernier que tu m'as présenté, il a même réussi à me faire pleurer en me parlant de ses hémorroïdes."

    Milou rigole aussi:

    "Ah oui, Gaspard.  Il est adorable pourtant.  Il vient de se marier d'ailleurs."
    "Oh la pauvre..."
    "Jeanne..." rigole de plus belle Milou.

    Jeanne commence à avoir des fourmis dans les jambes.

    "Cela te dit un petit karaoké?"
    "Maintenant?"

    Milou jette un regard nerveux à son fils.

    "D'accord."

    Milou déplie son corps gracieux.  Lorsque Jeanne la regarde, elle est toujours admirative, si elle devait ressembler à quelqu'un, ce serait à Milou.  Cette femme est juste parfaite.  Un moment, elle est jalouse de Marius.  

    Milou, se sentant observée, regarde Jeanne.

    "Quoi?  Pourquoi tu me regardes comme ça?"

     

    3. L'amie

     

     

    Jeanne hausse les épaules:

    "Je te trouve toujours trop belle."
    "Ne dis pas de bêtises."
    "Marius a vraiment beaucoup de chance."

    Milou rit de plus belle.

    "Cela faisait longtemps que tu ne me l'as plus jouée, cette scène-là."
    "Gnagnagna..."  

    Milou reprend son fils en roucoulant:

    "Viens, mon Pilou, on va plus loin."

     

    3. L'amie

     

    Milou, Pilou, Jeanne en a la tête qui tourne.

    "Tu l'as appelé Pilou, ton fils?  Je pensais que c'était Lucas."
    "Jeanne!  Ce n'est pas drôle.  Lucas c'est notre fils aîné à Marius et moi.  Et Pilou c'est le petit nom pour Pierre. "
    "Ah oui, c'est vrai.  Bof, moi, tu sais, les gosses..."
    "Oui, je sais, les gosses ce n'est pas ton truc; mais bon, là, ce sont les miens quand même."

    Jeanne claque la langue.

    "Oui et bien ça peut arriver d'oublier.  D'ailleurs, toi, tu sais comment s'appellent les miens?"
    "Evidemment, Jeanne.  Leila et Li."

    Jeanne râle:

    "Leila, c'était facile, je viens juste de t'en parler."
    "Tu devrais arrêter la fumette, tu sais, il paraît que ça brûle les neurones."
    "Oui, maman" se moque Jeanne.

    Milou soupire, finalement, ce n'est pas son problème si Jeanne continue à se comporter comme une ado de 15 ans.

    "Bon, on se le fait ce karaoké?"
    "Je t'attends, je te signale" râle Jeanne, le micro à la main.

     

     

    3. L'amie

     

     

    Non seulement Jeanne a l'oreille absolue mais en plus, elle a une voix merveilleuse, scintillante, pétillante.  Milou frissonne à ses côtés parce que chanter avec Jeanne, c'est toujours un vrai bonheur, tant elle peut être généreuse avec son partenaire. 

     

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

      

     

    Jeanne finit rapidement par se lasser et se dirige vers le bar. 

    "Je vous prépare ma spécialité, Mademoiselle Lol?"
    "Oh oui, Edouard, avec plaisir."

     

     

    3. L'amie

     

    Mais avant, bien sûr, Jeanne sourit à une jeune femme qui s'est approchée, intimidée.

    "Oh mais Jeanne Lol, je n'en crois pas mes yeux.  Vous pouvez me signer un autographe...? s'il v'plait... s'il v'plait... 'z' êtes trop belle en vrai..."

     

    3. L'amie

     

     Evidemment que Jeanne va donner un autographe; elle ne refuse jamais.  Ni les autographes, ni les selfies, ni les câlins.  Il faut dire que ses fans sont toujours si bienveillants avec elle.  

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

     

    Milou ne comprend décidément pas cet engouement qui saisit les gens lorsque paraît Jeanne.  Un brin agacée, elle s'assoit au bar et attend que Jeanne la rejoigne.

    Milou jette un regard distrait autour d'elle puis soupire: 

    "Tu sais, quand tu m'as présenté Marius, je pensais que vous étiez ensemble, tous les deux."

     

     

    3. L'amie

     

    Jeanne le sait, il arrive toujours lors de leur rendez-vous que Milou évoque ce fait.  Et comme toujours Jeanne hausse les épaules:

    "Ce qui ne t'a pas empêchée de lui faire du rentre dedans de folie."

    Jeanne pouffe et Milou aussi:

    "Pas de quartier en amour, tu le sais.  Amour, j'oublie tout..."

     

     

    3. L'amie

     

     

    La Milou d'aujourd'hui n'a plus grand'chose à voir avec la Milou d'antan.

    Le temps passe et les gens grandissent, changent, évoluent.  Qui aurait pu prévoir ce que deviendrait Milou?  Une femme mariée, mère de deux enfants, sérieuse, investie dans son boulot.

    Plus que le temps, c'est l'amour qui touche les gens et les modèle à sa guise.  D'ailleurs, cela fait combien d'années que Milou n'a plus fixé de rendez-vous à Jeanne juste pour la voir, prendre de ses nouvelles et s'amuser?  Derrière chaque rencart, à présent, il y a une demande: de l'argent, une présence à une festivité.  La rançon de la gloire.

     

     

    3. L'amie

     

    Jeanne se souvient comme si c'était hier de ce jour où Marius lui a avoué que lui et Milou étaient officiellement en couple.  L'aube se levait, Jeanne était serrée contre lui, les lèvres de Marius ont chatouillé son oreille, un frisson l'a parcourue toute entière.  
    Jeanne a juste serré les paupières et son menton est venu cueillir la chaleur du torse nu de son amant avant que ses lèvres ne disent:

    "Promets-moi, Marius, que tu ne lui feras jamais de mal."

    Marius avait grogné et retourné violemment Jeanne sur le côté, faisant se percuter le crane de la jeune femme sur le bord de la table de chevet.  Jeanne avait fermé les yeux, comme si cela avait pu amortir le coup.

    "Pourquoi tu dis ça?" avait grogné Marius.

    Jeanne avait desserré les dents entre lesquelles elle tenait sa lèvre supérieure.

    "Parce que j'aime Milou et que je ne veux pas que tu lui fasses du mal."

    Les mains de Marius s'étaient resserrées plus fort sur les épaules fragiles de Jeanne, la faisant grimacer.  Dans une secousse agacée, la tête de Jeanne avait encore percuté le bord de la table de chevet; cette fois, c'est à sang qu'elle se mordit la lèvre.

    "Je ne ferai jamais de mal à Milou, je l'aime."

    Les larmes aux yeux, Jeanne avait alors accueilli le baiser bestial et furieux de Marius, se surprenant, en silence, à espérer que Marius, effectivement, aime Milou à jamais.

    "Jeanne..." 

    La voix de Milou ramène Jeanne à la réalité.

    "Tu rêves, Jeanne."

    Jeanne secoue la tête.

    "Non, non."

     

    3. L'amie

     


    "Si, si.  Je te disais que je dois y aller."
    "D'accord", sourit Jeanne.
    "Je t'amène le petit vers quelle heure demain?  Seize heures?  Tu seras là, hein?"
    "Oui, oui.  A demain, Milou."
    "A demain, Jeanne."

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

    Milou disparaît.

     

    3. L'amie

     

     

    Jeanne sourit, s'isole et envoie  un message à sa fille, Leila:

    "Milou est d'accord de te prendre à l'essai.  Signature de ton contrat d'embauche lundi 08h30.  Sois à l'heure.  Bisous."

     

    3. L'amie

     

     

    Le regard de Jeanne s'égare dans l'assistance.  Il est encore tôt. 
    Elle lui sourit, à lui, son ami de toujours.  Il a l'air de l'appeler.  D'ailleurs, il l'appelle.

     

     

    3. L'amie

     

     A quoi bon résister?  Jeanne se lève.

     

    3. L'amie

     

     

     

    3. L'amie

     

     

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

     Que va jouer Jeanne?  La partition de la sonate au clair de lune est posée sur le pupitre.  Pourquoi pas?

     

     

    3. L'amie

     

     

     

    3. L'amie

     

     

     

    3. L'amie

     

    Comme souvent, Jeanne se lasse au milieu de la partition et se lève.  Elle n'a plus envie de jouer, d'être là. 
    Elle va rentrer, son appartement lui manque.  Etre chez elle, le seul luxe dont elle ne se lasse jamais. 

     

     

    3. L'amie

     

    En arrivant chez elle, Jeanne a la surprise de voir Commandant sur le palier.

    "Comment es-tu sorti de l'appartement, fripon?"

     

    3. L'amie

     

    "C'est une fugue que tu me préparais, là?  J'ai eu du nez de rentrer à ce moment.  Non, non, non, tu n'as pas le droit de fuguer, mon ami."

     

    3. L'amie

     

     "Je sais que ce n'est pas très drôle de vivre avec moi.  Mais tu n'as pas le choix, Camarade."

    Jeanne se penche et avec délicatesse, tout en se méfiant des griffes de son félin, le soulève de terre et le prend contre elle.  Cette fois, l'animal ne se rebiffe pas, se contentant de lui jeter un petit coup d’œil narquois.

     

    3. L'amie

     

    "Tu sais que je te crains, n'est-ce pas, Commandant?  Avoue que ça te ravit."

     

    3. L'amie

     

    Jeanne rentre avec précaution, tentant de ne pas trop secouer l'animal en marchant et dépose Commandant à même le sol:

    "Disons que j'accepte que tu étendes ton territoire jusqu'au palier de cet immeuble, Commandant."

    Le chat semble remercier d'une révérence la décision de Jeanne qui sourit doucement.

     

     

     

    3. L'amie

     

     Et afin de sceller leur nouvel accord, Jeanne remplit la gamelle du Commandant d'une bonne rasade de croquettes en discutant tranquillement:

    "Mais oui je comprends que tu aies besoin de plus d'espace.  Il n'empêche, j'aimerais bien savoir comment tu es sorti.  Et sois prudent, il ne faudrait pas que tu te retrouves coincé dans l'ascenseur.  Ce n'est pas que je m'inquiète pour toi mais bon quand même."

     

    3. L'amie

     

     "C'est bon?  Pourquoi tu rechignes?  Mais non, je n'essaye pas de t'empoisonner.  Tu sais, Commandant, il faudrait que tu prennes un peu sur toi, cette parano va finir par avoir ta peau pour de bon."

     

    3. L'amie

     

    Il faudrait bien que Jeanne se décide à manger un petit bout, elle aussi.  Elle ouvre la porte du frigo, grimace et le referme sans avoir rien choisi.  Bof, elle mangera demain. 

     

    3. L'amie

     

    Jeanne décide d'effectuer une petite toilette d'elle-même et revêtir une tenue plus confortable afin de profiter au mieux de sa soirée.

     

     

    3. L'amie

     

     Jeanne choisit un livre dans sa bibliothèque dans sa pile "livres à lire" et soupirant d'aise s'installe confortablement.

     

     

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

    3. L'amie

     

    3. L'amie

     

     

    Jeanne dispose avec soin un marque-page dans son livre et se lève.  C'est un bon bouquin, il faut en garder un peu pour demain.   

     

    3. L'amie

     

     Et puis, Jeanne, comme toujours, a décidé de passer à autre chose.

    "Allez, Commandant, assois-toi.  J'ai une idée."

     

    3. L'amie

     

     

     

    3. L'amie

     

     

    "Hé, ce n'est pas si mal.  On te reconnaîtrait presque, Commandant!"

     

     

    3. L'amie

     

    Quoi de mieux pour terminer une soirée parfaite qu'un petit concerto de Mozart pour violon?

     

    3. L'amie

     

    3. L'amie

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

    Le marchand de sable est passé pour Commandant et ne va plus tarder pour Jeanne.  Sans hâte, celle-ci regagne son lit dans lequel elle se couche, en soupirant de bonheur.

    Quelle belle journée, espérons que sa nuit soit douce.

     

    3. L'amie

     

     

    3. L'amie

     

     

     

    3. L'amie

     

     

     (à suivre...)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Jeanne habite un appartement à San Myshuno dans un immeuble cossu du quartier des arts, dans lequel elle se sent bien, et surtout plus en sécurité et au calme que nulle part ailleurs.

     

    2. La fille

     

    Ce matin, le gardien de l'immeuble, Tom Louf, tout affairé à sa toilette matinale n'a point vu la jeune fille qui passait dans le hall d'entrée et sûre d'elle empruntait l'ascenseur, après avoir déverrouillé le code, jusqu'à l'appartement de Jeanne dans lequel, sans hésitation et sans prévenir, elle a pénétré.

    Le Commandant l'a peut-être reconnue, mais il n'a pas accouru auprès d'elle.   Il a plutôt tenté de réveiller Jeanne, avec tout l'amour et la délicatesse dont il est capable, des trémolos dans les miaulements.

     

    2. La fille

     

    Mais Jeanne a, en outre, pour particularité d'avoir le sommeil lourd et profond.  C'est ainsi que la nature l'a fait, elle n'y peut rien.  Donc, c'est tranquillement que ladite intruse peut entrer dans l'appartement de Jeanne, faire grincer le vieux plancher, siffloter même si l'envie lui prenait sans que cela ne gêne en rien l'heureuse endormie. 

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

    Ce n'est que lorsque le frigo s'ouvre, que les bouteilles en verre s'entrechoquent que Jeanne sursaute.  

     

    2. La fille

     

    Mais oui, mais oui, il y a bien quelqu'un qui s'est introduit dans l'appartement alors que Jeanne dormait. 

     

    2. La fille

     

    Sur la pointe des pieds, Jeanne s'avance jusqu'à avoir vue sur la cuisine.  Courageuse mais pas intrépide, notre Jeanne.

      

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     Un soupir long précéde le : "Et oui, c'est bien elle", chuchoté de Jeanne à l'adresse du Commandant, qui stressé emmêle ses petites pattes toutes mignonnes et se retrouve en équilibre bien précaire, aux pieds de sa maîtresse.

     

    2. La fille

     

    Soupirant toujours, Jeanne s'avance.

     

    2. La fille

     

    2. La fille

     

    Elle est accueillie par la voix gracile de Leila. 

    "Salut, maman, tu prendras le petit déjeuner avec moi?"
    "Euh non, Leila, je me suis couchée tard et je n'ai pas encore faim, là."

     

     

    2. La fille

     

    "Le petit déjeuner, c'est le repas le plus important de la journée, maman." 

     

    2. La fille


    Jeanne grince moqueuse, en écartant les bras:

    "Et il a fallu que tu quittes la maison pour avoir envie de nous préparer un petit déjeuner et bien dis donc si je m'attendais à ça..."

       

    2. La fille

     

    "Il n'est jamais trop tard pour bien faire!" s'exclame Leila en faisant tournoyer les épices au-dessus de ses œufs. "Regarde ça, comme je suis douée.  On dirait un vrai chef, pas vrai?"
     

     

    2. La fille

     

    Jeanne observe avec attention sa fille.  C'est clair, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez Leila.

     

    2. La fille


    "Allez, c'est bon, accouche, Leila.  Qu'est-ce qui te prend?  Pourquoi tu débarques à l'aube pour nous préparer des œufs?"

    Et là, Leila, qui n'attendait que cela, implose:

    "Je n'en peux plus des soupes aux potirons, des salades au radis, des tomates fraîchement cueillies et des patates au four!  Je vais craquer, je vais décéder, j'ai besoin de manger, manger vraiment.  Des œufs, de la viande, du fromage, du poulet, des steaks, ..."

     

    2. La fille

     

     

     Jeanne se retient de pouffer.

    "Tu savais qu'Arthur était végétarien non?  Avant d'emménager avec lui?"
    "Végane, maman, végane.  Arthur est végane.  Et évidemment, que je le savais en emménageant; ce que je ne savais pas c'est que moi, je ne suis pas du tout végane.  Tout mon organisme hurle à la mort en voyant toutes ces verdures, en imaginant les petits cakes au beurre que je pourrais dévorer,... même le poisson - pourtant, On m'est témoin que je déteste ça - j'en ai envie.  Je suis au bout de ma vie, maman.  Cela fait trois jours que je vis avec Arthur et je n'en peux plus."
    "Tu as essayé de lui en parler?"

    Dès la question formulée, Leila "bugge".  Elle reste un très long moment, oubliant de respirer, les yeux fixés au plafond.

     

     

    2. La fille

     

    Jeanne déduit de ce manque de réaction que non, Leila n'en a pas parlé à son compagnon.

    "Okay", dit-elle.  "Et puis-je te demander pourquoi tu n'en as pas parlé à Arthur?"
    "Oui, bien sûr, maman, tu peux demander..."  sourit bêtement Leila en serrant ses bras contre elle.
    "C'est ce que je fais, Leila, je te demande pourquoi tu n'en as pas parlé avec Arthur. Quelqu'un comme Arthur, végane, si respectueux de tout ce qui vit doit être l'interlocuteur parfait?  Ton bonheur, ton bien être, ça doit être important pour lui."

    Ces quelques mots griffent au sang l'intérieur des joues de Jeanne, qui ne supporte pas le compagnon de Leila depuis la première seconde où ses yeux se sont posés sur lui.

    "Hé héééé..." se contente de répondre Leila, les bras toujours serrés contre son ventre. 

     

    2. La fille

     

     "Hé héééé quoi, Leila?  Tu dois lui en parler, voyons."
    "Mais maman, je ne peux pas.  C'est lui qui a raison.  Pour la planète, pour ces pauvres bêtes... ce serait comme piétiner ses convictions."

     

     

    2. La fille


    "Offre-lui un verre de vin."
    "Pardon?"
    "Offre-lui un verre de vin."
    "Euh, maman, tout le monde n'est pas comme toi à être prête à vendre père, mère, enfant et violon d’Ingres pour un verre de vinasse."
    "Ce n'est pas faux mais ce que je te suggérais, c'était de créer une ambiance feutrée prompte à accueillir confession."
    "Hein?"
    "Tu crées une ambiance détendue et tu lui expliques que tu as été carnivore toute ta vie et que c'est un peu compliqué pour toi de t'adapter à ce nouveau régime alimentaire.  Tu sais, avec un peu de chance, il pourra partager avec toi quelques trucs.  Lui non plus n'est pas né végane."
    "Bof."
    "Arthur est ton compagnon, Leila.  Il t'a choisie, tu l'as choisi.  Il n'est pas ton ennemi, tu dois lui faire confiance."
    "Bof", répète encore Leila.

     

     

    2. La fille

     

     Jeanne soupire et Leila embraye:

    "Je pensais plutôt venir me préparer un bon petit plat ici quand je craque, quand c'est trop dur, tu vois."
    "Je vois, oui."
    "Avec un peu de chance, je vais m'habituer petit à petit à ce régime alimentaire."
    "D'accord."
    "D'accord?"
    "Bah oui, si tu veux mentir ton compagnon, tu mens à ton compagnon.  Même si je pense que ce n'est pas le meilleur moyen de débuter une vie de couple."
    "Comme si tu étais un modèle en matière de couple."

    Jeanne ricane.

    "Ce n'est pas parce que tu es ma fille que tu es obligée de reproduire toutes les conneries que j'ai pu faire dans ma vie, ma chérie."

     

     

    2. La fille

     

     

    Jeanne frissonne.  Elle devrait penser à monter un peu le chauffage.  Le fond de l'air est souvent cru.  Leila se penche sur son portable et fait la moue.

    "C'est Arthur?"
    "Non, c'est Tatie.  Elle me propose une séance shopping cette après-midi."

    Jeanne sourit.

    "C'est sympa, ça."

    Leila est songeuse.

    "Je ne sais pas.  Je suppose qu'elle veut encore me déguiser.  Mamie nous invite à prendre le thé demain, chez elle."

    Jeanne essaye de sourire mais ça ressemble plus à une grimace.

    "Tu en as de la chance." 

     

     

    2. La fille

     

    "Depuis que je me suis installée avec Arthur, elles n'arrêtent pas de m'appeler.  Elles aiment bien Arthur, je crois."

     

    2. La fille

     


    "Tu m'étonnes, Arthur n'est pas n'importe qui.  Un "de" de  la haute, fraîchement élu à la tête du ô combien convoité mouvement "ensemble", tu imagines à quel point il redore le blason de la famille."
     

    Jeanne se racle la gorge immédiatement, tentant de faire disparaître le sarcasme du ton de sa voix.  Parler de ses parents ou de sa sœur, ça lui fait toujours cet effet-là.

     

    2. La fille

     

    Jeanne se lève afin de s'occuper les mains et pouvoir tout à souhait ronchonner intérieurement sans que cela ne se voie trop.

     

    2. La fille

     

    Il faut dire que le pardon ne fait pas vraiment partie des options dont dispose Jeanne.

     

    2. La fille

     

     On lui avait dit que lorsqu'elle serait mère, elle comprendrait.

     

    2. La fille

     

     

    En fait, non, même en devenant mère, elle n'a pas compris le pourquoi du comment ses parents s'étaient comportés avec elle ainsi.

     

      

    2. La fille

     

    Cela étant dit, Jeanne ne pouvait pas prétendre avoir été une bonne fille.  Clairement, elle se serait même plutôt qualifié de rebelle, insolente, irrespectueuse, bête et émotionnellement instable.
    Oui, elle aurait  dit cela.  Difficile, dès lors, d'être de bons parents, avec une fille comme elle.  Jeanne sourit, amusée.  Les excuses sont là pour s'en servir, non?  

     

     

    2. La fille

     

     

     Jeanne soupire.  Le matin, ce n'est jamais le bon moment pour analyser ses états d'âme et refaire le monde. Elle entend Leila qui s'affaire à décoller ses œufs de sa poêle avec la palette en métal - Jeanne préfère qu'on utilise celle en bois qui risque moins de rayer le téflon - tout en lançant:

    "Bof, je ne sais pas si j'ai vraiment envie de voir Tatie.  Le shopping, de toutes les façons, pour moi, c'est bon deux fois par an, la surconsommation, c'est mal et j'ai tout ce qu'il me faut pour me fringuer."

     

    2. La fille

     

    Jeanne ne répond rien.

    "Tu as des nouvelles de Li?"
    "Les dernières remontent à dix jours, bien avant ton départ, je t'en ai parlé, je crois.  Son unité était sur le départ, je crois, qu'il était question de sécurisation de la jungle à Selvadorada.  Il y a toujours des troubles là-bas.  Enfin, ça, c'est l'info officielle qu'il pouvait me donner."

    Leila acquiesce:

    "Ah oui, tu me l'avais dit, je m'en souviens.  Mmmh... toujours en vadrouille, mon frangin.  Il me tarde qu'il ait une permission.  Cela fait des mois, j'ai l'impression, que je ne l'ai plus vu."

     

     

    2. La fille

     

     

    Jeanne sourit.

    "Et toi, le boulot?"
    "Bof.  Tu sais, Arthur voudrait que je raccroche, que je trouve quelque chose de plus "sérieux" comme boulot, plus sérieux que Simtubeuse ou influenceuse, tu vois."

     

    2. La fille

     

    Leila ajoute précipitamment avant que Jeanne ne réplique:

    "Il n'a pas tort, je ne vais pas faire de vidéos toute ma vie.  A treize ans, c'était mignon, maintenant, c'est un peu bizarre."

    Jeanne se retient de soupirer:

    "C'est dommage tu as un thème tout trouvé pour lancer un nouveau cycle: comment devenir végane ... et pourquoi?   Je suis certaine que cela pourrait toucher un certain public.  C'est intéressant comme cheminement et ça pourrait t'aider.  Les gens te suivent depuis que tu es toute jeune, je suis certaine aussi que ça les intéresserait de savoir comment se passe ta vie de couple."
    "Arthur dit que ce n'est pas sain de se livrer comme ça aux gens."

     

     

    2. La fille

     

     

    Jeanne hausse les épaules, évite de faire remarquer que ça l'arrangeait bien, le Arthur, de profiter de la notoriété de sa compagne au début de sa relation:

    "Si Arthur le dit..."
    "Maman..." râle Leila.  "Il faut admettre que mon boulot, c'est devenu plus de la vidéo réalité qu'aut' chose.  Le gaming est vraiment passé au second plan."

     

     

    2. La fille

     

    A nouveau, Jeanne évite de demander si Arthur, en vrai, ne craindrait pas plutôt que Leila "détériore" son image d'homme parfait, si nécessaire à l'homme politique, en parlant de lui dans ses vidéos.


    "Oui et bien, ça gagne bien."
    "Il n'y a pas que le pognon dans la vie, maman."
    "Certes, mais ça aide quand même."

    Leila fronce les sourcils.

    "Tu as encore signé pour un contrat de pub foireux, c'est ça?"
    "C'est possible."
    "Maman!"

     

    2. La fille


    "Quoi?  Tu sais combien ça m'a coûté ton petit emménagement avec Arthur?  Une sacrée dot, ma fille.  Une sacrée dot."

    Leila rit:

    "Tu as voulu faire ta maline avec Arthur, je ne vais sûrement pas te plaindre.  Qui fait le malin, tombe dans le ravin."

    "Oui et bien, je me suis peut-être un peu emportée mais il m'a vexée quand il m'a prise pour une pauvrette ..."

     

    2. La fille

     

    Leila rit encore:

    "Je sais, je sais, j'étais là.  Bref, j'ai un peu d'argent de côté si tu veux."
    "Surement pas!"
    "Et pourquoi tu n'essayes pas de te remettre à composer?"

    Jeanne sourit, gentiment.

    "J'ai quelque chose sur le feu."
    "Oh arrête, maman, ça fait trois ans que tu me réponds toujours la même chose."
    "Oui et bien, c'est toujours vrai.  Et crois-moi, ça va être une œuvre majeure!  Une œuvre qui ne pourra laisser personne indifférent."
    "Oh maman, c'est bon, tu me l'as déjà faite l'histoire du silence."

    Jeanne glousse comme une petite fille, les lèvres cachées derrière sa main lisse et douce.

     

    2. La fille

     

     

    "Dis, maman, ça ne t'ennuie pas si je profite de ta baignoire après mon petit déjeuner?"
    "Bien sûr que non, ça ne m'ennuie pas, vas-y.  Je suppose que notre Arthur trouve les douches plus écologiques et hygiéniques."

     

     

    2. La fille

     

     

    "Il n'a pas tort."
    "Il a toujours raison, dirais-je", acquiesce Jeanne.
    "Maman!"
    "Quoi?  Qu'est-ce que j'ai dit encore?"
    "Rien, tu n'as rien dit", sourit Leila qui sans plus de façon s'enroule tout autour de sa maman et ajoute:

    "Je t'aime, maman."

     

    2. La fille

     

    Jeanne gesticule.

    "C'est plutôt ma cuisinière et ma baignoire que tu aimes, ma fille", rigole Jeanne.

     

    2. La fille

     

    Leila observe sa maman doucement.

    "On va dire ça."

    Les deux femmes se sourient et Leila s'enfuit dans la salle de bains.  

     

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     

     

    2. La fille

     

     

     

     

    2. La fille

      

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     

    "Et bien, Commandant, tu veux un câlin, toi aussi?"

     

    2. La fille

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     

    Jeanne se passe une main lasse devant les yeux, décidément, les nuits blanches, ce n'est plus trop son truc. 

    "Ça se passe bien, on dirait, entre Commandant et toi?"
    "Bof, il me déteste, je crois.  A tout moment, il est capable de me rentrer ses griffes ou ses crocs dans la main, dans les mollets... Il faut toujours être en alerte quand il approche."
    "N'importe quoi.  C'est une vraie peluche, le Commandant."
    "Je me demande si je ne préfère pas les chiens quand même, eux au moins, ils grognent avant de mordre."

     

    2. La fille

     

    Leila, s'assoit, caresse son chat doucement puis suspend son geste lorsque Jeanne demande:

    "Je vois Milou tout à l'heure, tu veux que je lui demande si la place d'éducateur est pourvue dans son centre?  Pour ton boulot plus "sérieux" que tu voudrais.  Quand elle m'en a parlé, je ne savais pas que ça pourrait t'intéresser.  Elle t'avait beaucoup appréciée lors de ton stage chez eux."

     

    2. La fille

     

     

    Leila hésite.  Jeanne voit ce moment où sa fille s'interroge sur ce que dirait Arthur à ce sujet, ne devrait-elle pas d'abord le joindre avant de...?  Puis s'agace et lance:

    "D'accord."

     

     

    2. La fille

     

    Le portable de Leila crépite à nouveau:

    "C'est encore ma sœur?" questionne badine Jeanne.
    "Non, c'est Arthur.  Je crois que je vais devoir aller à cette séance shopping, Tatie l'a appelé comme elle n'avait pas encore eu de réponse de moi et Arthur trouve que ça serait une bonne idée."

    Jeanne, à nouveau, ne commente pas.

     

     

    2. La fille

     

     

    2. La fille

     

     "Je sais ce que tu penses, maman."
    "Je ne crois pas non", sourit doucement Jeanne.

     

    2. La fille

     

    Puis balayant l'air de la main et sautant sur ses pieds, Jeanne rigole:

    "Si tu arrives à trainer ta tante dans le magasin sur la quinzième qui fait du commerce équitable, comme tu l'aimes, j'y ai vu, justement, la tenue parfaite pour un thé avec Mamie.  Tu veux la voir?"

    Intriguée, Leila se penche sur la page internet que Jeanne a ouverte sur son smartphone.

    "Alors, t'en penses quoi?" questionne Jeanne, très sérieusement.  Leila est un moment médusée devant l'ensemble que lui montre sa maman.

     

    2. La fille

     

     Puis Leila se met à rire.

    "Mamie va avoir une attaque si je m'amène comme ça à sa petite sauterie."

    Jeanne rigole un peu:

    "C'est un peu le but."
    "T'es dingue."
    "C'est ce qui se raconte, oui."

     

    2. La fille

     

    "Bon, je dois y aller, maman."
    "D'accord."
    "Merci, maman."
    "C'est toujours avec plaisir, ma chérie."

     

    2. La fille

     

    Leila quitte l'appartement de sa mère, un sourire sur les lèvres.  Décidément, sa maman, c'est vraiment quelqu'un.

     

    2. La fille

     

    Le jour s'est levé à San Myshuno, mais c'est à peine si ses habitants peuvent s'en rendre compte.  Le temps est pluvieux et le ciel chargé de nuages.

     

    2. La fille

     

    2. La fille

     

    Après le départ de sa fille, Jeanne est restée un long moment à se regarder dans le miroir.  Le temps passe si vite.

     

    2. La fille

     

    Jeanne pourrait décider de retourner au lit et y terminer sa nuit, au lieu de quoi, elle s'installe sur son tapis de yoga.  Son esprit se met à vagabonder, malgré elle.

    Il parait que lorsque deux personnes tombent en amour l'une de l'autre, l'océan se met à chanter.

     

    2. La fille

     

    Lorsque Leila, pour la première fois, a parlé d'Arthur, à Jeanne, elle est certaine que, oui, l'océan, chantait ce jour-là.

     

    2. La fille

     

    Et le cœur de Jeanne, ce jour-là, s'est serré, priant le temps, meurtrier, de suspendre sa course, que  le sourire dans les yeux de sa fille, que l'amour y avait allumé, y brille toujours, comme un phare dans la nuit.

     

    2. La fille

     

     

     

    (à suivre...) 

     

     

     

     

     

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