•  

     

     

    6.

     

     

    C'est à l'aube que Jeanne s'est couchée, cette fois, et pourtant, fraîche comme un gardon, vers les 11 heures, elle a sauté du lit.

    Elle quitte son appartement après une dernière recommandation à Commandant:

    "Tu ne t'éloignes pas, tu veilles sur la maison, mon gros."

    C'est que Jeanne a reçu un appel quelques minutes plus tôt et qu'elle doit sans tarder se mettre en route:

    "C'est Lison Malpas.  Je m'inquiétais, nous avions rendez-vous à 11h30."
    "Je suis sur le chemin", avait menti Jeanne avec aplomb. "Je suis là dans quelques minutes."

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

     En vérité, Jeanne avait complètement oublié ce rendez-vous pris au Blue Velvet quelques jours plus tôt avec Lison Malpas, assistante de production de AVSims, société connue pour ses réalisations télévisuelles de réalité-live-show.

     

     

    6.

     

    Ce n'est évidemment pas parce que Jeanne est en retard qu'elle va renoncer au rituel de pose devant les paparazzis, toujours aussi férus de photos d'elle pour leur feuille de chou.

    "Un petit sourire, Madame Lol.  Plus à gauche, Jeanne..."

    Avec gentillesse, Jeanne se plie aux directives des photographes.

     

     

    6.

     

     

    Son oreille attentive n'a pourtant pas raté les premières notes de "Mad World", qui lui parviennent depuis le Blue Velvet.  Une certaine maladresse couplée à une fraîcheur agréable la fait sourire.  Pour sûr, un musicien amateur profite de ce moment où le monde n'a pas encore envahi les lieux afin de jouer quelques notes et tenter de glaner quelques sous.  Les clients du Blue Velvet, à cette heure, ne parlent pas encore trop fort, ne sont pas ivres et peuvent apprécier l'un ou l'autre morceau et le faire savoir en mettant la main à la poche. Jeanne se souvient de ce temps lointain où elle aussi, le ventre gonflé de ses jumeaux, elle parcourait les parcs et les bars pour survivre.  Julian, le père de ses jumeaux, avait une toute autre idée de la survie.  Ah!  Les bons plans de Julian pour se faire du fric...!  Jeanne se retient de soupirer; un frisson la parcourt de la tête aux pieds.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    Après un dernier geste à l'adresse des photographes et quelques fans réunis devant le Blue Velvet, Jeanne entre dans le bar.  Elle est curieuse de découvrir la musicienne du dimanche qui a donné vie à certains de ses souvenirs - même si ce n'étaient pas les meilleurs -, en quelques notes de musique.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    Elle l'observe, l'écoute attentivement, regrette le côté trop scolaire de l'interprétation, le manque de folie, même si certains arrangements sont de belle facture.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    La jeune fille joue les derniers accords puis son regard se pose sur Jeanne. 

    "Vous êtes Jeanne Lol?"

    Jeanne sourit doucement:

    "Oui, c'est moi, Jeanne Lol.  Et vous, vous avez beaucoup de talent, Mademoiselle."
    "Justine, je m'appelle Justine."

    Jeanne serre la main très douce de la jeune fille dans la sienne et la garde un long moment, semblant hésiter.



     

    6.

     

     

    6.

     

     

    "Mais", finit par ajouter Jeanne, "vous devriez jouer pour les autres et non pour vous si l'idée c'est de plaire au public et vous faire de l'argent."

    Jeanne sent l'air autour d'elle se refroidir d'un coup, Justine, d'un geste agacé, reprend sa main. 

    "Euh, excusez-moi, Madame, mais je ne pense pas vous avoir demandé votre avis sur ma musique.  Si ce que je fais ne vous plaît pas, rien ne vous oblige à m'écouter."

    Jeanne sourit.

    "C'est vrai.  Mais vous savez:  les caves et les garages sont bourrés de chanteurs et de musiciens de grand talent."

     

     

    6.

     

    "Excusez-mois mais je ne comprends pas ce que vous me voulez, là", s'agace la jeune Justine.
    "Ce n'est pas grave", soupire Jeanne qui conclut:

    "C'était très agréable de vous entendre jouer, j'espère vous revoir un de ces jours ici ou ailleurs.  En attendant, il y a un jeune homme là-bas qui a très envie de venir vous parler et moi, j'ai un rendez-vous... alors, je vous laisse."

    Justine a jeté un œil derrière son épaule, repéré le jeune homme qui la regarde avec attention, sa mine s'est fait souffreteuse et Jeanne s'est éloignée.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    Une histoire d'amour qui finit mal, c'est sûr, pense Jeanne sans plus se retourner et y ignorant dès lors que Justine s'est saisie de sa guitare et a déguerpi sans demander son reste, ni laisser s'approcher le pauvre jeune homme alangui. 

     

     

    6.

     

     

    Jeanne aperçoit une jeune fille, seule au bar; cela doit être Lison Malpas.

    En revanche, son œil averti, lui signale immédiatement qu'aucun barman ne fait sauter quelques bouteilles à cocktail derrière le bar.  C'est quoi ce binz?  C'est bien la peine de se donner du mal pour obtenir des entretiens dans des bars s'il n'y a personne pour servir les verres, les apéros et autre mignardises.  Voilà qui a de quoi contrarier notre Jeanne qui se retient de justesse de faire demi tour.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

     Jeanne s'assoit néanmoins à côté de Lison, priant intérieurement qu'Albert, le mixologue de talent, le seul, le vrai, l'unique, apparaisse derrière le bar.  L'espoir fait vivre.

    "Bonjour, vous êtes Lison Malpas?"
    "Ouiii... et?... Ooh!  Enchantée, Madame..."
    "Appelez-moi, Jeanne."

    La femme roucoule:

    "Je ne sais si j'oserais, je vous admire tellement..."
    "Allons, permettez-moi d'insister..."

    Après un flot ininterrompu d'amabilité en tous genres et de cirage de pompe en bonne et due forme, Jeanne s'exclame:

    "Venons aux faits.  Alors dites-moi, quelle est donc cette proposition dont vous ne pouviez me faire part ni par téléphone ni par mail?"

     

     

    6.

     

     

    L'assistante du producteur d'AVsims gesticule sur son siège puis lance, d'une voix si enthousiaste qu'elle monte dans les aigus:

    "Le cube des célébrités!  Un programme original...  Des célébrités sont enfermées dans un cube, enfin des cubes... le but c'est de résoudre des énigmes et réussir des épreuves afin de progresser, se retrouver et trouver la sortie..."

    Jeanne n'écoute que d'une oreille, c'est qu'il fait soif ici.

     

     

    6.

     

     

    "Excusez-moi un instant", dit-elle.

    Jeanne se lève et se dirige derrière le bar, an maugréant intérieurement que finalement, c'est bien vrai: on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même."

     

     

    6.

     

     

    "L'originalité", continue Lison, "repose également sur le fait que c'est le public qui pose les énigmes et décide des épreuves. Oh!  Des épreuves assez simples, plus dans le style action/vérité, vous voyez.  Cela peut vraiment être fun..."

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    "C'est payé combien?"

    Voilà une question qui arrive bien tôt, Lison est décontenancée.  Les stars que Lison a abordées pour son projet avaient d'autres questionnements avant celui-là: combien de temps dure l'émission figure en tête des interrogations directement suivies par des oh ah oh misère, quand il est question du "comment se nourrir, dormir et s'occuper de ses ablutions" lorsqu'il est dit que tout dépend de la réussite des épreuves.

     

     

    6.

     

     

    "Il y a un montant garanti qui se multiplie au fur et à mesure du jeu si la célébrité est retenue par le public.  L'idée, c'est associé la star à une juste cause, une association qui..."

    Jeanne secoue la main:

    "Pardon, je vois un ami que je dois saluer; cela fait longtemps que je ne l'ai plus croisé."

    Jeanne se dirige vers Walter Hol qui, lui aussi l'a repérée et ne semble pas ravi de la voir en compagnie de l'assistante de production d'AVsims.

     

     

    6.

     

     

    "Walter!  Commissaire Walter Hol!  Que faites-vous donc ici? Dans ce lieu de débauche à l'heure du déjeuner?"

    Avec douceur, Jeanne se glisse dans les bras du grand gaillard qui l’œil acéré a grincé:

    "Jeanne... Et bien, moi, je ne suis pas surpris de te voir dans ce lieu de débauche à cette heure de la journée.  Mais qu'est-ce que tu fiches avec ce vautour, là?"
    "Lison?  Bah, j'ai besoin d'argent, Walt'.  Tu sais comment ça va..."

     

     

    6.

     

     

    L'homme rit, tel un ours des cavernes:

    "Tu ferais beaucoup mieux de faire ce que tu fais le mieux pour gagner de l'argent: jouer, composer."
    "Tu as raison", rit à son tour Jeanne, en posant son menton sur la poitrine de son ami.  "Ce n'est pas pénible et fatigant, dis-moi, mon cher Walt', d'avoir toujours raison, raison sur tout?"
    "Disons que l'on s'habitue petit à petit."

     

     

    6.

     

     

    Jeanne glousse puis plus sérieusement questionne son ami:

    "Il paraît que tu vas retourner à Windenburg?"
    "C'est probable, oui."
    "Une promotion, encore?"
    "Une promotion encore", acquiesce le policier.
    "Alalala... ce que l'on ne ferait pas pour l'argent!" le taquine Jeanne.
    "Ce n'est pas pour l'argent... enfin, je veux dire..."

    Jeanne rit de plus belle.

    "Et ton charmant second te suit là-bas?"
    "Charlie?  Tu le connais?"
    "Oui, nous avons échangé quelques mots, un soir."

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    "Ah bon, il ne m'a rien dit.  S'il m'accompagne, je ne sais pas encore, on verra.  Il a quelques engagements personnels ici et ... bref, je ne vais pas te raconter sa vie."

    Jeanne hausse les épaules:

    "Cela ne pourrait qu'être plus intéressant que ce que me raconte cette Lison.  Mais bon, soit.  Je dois y retourner."

    Jeanne tourne sur elle-même puis sourit:

    "Mais... Walter; tu m'appelles?  On se fait une bouffe?"
    "Oui, bonne idée, j'en parle à Carine et je te dis..."
    "Si tu veux proposer à ton charmant second, Charlie, d'être de la partie, ce sera, pour ma part, avec plaisir", sourit encore Jeanne.  "Il m'a laissé une très bonne impression la dernière fois."
    "Je n'en doute pas..." sourit Walter Hol qui ne peut s'empêcher d'ajouter, "mais, Jeanne, même si je n'aime pas me mêler de ce qui ne me regarde, je ne crois pas que Charlie soit quelqu'un pour toi."

    C'est ce que Jeanne avait cru comprendre, ce fameux jour, lorsqu'il l'avait proprement éconduite.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    "Ne t'inquiète pas pour ton ami, Walt', je ne suis pas à la recherche d'un troisième mari.  C'est bon, j'ai donné.  Et je te taquinais pour Charlie.  Vous voir, toi et Carine, c'est tout ce qui me plairait."

    Jeanne est sur le point de rejoindre Lison mais Walter pose sa main sur le bras de Jeanne:

    "Jeanne, je profite de te voir... enfin, disons que je ne t'ai rien dit mais..."

    La voix de Walter s'est faite sérieuse, Jeanne comprend immédiatement.

    "Julian est sorti?"

    Walter acquiesce:

    "Il traînerait dans le coin à ce qu'il paraît."

    La gorge de Jeanne s'est serrée.

    "D'accord", dit-elle simplement, puis elle ajoute:

    "Ne t'inquiète pas pour moi, Walt'."
    "Je ne m'inquiète pas pour toi, Jeanne."

     

     

    6.

     

     

    Jeanne s'en retourne vers Lison.

    "Mais c'était Walter Hol!  Waouh!  Une célébrité lui aussi.  Pour d'autres raisons, évidemment.  Il est chargé des rapports avec la presse, maintenant.  Il paraît que c'est un homme vraiment charmant.  Tout le monde le connaît à San Myshuno."
    "On le connaît surtout parce que c'est le meilleur flic de San Myshuno.  Et arrêtez de roucouler comme ça, Walter est un homme marié."

     

     

    6.

     

     

    Jeanne a grincé des dents en même temps qu'elle a parlé.  La voix de Lison s'est faite miel:

    "Marié, oui, marié à une ancienne prostituée, il parait."

     

     

    6.

     

     

    Jeanne soupire, avale la réplique cinglante qui lui brûle les lèvres, choisit le silence.

    "Vous l'avez connu comment?  Vous le connaissez bien?" continue à s'enthousiasmer l'assistante de production. Jeanne répond en haussant les épaules:

    "Je le connais, oui.  Je vous l'ai dit, c'est un ami."

    Jeanne avale un gorgée de vin.

     

     

    6.

     

     

    "Notre entretien est terminé, Madame  Malpas.  Envoyez-moi votre proposition par écrit, je vais réfléchir à tout ça."
    "Par écrit?  C'est-à-dire que j'aurais préféré ... enfin, je veux dire...  Vous êtes intéressée alors?"
    "Il faut voir.  J'aurais préféré faire "Danse  avec les stars"; mais bon..."
    "Danse avec les stars, ce n'est pas sur notre chaîne."
    "Dommage.  Cela m'aurait vraiment plu de participer à cette émission: des beaux danseurs, de la musique...  La vie, quoi."
    "Je suis désolée", baragouine, penaude, Lison.
    "Ce n'est pas de votre faute, on ne choisit pas toujours pour qui on travaille."
    "Mais je..."
    "N'en dites pas plus, envoyez-moi tout ça, en détail le plan financier surtout, et je vous reviens dès que possible."

     

     

    6.

     


    "D'accord", acquiesce Lison qui a bien compris que Jeanne en avait assez de cette entrevue et qui mise sur le fait qu'il y a une chance que Jeanne ne lise pas le contrat et le signe sans savoir à quoi elle s'engage.  Allez, quoi, parfois, il faut savoir miser sur sa bonne étoile.  Puis bon, elle note pour elle-même de gonfler le point "rémunération" du contrat, pour le cas où Jeanne lirait quand même l'un ou l'autre article du contrat.

     

     

    6.

     

     

    Avec soulagement, Jeanne voit Lison quitter le bar. 
    Elle soupire.  Jeanne comprend mieux à présent la réaction de Leila hier au téléphone.

    "T'inquiète, maman, il faut qu'on parle de ça aussi mais là, je suis désolée, je ne suis pas seule... "

    Jeanne avait supposé que Leila était avec Arthur à ce moment-là.  Mais non.  Evidemment non.  C'était le père.  Le père prodigue.  Bien sûr.  Julian.

    Jeanne avale doucement une gorgée.  Lui en parlera-t-elle à Leila, ce soir, lorsqu'elle viendra dîner?  Non, probablement non.  Lui dire quoi?  "Méfie-toi.  Ton père ne changera jamais.  Il ne sera jamais quelqu'un de fiable?  Un baratineur.  Voilà ce qu'il est et ce qu'il sera toujours?" A quoi bon?  Ce n'est pas comme si Leila l'ignorait.

    Sans hâte Jeanne finit son verre, l'esprit un peu encombré de pensées sombres.   Julian.

    "Je me pose au feu de tes yeux et je lève mon verre à nos amours, belles et éternelles comme toi, ma Jeanne",lui disait-il, doucement ou avec emphase.

    Et ses lèvres avinées se posaient avec délicatesse au creux de la gorge de Jeanne, ses mains vagabondes glissaient sous ses jupes.  C'était une déflagration de passion et d'amour.  Julian n'était pas un amant très imaginatif; il n'en avait nul besoin, ses doigts, ses lèvres embrasaient Jeanne toute entière sur leur passage.
    Jeanne a tellement aimé Julian.  Un amour fou, intense, une admiration sans borne, une confiance absolue en lui, sans limite, pensait-elle.  Elle a tant voulu y croire au "toujours", au "à jamais" et "jusqu'à ce que la mort nous sépare".

     

     

    6.

     

     

    Puis, l'amour s'est fait la malle.  Après les sentiments d'amour, lorsque vinrent la rancœur, la colère et les regrets, les mains vagabondes et les lèvres chaudes de Julian glaçaient Jeanne et ivre de douleur, rien que son regard posé sur elle tétanisait Jeanne et il rageait:

    "Je bouffe ton indifférence, Jeanne, comme on bouffe de la merde et je te pisse à la raie..."

    Julian est vraiment grossier quand il est blessé, lorsque ses mots n'ont plus le pouvoir d'émouvoir.  Il tente alors d'écorcher vif ce qui reste, à la hache.  Mais Jeanne n'était plus qui'indifférence, effectivement, et l'indifférence restera toujours la plus efficace des carapaces face à un homme tel Julian, face à un homme que l'on n'aime plus.

     

     

    6.

     

     

    Jeanne se fait violence, ne se sert pas un autre verre, décide de rentrer chez elle, elle a perdu sa bonne humeur entre la quatrième et la cinquième gorgée.  Elle regagne à pied son quartier.  L'air est encore frais.  Il a plu toute la journée

     

     

    6.

     

     

     Lorsqu'elle arrive à proximité de son immeuble, le regard de Jeanne est attiré par un petit garçon qui semble un peu perdu.

    Vivian.

    Ralala, les gamins, encore plus collants que la glu.  C'est pour cela que Jeanne essaye toujours de les éviter.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    "Salut, je vous attendais", lance le gamin.
    "Ah et bien moi, je ne t'attendais pas, Vivian.  Milou ne m'avait pas prévenue que tu passerais."

    Vivian lève son petit menton de matador:

    "Milou ne sait pas que je suis ici."
    "Et bien bravo", se contente de commenter Jeanne.
    "Je voulais vous parler", insiste Vivan.  "Et cela n'a rien à voir avec Milou ou son stupide concours de talents."

     

     

    6.

     

     

    Jeanne fronce les sourcils; cela a l'air bien sérieux tout ça.  Son petit doigt lui crie "Emmerdes en approche...  Je répète : Emmerdes en approche..."

     

     

    6.

     

     

    Jeanne hausse les épaules et sourit:

    "On fait la course, Vivian.  Si tu arrives à me suivre, tu gagnes le droit de me parler..."

    Et sans attendre, dans une envolée de rire, Jeanne se précipite vers l'entrée de son immeuble.  Surpris, Vivian hésite avant de se lancer sur les talons de Jeanne.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    "Décidément", pense Vivian, "son père a bien raison, ces gens-là ne sont pas comme eux; à prendre la vie pour un jeu et eux pour des pions tout juste bons à satisfaire leur amusement...Non!  Vraiment!  Aucun d'eux ne méritent leur respect." 

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

    6.

     

     

     

     

     

     (à suivre...)

     

     

     

     

     

     

     

    Pin It

    12 commentaires
  •  

    Il est là, il la regarde, Claire sent son regard de démon.  Louis.  Son fils.

    « Va-t’en, sors d’ici », grogne Claire.
    « Je prends juste mon cahier de devoirs », demande pardon Louis d'une petite voix, se détournant de sa mère au plus vite qu'il le peut.

     

     

     

     

    Claire déteste la voix de son fils, son ton sirupeux, son regard sur elle qui la jauge, la juge, la terrifie.  Si elle le laisse l’approcher, il va la blesser, lui enfoncer les ongles dans la paumes de sa main, la griffer de bas en haut, la contaminer.  Parfois, elle prend les devants, elle ricane, pied de nez au mal, elle s'enfonce elle-même les dents d'une fourchette, la lame d'un couteau dans la main, la cuisse, le bras...  Elle est maîtresse de son destin et décide seule de ce qui la blesse ou non... pas lui, pas le mal!  Et cela l'apaise de prendre le contrôle, de retrouver la maîtrise de la douleur.  Un jour, elle parviendra à enfoncer la lame, les dents... de part en part de sa paume et alors elle saura, elle saura qu'elle a gagné.

     

    2. Préqul Louis

     

    «Tout va bien, chérie ? »

    C’est Eric qui est rentré tel un indien sur la pointe de ses mocassins, sans bruit, pour la surprendre, dans la cuisine.

    « Cela va comme cela peut aller quand on est dans la même pièce qu’un démon », a-t-elle envie de cracher mais Claire se tait, inspire profondément, toujours en proie à des frissons après cette proximité imposée avec son fils.  Elle ne  fera pas le plaisir à Eric de lui adresser la parole, elle lui en veut tellement. Ignore-t-il qu’elle sait ?  Elle sait pourquoi il n’est jamais là, pourquoi il ne la serre plus dans ses bras, pourquoi il ne fait que lui parler de banalités, à elle, comme si elle était la boulangère du coin.  Elle a lu les messages qu’il envoie à cette Dana.  Ah !  Dana !  C’est toujours de ses amis qu’on a le plus à craindre ; c’est évident.

    Et l’autre jour, elle les a vus se parler, trop près l’un de l’autre, le regard plongé dans le regard de l’autre comme si personne n’existait.

     

     

     

     

    Eric ne force pas, n'impose pas à sa femme de parler, il vérifiera juste, tout à l'heure, lorsqu'elle aura le dos tourné qu'elle a bien pris son traitement, le traitement prescrit par le psychiatre, le professeur Halar.  "Dans certains cas, très rares, la névrose puerpérale s'installe et avec elle, son lot d'hallucinations", lui avait encore répété le praticien.  "N'ayons crainte, il faut du temps mais Claire ira mieux, va mieux déjà.  Nous notons de réels progrès, n'est-ce pas?"  Parfois oui, parfois non.  Ce que Eric ne comprend pas c'est que, d'après ses lectures, cette psychose dont est atteinte Claire, se doit d'être éphémère, alors pourquoi perdure-t-elle ainsi?  Eric avait plus d'une fois essayé d'interroger le professeur à ce sujet mais le sourire complaisant du médecin lui répondait toujours, donnant à Eric cette horrible sensation d'être un moins que rien.  C'était vrai sans doute.  Qu'en savait-il franchement, lui, le simple flic, de toutes ces pathologies?

    Eric soupire, chasse ses dernières pensées, se répète qu'il doit être patient et va rejoindre son fils.

     

    "Tu as bien dormi, Louis?"
    "Oui, papa."
    "Tu n'avais pas terminé tes devoirs, tu sais, je n'aime pas quand tu ne finis pas tes devoirs."
    "Je refais juste un exercice ou deux, j'ai une interro aujourd'hui."

    Le père acquiesce.  Quel brave petit gars, si courageux!

     

    2. Préqul Louis

     

     "Tu sais papa, il y a un club de théâtre à l'école, après les cours.  Ils vont monter une pièce.  J'aimerais bien passer les auditions.  Ce serait pour après les cours, le mardi et le jeudi.  Est-ce que tu serais d'accord?"

    Eric est toujours d'accord pour les activités qui tiennent Louis éloigner de sa mère lorsqu'il n'est pas là; alors évidemment, il va accepter.

     

    2. Préqul Louis

     

    "Tu me promets que tu seras sérieux si tu es retenu, que tu ne piqueras pas une crise si tu ne l'es pas et que tu n'agresseras personne pendant les répétitions même si les autres t'ennuient?"
    "Promis.  Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer", jure Louis, le nez en l'air.
     

     

    2. Préqul Louis

     

    "Alors, c'est d'accord"
    "Chouette, merci, papa!"

    Louis serre fort son père contre lui, l'embrasse doucement et ajoute:

    "Passe une belle journée, papa."
    "Toi aussi, mon fils."

     

    2. Préqul Louis

     

    Louis ramasse ses affaires et s'enfuit, le car scolaire n'est jamais en retard, lui.

     

     

     

     

     

    Pin It

    8 commentaires
  •  

    Dans la maison des Van Laer- Windenburg

     

    Il est tard mais Louis attend sagement que son père vienne l'embrasser avant d'aller se coucher.    Il l'a entendu rentrer du boulot et il sait qu'il ne va pas tarder à venir le voir. 

    En effet, il n'y a pas long à attendre, Louis entend déjà les pas de son père dans les escaliers et un petit sourire crispé se dessine sur ses lèvres. 

     

    1.Prequ'l Louis

     

    1.Prequ'l Louis

     

    "Ça va, mon gars?"

    Louis ne répond rien, il a reconnu le ton de son père, un rien compressé, un rien stressé.  Louis se contente d'essayer à nouveau d'avaler la grosse boule qui lui obstrue la gorge depuis quelques heures déjà, depuis qu'il a entendu la directrice de son école lui dire qu'elle allait prévenir son père "pour son comportement inacceptable".  C'est comme une petite pelote de laine, cerclée d'épingles qui resterait coincée au fond de son gosier et l'empêche non seulement de parler mais de respirer aussi et qui lui fait monter, sans qu'il n'y puisse rien, des sanglots aux bords des yeux et des lèvres.  Parfois, il lui semble même qu'un goût de fer se mélange à sa propre salive, comme s'il avalait son propre sang.

    Eric Van Laer, s'assoit aux côtés de son fils.  Il a envie de le serrer dans ses bras, de fourrer son nez dans sa tignasse blonde, respirer à plein poumons son parfum, mouiller les joues de son garçon de baisers fous et doux, le noyer de tendresse, le couvrir de promesses mais il reste là, pantelant, le souffle court.

    "Madame Violette m'a encore appelé au travail, Louis.  Il paraît que tu t'es encore battu, en pleine classe, cette fois."

     

    1.Prequ'l Louis

     

    "Encore, encore, encore." Louis ne peut pas nier les faits.  C'est comme un chien fou à l'intérieur de lui, un mot, une parole, un regard ou le sentiment d'être nié et ses poings se lèvent, la rage le saisit; il faut qu'il frappe.  Et il n'en est jamais désolé, ni pendant, ni après.

    "Tu peux me parler, tu sais ça? N'est-ce pas, Louis?"

    C'est faux, Louis le sait.  Il ne peut pas parler de ça avec papa.  Avec papa, il doit être sage, sourire, faire comme si tout allait bien, plonger son nez dans les cahiers ou accepter, toujours en souriant, de faire une petite partie d'échec ou une partie de cartes ou une partie de pêche.

    Il peut aussi lui demander s'il veut bien écouter sa récitation ou l'aider pour son projet d'école.

    Mais parler, non, Louis ne peut pas parler à son père.  Il ne peut pas lui dire qu'il a un chien fou, enfermé à l'intérieur de lui-même, qui en a assez d'être tenu en laisse et qui, parfois, se met à grogner et donne des coups de gueule à l'intérieur de lui-même.  Il doit le lâcher, ce chien-là, de temps en temps, pour reprendre des forces, pour réapprendre à respirer.  C'est comme ça et de cela, Louis ne peut pas en parler avec papa.  Papa n'est pas capable de comprendre ces histoires de chien fou.  Papa serait trop triste et trop déçu d'apprendre que le ventre de Louis est une niche pour chien.

    "Je sais que ce n'est pas facile pour toi, Louis, avec maman qui est malade.  Pour le moment, elle n'est vraiment pas bien, c'est ça?  Elle t'a encore fait la misère?  Tu aurais dû  me le dire."

    Des reproches, encore des reproches.  Il ne manquait plus que cela.  Le chien enragé à l'intérieur de Louis fait un rond sur lui-même, ses pattes griffent l'intérieur de son estomac, lui donne la nausée.

    Sourire, sourire encore, toujours.

    "Ça va, papa.  Ça va.  Ne t'inquiète pas."
    "Bien sûr que je m'inquiète."

    La voix d'Eric est douce.

    "Il ne faut pas, papa, je t'assure, je vais bien."

     

    1.Prequ'l Louis

     

     

    Eric est si fier de son fils, si courageux qui jamais ne se plaint, qui est le plus brillant de sa classe, toujours prêt à rendre à service.  Alors oui, c'est vrai, peut-être que, parfois, Louis ne se laisse pas faire et répond par les poings à certaines brimades.  Peut-on vraiment le lui reprocher?  N'est-ce pas normal pour un enfant de son âge?  C'est ce qu'Eric a demandé à la maîtresse de Louis et celle-ci est restée silencieuse comme si elle hésitait à répondre et a répondu pourtant:

    "Il s'acharnait vraiment sur son camarade, Monsieur Van Laer.  J'ai dû faire appeler l'un de mes collègues, je n'arrivais pas seule à le calmer, à le maîtriser et il m'a frappée aussi..."
    "J'en suis vraiment désolé, Madame.  Je vais en parler avec Louis et il sera sanctionné, évidemment.  Vous pouvez me faire confiance."
    "Peut-être pourrions-nous envisager de nous rencontrer, avec Louis, et toute l'équipe enseignante?  Ce n'est pas comme si c'était la première fois que ça arrivait."

    Eric a dégluti silencieusement, grimacé.

    « Je vais en discuter avec Louis. »

     

    1.Prequ'l Louis

     

    « Tu sais, papa, j’aimerais beaucoup qu’on aille camper, tous les deux, à Granite Falls un de ces week-ends. »
    « J’aimerais beaucoup moi aussi », répond Eric qui sait déjà que cela ne sera pas possible.  C’est impossible de laisser Claire seule un week-end entier.
    « Je te montrerai tous les coins qu’on a visités avec les scouts.  Il y a des endroits de folie pour pêcher.  Tu adorerais. »
    « J’en suis sûr.  En attendant qu'on aille à Granite Falls, on pourra aller au parc ; pas ce week-end parce que je suis de garde mais le prochain, peut-être. »

    Le sourire de Louis déteint et s’assombrit.  Papa travaille ce week-end, ce n’est pas une bonne nouvelle.

    "Tu ne me demandes pas comment va ton camarade, Louis?"

    Louis sourit, il lui a juste pété le nez à Kenny, il devrait s'en remettre.

    "Oh oui, bien sûr, comment va Kenny?"

    Eric soupire:

    "Cela va aller pour lui; mais cette fois, on ne va pas pouvoir y échapper, on va devoir accepter un rendez-vous tous les deux avec l'école."

    Louis hausse les épaules:

    "D'accord."

     

    1.Prequ'l Louis

     

    « Bon, il est tard, Louis.  Allez, au lit. Tu t’es brossé les dents ? »
    « Oui, oui. »

    Louis se glisse sous ses draps et Eric embrasse doucement le front de son enfant.

    «Il était super bon, papa, le gratin que tu m'avais préparé.»
    «Je suis content qu'il t'ait plu.»
    «Ah oui, c'était trop bon.  Il en reste si tu en veux.»
    « Super. Bonne nuit, fils. »

    « Bonne nuit, papa. »

     

    1.Prequ'l Louis

     

     

    1.Prequ'l Louis

     

    En sortant de la chambre, Eric éteint la lumière et hésite un moment sur le pas de la porte, voudrait ajouter quelque chose mais finalement se tait et disparaît dans le couloir après un dernier regard à Louis qui semble s’être endormi dans la minute, sa petite main repliée près de sa bouche.  Comme lorsqu’il était bébé et de la même façon, Eric a eu envie d’y glisser son doigt et sentir la poigne de son fils se replier tout autour dans une douce et confiante étreinte. 

     

    1.Prequ'l Louis

     

    1.Prequ'l Louis

     

     

     

    Une bouffée d’amour submerge Eric tandis qu’il descend au rez-de-chaussée, ses joues rosissent de honte, il y a tellement de minutes et d’heures qu’il regrette la venue de Louis dans sa vie et celle de sa femme.  Le début du cauchemar.  Il voudrait tellement retrouver sa vie d’avant.  Parfois, il se sent si désespéré qu’il fuit à toutes jambes cette maison, qu’il se noie dans des problèmes qui ne sont pas les siens, son boulot de flic, comme une thérapie à son propre malheur.

     

    1.Prequ'l Louis

     

    Eric n’a pas mangé ce soir, n'a pas fait réchauffer le fameux gratin.  Il n’a pas eu la force de lutter contre la nausée qui l'accompagne les jours comme celui-ci lorsqu'il pose le pied dans son foyer.

    Eric se glisse dans le lit, à côté de Claire qui dort déjà, dans la même posture que Louis, les doigts repliés tout près de sa bouche qu’un léger sourire étire. 

     

     

     

    1.Prequ'l Louis

     

    « Quels rêves sont les tiens, ma chérie ? » se demande Eric qui refuse de fermer les yeux.  Il la regarde.  Il la voit.  Il voudrait poser une caresse sur le rond de son visage, s’approcher doucement et baiser ses lèvres.  Il n’en fera rien, Claire doit se reposer; elle semble toujours si fatiguée, si lasse.  Le traitement prescrit par le psychiatre l'épuise vraiment.  Eric serre les paupières, quand s'en iront cette langueur, cette mélancolie?  Claire ira-t-elle bien, bientôt?  Eric a cette impression que le temps s'étire sans fin, qu'il n'y a pas de fin, que cette fin n'arrivera jamais.  Et pourtant, si, cette fin arrivera, inexorablement, bien sûr, comme il se doit. 

     

     

    1.Prequ'l Louis

     

     

     

     

     

     

     

    Pin It

    11 commentaires
  •  

     

    Ce jour, il n'est pas cinq heures mais il n'est pas beaucoup plus tard non plus, San Myshuno s'éveille toujours, et Jeanne, à nouveau, est cueillie dans son sommeil par un inopportun qui sonne à la porte d'entrée.  Jeanne grommelle mais finit, par la sonnerie stridente agacée, par se lever, enfiler short et t-shirt sous l’œil goguenard du Commandant.

     

    5.

     

     

    5.

     

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

     

    C'est Milou, Milou qui veut en découdre, c'est une évidence dès le premier regard, confirmée par les premières paroles.

     

    5.

     

    5.

     

    Décidément, c'est à croire que la terre entière en veut à Jeanne et que tous les démons du monde se sont ligués contre elle.  Ce n'est pas que Jeanne ne mérite pas cette colère mais il est une heure plus favorable à se prendre en pleine tronche les reproches des uns et des autres.

    Les yeux clos, Jeanne accueille les invectives de son amie sans broncher.

     

    5.

     

    "Damso!  A un spectacle d'enfants ayant pour vocation à récolter des fonds!  Tu te fiches de qui, Jeanne?  Des paroles pareilles dans la bouche d'un enfant de dix ans!  Tu sais de quoi parle cette chanson, bon sang?!"

     

    5.

     

    Jeanne doute que ce soit une vraie question et hésite à y répondre.  Milou, de toute façon, reprend de plus belle, ânonnant le couplet qui semble faire polémique:

    "T'es déjà trentenaire, on s'envoie en l'air.  Mais j'ai qu'la vingtaine, donc j'ai qu'ça à faire.  Me parle pas de mariage, j'te fais perdre ton temps. 
    Mais qu'est-ce que c'est bon.  Quand j'p'lote tes implants.  Non mais oh, Jeanne! J'p'lote tes implants!" 

    Et histoire de planter plus profond le clou, Milou répète:

    "Dans la bouche d'un enfant de dix ans, Jeanne!"

     

    5.

     

    Jeanne soupire.

    "Tu n'aimes pas Damso, c'est ça?"

     

    5.

     

    Et cette seule question fait repartir Milou au quart de tour:

    "Tu es vraiment irrécupérable, Jeanne, et en plus, tu te fiches de moi!"

     

    5.

     

    Jeanne hausse les épaules:

    "Vivian, lui, aime Damso.  C'est ce qu'il écoute en ce moment.  Je pensais que..."
    "Non, tu ne penses pas, Jeanne, tout ce que tu voulais c'est me foutre dans la merde!  Je n'aurais jamais dû te demander un service.  Je savais que tu ferais tout foirer mais je ne sais pas pourquoi, après toutes ces années, j'arrive encore à croire en toi.  Et à chaque fois, tu me déçois."

     

    5.

     

    Il est tôt et, si Jeanne perçoit la détresse de son amie, elle ne s'en trouve ni émue ni honteuse.  Elle se dirige vers la cuisine, suivie de près par Milou.

     

    5.

     

    Milou se laisse tomber sur une chaise:

    "Tu n'aurais pas pu choisir le Roi Dagobert à jouer au piano, comme tout le monde l'aurait fait?  C'était trop te demander?"
    "Ah tu préfères le Roi Dagobert avec sa culotte à l'envers plutôt que Damso qui pelote des implants.  Je vois..."

     

     

    5.

     

    La situation est cocasse; enfin, Jeanne trouve la situation cocasse mais pressent qu'il ne serait pas bon de rire, cette fois; à l'évidence, Milou a perdu son sens de l'humour depuis un sacré moment.

    "Tu veux un café?" demande Jeanne, "ou que je te prépare un œuf sur le plat?...  ou une salade aux œufs... Quitte à se peler un œuf..." ne peut-elle s'empêcher d'ajouter, un petit sourire aux lèvres.
    "Et cela te fait rire, en plus", lâche désabusée Milou en ouvrant les bras et la bouche tremblotante d'émotion.
    "Tu prends les choses trop à cœur, Milou, ce n'est qu'une chanson.  Et si tu as appris que c'était Damso que le petit allait chanter c'est que tu l'as entendu fredonner les paroles.  C'est cool, il travaillait les paroles comme je le lui ai demandé."
    "Non, ce n'est pas cool, Jeanne.  Vivian ne chantera pas Damso à ma fête de jeunes talents; pas devant des gens qui sont sensés faire des dons et qui vont être choqués ..."
    "Oh je t'en prie, Milou, tu en fais des caisses!  Ce n'est qu'une chanson, une chanson parmi d'autres.  On s'en fout de choquer les braves gens."
    "Non, Jeanne, moi, je ne m'en fiche pas."

     

    5.

     

     

    5.

     

     

    Le ton de Milou est désabusé.

    "Il faut que les gens soient touchés pour ouvrir leur portefeuille.  Le centre a besoin de dons privés, ce ne sont pas avec les aides de l'état que l'on peut s'en sortir..."

    Milou balaie l'air de sa main.

    "De toute façon, Jeanne, tu ne comprends jamais rien."

    Jeanne ne peut qu'acquiescer:

    "Tu as raison, je ne comprends jamais rien à rien.  Tu m'avais presque convaincue que ce spectacle, c'était pour les jeunes, afin qu'ils s'investissent dans un programme commun, afin de les aider à échapper à leur quotidien et les aider par le créatif à exprimer leurs émotions et leur petit talent.  Mais en fait, j'avais raison, c'était juste un spectacle de bêtes de foire que tu voulais livrer en pâture à de précieux donateurs."

    Cette fois, Milou ne conteste pas.

     

    5.

     

    "Je suis désolée de te l'apprendre", ajoute Jeanne, "mais Vivian n'aurait  jamais accepté de chanter ou jouer le Roi Dagobert sur scène."
    "Il a dix ans, évidemment que cela l'aurait amusé... mais non, il fallut que tu fasses ta jeanne!"

     

    5.

     

     


    "Je comprends que tu aies envie de maintenir les petits que tu accueilles dans une espèce d'idée de l'enfance que tu as; mais ils n'y sont plus, ne t'en déplaise, depuis longtemps, ces gamins, comme Vivian, dans l'enfance."
    "C'est à cause d'adultes comme toi qu'ils n'y sont plus."

     

     

    5.

     

    L'insulte - oui, c'est bien une insulte- claque dans le petit matin de San Myshuno et glace et froisse Jeanne, cette fois.

    "D'accord, Milou, nous y revenons... encore et toujours.  A moi.  A tout ce que tu me reproches.  A tout ce que tu détestes chez moi.  A ces mille erreurs que j'ai commises et que tu me reproches encore et encore.  Je crois que toi et moi, il est temps que nous fassions une pause.  Je te demande de sortir de chez moi avant que l'irréparable ne soit dit."

     

    5.

     

    Milou est désarçonnée: jamais Jeanne ne se rebelle contre elle et depuis les années, elle avait pris l'habitude que son amie se plie à ses moindres désirs.  Milou, depuis le temps, disait toujours à Jeanne les choses qui lui venaient, comme elle les pensait, franche jusqu'au bout des ongles, sans filtre et cela semblait glisser sur Jeanne comme l'eau sur les plumes d'un canard.  Jusque là.  Jusqu'à aujourd'hui.  Prise au dépourvu, la jeune femme ne sait plus comment réagir.

     

    5.

     

    "Sors de chez moi, Milou", répète Jeanne.  "Va-t'en."

     

    5.

     

    Milou pince les lèvres, inspire profondément:

    "Et pour Vivian?"

    Jeanne ne dit rien.

    "Tu laisses tomber, c'est ça?  Je lui dis que tu ne veux plus t'occuper de lui?"

     

    5.

     

    C'est vraiment dégueulasse ce que fait Milou et Jeanne a envie de lui cracher au visage, elle se contente de répondre:

    "Si Vivian ne peut pas chanter Damso à ta putain de fête et qu'il accepte de chanter le Roi Dagobert ou une autre chansonnette de gosse, qu'il me le dise lui-même, et qu'il me demande de la lui apprendre.  Je le ferai.  Perso, Damso ou Dagobert, c'est du pareil au même pour moi.  Quoique tu en penses, je n'ai jamais eu dans l'idée de bousiller ton spectacle à la con."

     

     

    5.

     

    Milou n'ajoute rien et sort, enfin, de l'appartement de Jeanne.

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

    Heureusement, Jeanne a une faculté hors du commun à ne jamais ressasser bien longtemps les événements pénibles qui peuvent égrainer son existence.  Comme une évidence, la vie lui a appris qu'il y a toujours plus grave que ce dont on souffre et qu'il ne sert à rien de se morfondre.  Malgré tout, elle se dit qu'elle n'aurait pas dû s'emporter, elle aurait dû laisser filer, acquiescer.  C'est toujours plus facile d'éviter le conflit et les disputes.  Mais soit...  Il faut accepter ses faiblesses et Jeanne sait depuis longtemps qu'elle en bourrée et que c'est ainsi et que quelque part, c'est tant mieux.

     

    5.

     

    Puisque, à nouveau, et pour le troisième matin consécutif, Jeanne est debout à l'aube, elle en profite et fait quelques taches ménagères.  

     

    5.

     

    5.

     

    Elle remplace le bol de croquettes de Commandant, se demande si elle ne devrait pas en acheter d'une autre marque, l'animal n'a pas l'air de les apprécier plus que cela, celles-ci.

     

    5.

     

     

    Jeanne saute aussi dans ses baskets et s'en va pour un petit footing matinal, ça régénère le corps et l'esprit.  Jeanne aime ça.

     

    5.

     

    Puis vient l'heure du tournage de la pub qu'elle doit tourner aujourd'hui, histoire de renflouer un peu ses caisses.  L'idée du cachet à venir la met en joie.

     

    5.

     

    Il fait un temps magnifique aujourd'hui.  C'est le printemps qui s'installe et amène avec lui quelques douceurs estivales.  Avec la neige qui tombe à gros flocons, c'est le temps que Jeanne préfère.  Cela donne la banane, ça rend léger.  

     

    5.

     

    Jeanne a l'habitude des plateaux de tournage.  Elle passe par le maquillage puis le costume et se rend compte, en lisant et apprenant son texte qu'elle a accepté une pub pour du produit de nettoyage.  C'est amusant; c'est bien un créneau dans lequel elle ne se voyait pas être proposée.  Non mais quand même, égérie de "frottemousse" la mousse qui lave et dégraisse sans effort, c'est rigolo.  C'est sans doute le "sans effort" qui a fait penser à elle.  Jeanne ricane.  Décidément, la vie est bien surprenante.

     

    5.

     

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

     

    5.

     

     

    Le tournage se passe au mieux.  Jeanne irradie comme un soleil sur le pont à laver et récurer.  Jeanne se prend pour le chevalier Eon, l'un des personnages de l'Histoire qui l'a la plus intriguée dans sa jeunesse.  Elle est à deux doigts de déclamer:

    "Nu du ciel je suis descendu 
    Et nu je suis sous cette pierre. 
    Donc pour avoir vécu sur terre 
    Je n'ai ni gagné ni perdu."

     Heureusement, elle s'en tient au texte que le réalisateur lui a confié et qui convient mieux à "Frottemousse" la mousse qui lave et dégraisse sans effort.

     

    5.

     

    Sans doute, si la scène avait été tournée en extérieur, Jeanne ne serait pas aussi vite impatientée; mais là, dans cet entrepôt sombre, Jeanne s'agace quelque peu et finit par se diriger par le producteur, toujours assis sur sa chaise de régisseur, amorphe:

     "Bien, je ne voudrais pas faire ma star mais si c'est dans la boîte, je pourrais y aller parce que ce n'est pas tout ça mais je ne vais pas traîner ici plus que nécessaire.  C'est qu'il y a du soleil aujourd'hui et je voudrais pouvoir en profiter un peu, voyez."
    "Juste quelques vérifications, Madame Lol, et je vous libère."

     

    5.

     

    Jeanne fait contre mauvaise fortune bon cœur et profite du temps à perdre afin d'appeler Leila.

     

    5.

     

    "Salut, ma chérie."
    "Hey, maman!  Pardon, je n'ai pas eu le temps de te rappeler."
    "Ce n'est rien.  Il faut que je te dise... je me suis un peu disputée avec Milou ce matin..."

     

    5.

     


    "Toi, tu t'es disputée avec Milou?"
    "Bah oui, je le crains."
    "Ça alors et pourquoi?"
    "Oh une broutille, tu me connais... mais peut-être que... enfin, je me demandais si je n'avais pas tout fait foirer pour toi, rapport au boulot qu'elle voulait bien te donner.  Je suis si désolée si..."
    "T'inquiète, maman, il faut qu'on parle de ça aussi mais là, je suis désolée, je ne suis pas seule... Et si je venais dîner demain chez toi?  Ce serait possible?"

    Jeanne grimace:

    "Avec Arthur?"
    "Euh non, juste moi."
    "Alors, ce sera un grand oui.  A demain, ma biche."
    "A demain, maman."

     

    5.

     

    Jeanne est rentrée vers les 15 heures. 

     

    5.

     

    Lorsque viennent 16 heures puis 17 heures, Vivian, le petit garçon, ne paraît pas.  Jeanne range le clavier qui trônait toujours au milieu de son salon et pose les yeux sur Commandant.

    "Il ne viendra pas, le petit", dit-elle simplement.

     

    5.

     

    Jeanne s'en doutait et ce n'est pas grave.  C'est juste dommage, elle aurait bien voulu qu'il entende l'arrangement qu'elle avait préparé pour lui.  

     

    5.

     

    Sans hâte, Jeanne se sert un petit verre. 

     

    5.

     

    Un texto arrive, c'est Marius, son amant et ami de toujours, le mari de Milou.

     

    5.

     

    "Ça va, toi?"

    Milou a dû lui raconter leur altercation de ce matin.

    "Et toi?" demande Jeanne sans répondre immédiatement à la question.
    "J'ai demandé prem's.  Toi? Ça va?" répète Marius.
    "Oui, oui, je vais bien."

    Puis elle ajoute:

    "Ne t'inquiète pas."
    "D'accord", répond-il.

    Jeanne sourit et abandonne son portable sur le bar.

     

    5.

     

    Elle pose avec délicatesse les écouteurs dans ses oreilles et se dirige vers le balcon.  L'air est un peu frais mais cela lui fait du bien.  Il est temps de profiter de la conversation de Jo.  Il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de bien que d'entendre son ami lui jouer ses airs et ses humeurs.  Elle se surprend même à fredonner avec lui.

     

     

    5.

     

     Lorsque viendra la nuit, Jeanne sera conviée, au dernier moment, à une fête donnée par un richissime héritier dans le parc de San Myshuno.  Elle répondra présente plus par plaisir que par appât du gain; même si l'appel est tardif et inattendu; tout le monde sait à quel point Jeanne préfère être surprise par une invitation de dernière minute et il est rare qu'elle la décline.

     

    5.

     

    Elle fera le show.  C'est bien ce que l'on attend d'elle et la raison pour laquelle elle est conviée à ce genre de soirées et rémunérée.

     

     

    5.

     

    5.

     

     

     

    5.

     

    Elle acceptera même de mixer, pour le plus grand plaisir de ses fans, toujours aussi nombreux à la suivre et qui sitôt l'info diffusée sur les réseaux sociaux qu'elle se trouve au parc de San Myshuno, ont débarqué par dizaines.

     

    5.

     

    Puis il y aura au hasard, un regard qui électrisera l'ambiance et fera frissonner Jeanne.  Ce n'était pas prévu mais l'occasion est belle.  Céder à la tentation est et restera toujours la meilleure façon de s'en débarrasser.  Comme l'aurait glissé Oscar Wilde à l'oreille de Jeanne : "Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues."

     

    5.

     

    Et arrivera alors la proposition indécente que Jeanne chuchotera à l'oreille de cet inconnu électrisant, qu'il faudrait être un saint pour refuser.

     

    5.

     

    Mais rares sont les saints dans ce genre de soirée, Jeanne le sait.  Et cet inconnu dont Jeanne ne connaîtra pas le prénom la suivra sans se faire prier.

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

    5.

     

    Enfin, les sens repus, il y aura cette conversation.  L'homme lui demandera:

    "Je peux avoir ton numéro?"
    "Non.", répondra-t-elle.

    Il insistera:
    "Je peux te donner mon numéro, alors?"
    "Pourquoi?"
    "Bah je me disais qu'on pourrait se revoir."

    Et Jeanne haussera les épaules:

    "Laissons faire le hasard plutôt", dira-t-elle.

     

    5.

     

    Oui, il y aura tout cela, plus tard, lorsque la nuit viendra mais pour l'instant, Jeanne sirote un verre, profite des derniers rayons du soleil, allongée sur sa terrasse, elle est avec Jo, Jo qui lui raconte le bruit des vagues de Brindleton qui se brisent au pied du phare, et elle est bien, Jeanne, juste bien, en harmonie avec elle-même.  Le bonheur, c'est cette suite de petits moments dont Jeanne, jamais, ne se lasse et dont elle sait si bien profiter.

     

    5.

     

     

     

    5.

     

     

     (à suivre...)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Pin It

    16 commentaires
  •  

     Il est cinq heures et San Myshuno s'éveille.

     

    4.

     

     

    Il est cinq heures et le portable que Jeanne a laissé dans le tiroir de sa coiffeuse sonne.

    Ni une ni deux, Jeanne sort de son sommeil et se "précipite" comme elle le peut vers lui.  C'est peut-être Li.  Que fasse que ce soit Li.  Cela fait dix jours que Jeanne n'a plus de nouvelles de son fils et il lui tarde d'entendre sa voix. 

     

    4.

     

    Sitôt le pied posé au sol, la sonnerie du portable s'est tue.  Jeanne fronce les sourcils et s'avance malgré tout vers sa coiffeuse.

     

    4.

     

    Jeanne consulte le journal des appels manqués.  C'est le numéro d'Arthur, le compagnon de Leila, qui s'affiche.  A cinq heures du matin?  Que peut bien lui vouloir Arthur à cette heure-ci?    

     

    4.

     

    Si cela se trouve, se dit-elle, c'est une erreur.  En déposant son téléphone sur la table, par inadvertance et concours de circonstances improbables,  Arthur a déclenché un appel vers Jeanne.

    Arthur décroche dès la première sonnerie et ses mots fusent sans même que Jeanne ait eu le temps d'en prononcer un.  L'homme a l'air remonté comme un coucou.

    "Alors, ça, c'est tout vous, belle-maman!  Écervelée, incapable de voir les dangers...   Faire engager Leila, la fourrer dans un repaire de délinquants!  Non mais à quoi vous pensez?!  En même temps, il n'y a pas grand 'chose à attendre de vous, ça, on m'avait prévenu..."

    Et blablabla blablabla et blabla, Jeanne a vite perdu le fil mais le rattrape in extremis.  Le cerveau embrumé de Jeanne a fini par saisir que l'ami Arthur est furieux que Jeanne ait proposé à Leila de travailler au centre avec Milou et celui-ci vocifère avec hargne, semblant avoir perdu tout contrôle de lui-même et confondant les bons grains et l'ivraie.

    La voix de Jeanne claque tel un coup de cravache:

    "Arthur!"

    Il se tait, surpris et Jeanne grogne:

    "Arthur", répète Jeanne plus doucement, "si tu veux me parler et si tu veux que je t'écoute, tu changes de ton, im-mé-di-a-te-ment!"

     

    4.

     

    Jeanne imagine sans mal Arthur hésiter entre reprendre ses invectives, raccrocher au nez de Jeanne ou reprendre son calme.  Jeanne soupire:

    "Passe-moi ma fille, Arthur."

    Jeanne entend du bruit dans le récepteur; probablement Arthur a-t-il changé le portable d'oreille, elle l'imagine à nouveau se frotter le menton du plat de la main, excédé.  Il finit par répondre à Jeanne, d'une voix plus calme:

    "Je ne peux pas vous la passer; elle dort."

    Jeanne lève les yeux au ciel:

    "C'est ce que tu devrais être en train de faire aussi, Arthur.  Il est cinq heures du matin et tu as certainement une dure journée qui t'attend."
    "Je n'arrive pas à dormir, je m'inquiète pour Leila..."

    Jeanne soupire encore:

    "Arrête de t'inquiéter pour Leila, Arthur.  Ma fille est bien plus intelligente et maligne que tu ne sembles le croire."

    La voix d'Arthur tremble sous le reproche:

    "Je ne pense pas que Leila est ..."
    "Oh je t'en prie, bien sûr que si!  Mais tu apprendras que ce n'est pas le cas, Arthur, et surtout apprends à ne plus m'appeler à cinq heures du matin si ça peut attendre dix heures."
    "Je..."

    Cette fois, Jeanne ne le laisse pas continuer:

    "Je rappellerai Leila moi-même tout à l'heure. "

     

     

     

    4.

     

    "S'il vous plaît, ne..."
    "Au revoir, Arthur."

    Jeanne clôt l'appel.

     

    4.

     

    Jeanne reste un long moment impassible devant son miroir et pourtant mille pensées tournoient dans son esprit.  Aucune, finalement après analyse qui vaille qu'elle y revienne mise à part une seule: il est un peu plus de cinq heures du matin et Jeanne n'avait pas prévu de débuter sa journée si tôt.

     

    4.

     

    "Et bien super, ma petite Jeanne", raille intérieurement la jeune femme. "Le bonheur de vivre seule, impossible d'envisager une seule grasse mat'; si on t'avait dit ça, tu n'y aurais jamais cru." 

     

    4.

     

    En pouffant, Jeanne se lève et se dirige vers la salle d'eau. 

     

     

    4.

     

     

    4.


    Une petite mise en beauté s'impose, ce midi, elle va déjeuner avec Jo et Lucie qui avaient prévu de descendre en ville rendre visite à leur fils, Joachim devenu père à son tour, depuis peu. 

     

     

    4.

     

    4.


    Cela a des avantages de ne rien glander du matin au soir, Jeanne est du coup surbookée, plus qu'elle ne l'a jamais été, en vérité.

    Bien évidemment, les pensées de Jeanne se tournent vers ses amis, Jo et Lucie.  Depuis qu'ils ont déménagé à Brindleton Bay, elle a peu l'occasion de les voir et ils lui manquent énormément.

     

     

    4.

     

    La première rencontre avec Lucie avait eu lieu alors que les jumeaux avaient six ans.  Maître Lucie Rosière était entrée dans la petite pièce exiguë, dans laquelle Jeanne attendait, sagement, les mains posées sur les genoux.   Lucie portait un tailleur noir, un chemisier blanc à cravate, une énorme mallette en cuir brun qui craquait de tous côtés et un mouchoir plié dans l'autre main qui lui permettait de saluer les gens d'un mouvement de tête, sans avoir à serrer la pince de quiconque.  Son chignon haut et soigné et ses mocassins en cuir italien peaufinaient son allure.  Jeanne est tombée en amour de Lucie dès le premier regard échangé.  Dans les yeux de Lucie, on lisait la détermination, l'intelligence et la générosité des grandes dames.

     

    4.

     

    "Madame Lol, bonjour.  Je suis ici à la demande de mon mari qui est un grand fan de "Rebelle la nuit".  Il a entendu parler de vos déboires..."

    Elle s'est penchée plus en avant, toujours debout près de la table qui la séparait de Jeanne.

    "Mon mari a l'oreille toujours collée aux ondes réservées à la police..."

    Avec un petit sourire entendu, elle s'est assise avec grâce sur la chaise libre, en face de Jeanne.

    "Je suis avocate.  Vous n'avez pas encore d'avocat, n'est-ce pas?"
    "Euh non, en effet.
    "Parfait, je suis Maître Lucie Rosière.  Et vous êtes dans de beaux draps, dites donc..."

    Jeanne n'avait encore rien dit, était sur le point d'ouvrir la bouche mais Lucie avait secoué son petit mouchoir en l'air:

    "Pour mes honoraires, vous me promettez de dédier votre prochain morceau à mon mari et je veux dix pour cent des droits d'auteur de cette future composition."

    Elle a sorti avec dextérité une feuille blanche, format A4 du fouillis de sa mallette et l'a posée devant Jeanne qui a vu apparaître comme par magie également un stylo Bic, en plastique transparent.

    "Lisez et signez ici."

    Jeanne s'est saisie du stylo mais Lucie a claqué sa langue sur son palais et grogné:

    "Lisez d'abord.  Il ne faut jamais se fier à la bonne mine de celui qui vous tend un contrat."

    Jeanne s'est exécutée et rendu le papier signé à l'avocate qui a souri:

    "Bien, racontez-moi votre version."

    C'est toujours avec tendresse que Jeanne pense à eux: Jo et Lucie.  Jo, lui, est un homme court sur pattes, à la chevelure rare qui a un sourire d'enfant, la poigne ferme et une voix aussi rêche que du papier de verre.  Jeanne aurait voulu être de leurs enfants.  Cinq.  Joachim, Vivian, Dimitri, Angélique et la petite Manon.  Ils ont, tous les cinq, la classe, l'élégance, l'intelligence, la persévérance et la bienveillance de leurs parents.  C'est une belle famille.  Une famille de rêve où tous s'aiment, se comprennent et s'admirent; de ces familles parfaites qui vivent dans des dessins d'enfant.  

     

    4.

     

     

    Quand Jeanne voit le champ de bataille qu'est sa vie en comparaison de la leur, il y a de quoi se demander s'ils vivent dans le monde univers et quel est ce miracle qui a voulu que Jo et Lucie s'attachent à Jeanne et vice versa. 

     

    4.

     

    Une belle amitié, à l'image de ces deux personnes hors du commun que Jeanne aime profondément.

     

    4.

     

    Jeanne est enfin satisfaite de sa tenue, après avoir changé d'avis dix fois.   

     

    4.

     

    "Je vais y aller, mon Commandant.  Sois sage pendant mon absence, n'ouvre à personne et si tu sors, ne va pas trop loin."

     

    4.

     

    Jeanne hésite un moment, certaine d'oublier quelque chose.  Ah oui, appeler Leila.

    Jeanne s'assoit et saisit son portable.

    La voix de Leila lui parvient:

    "Salut, vous êtes bien sur le répondeur de Leila.  Laisse-moi un message, je vous rappelle."

     

    4.

     

    Jeanne grimace, elle n'aime pas laisser un message sur les répondeurs:

    "Hey, ma fille.  Tu me rappelles quand tu peux?  Rien de grave, rien d'urgent.  Bisous."

     

    4.

     

    En raccrochant, Jeanne fronce les sourcils et soupire puis se penche à nouveau:

    "Allez, je suis partie, je ne suis plus là, Commandant.  Sois sage."

     

    4.

     

    Jeanne décide de se rendre à pied, malgré le temps maussade, au restaurant où elle a rendez-vous avec Jo et Lucie.  Il faut dire qu'elle est largement en avance.  C'est le souci quand on est réveillé à 5 heures du matin; on est décalé pour toute la journée.

    Jeanne flâne un peu.

     

    4.

     

    Elle partage quelques mots avec des badauds qui la reconnaissent, signe un autographe, se laisse gentiment prendre en photo.

     

    4.

     

    4.

     

    4.

     

    4.

     

    Enfin, Jeanne aperçoit Lucie, seule, sans Jo.

     

    4.

     

     

     

    4.

     

     

     

    Jeanne lui sourit, court presque pour aller l'embrasser, l'enlace tendrement.  Lucie répond à l'étreinte de Jeanne en soufflant:

    "Je suis désolée, Jo n'était pas bien, ce matin.  Il est vraiment fatigué en ce moment, je me demande si j'ai eu raison d'insister pour descendre jusqu'à San Myshuno.  Je pensais que cela lui ferait du bien pourtant de voir les enfants."
    "Ce n'est pas parce qu'il est fatigué que cela ne lui a pas fait du bien", sourit doucement Jeanne en resserrant plus fort son étreinte.
    "Oh il était si désolé de te rater.  Il m'a dit cent fois de t'embrasser."
    "Et bien, embrasse-moi encore", rit Jeanne.

     

    4.

     

    Lucie sourit:

    "Il m'a donné ça pour toi.  Je te le donne tout de suite, histoire de ne pas oublier."

    Jeanne prend la clé usb et un doux sourire flotte sur son visage, pendant qu'elle fourre la clé dans la poche de sa veste.

    "Ce n'est pas trop pénible d'avoir à supporter sa musique ...?" s'inquiète pour la millième fois Lucie.

     

    4.

     

    Jeanne la coupe d'un mouvement large:

    "Ce n'est pas ça, l'important, c'est ce qu'il me dit."

    Lucie hoche la tête.  Elle ne comprend pas bien cette histoire de discussion en musique entre son mari et Jeanne; mais ce qu'elle sait c'est que cela fait du bien à Jo d'enregistrer ses compositions et qu'il se jette sur celles que Jeanne lui envoie.

    Jeanne emmène Lucie vers le restaurant:

    "Puis tu sais", ajoute-t-elle, en prenant place à table, "Jo s'améliore vraiment.  Son jeu est plus fluide."
    "La sérénité de l'âge sans doute...", glisse Lucie en consultant le menu.

     

    4.

     

    "Parle-moi de toi, ma petite Jeanne.  Comment vas-tu?"

    Jeanne ne cesse de sourire.

    "Je vais très bien.  Depuis que j'habite seule, je n'ai jamais été autant occupée."
    "C'est bien.  Tu prends soin de toi?  Tu fais du sport?  Tu vois des gens?"
    "Voilà, je fais tout ça."
    "Et comment ça se passe Leila et Arthur?"
    "Bof, tu sais, ça ne fait que quelques jours qu'ils habitent ensemble pour de vrai; ils doivent encore prendre leurs marques tous les deux puis tu sais, Arthur, quoi, sa nature inquiète, ses petites manies..."

     

    4.

     

     

    Lucie taquine un peu Jeanne:

    "Mais qu'est-ce que tu lui reproches à Arthur?  De s'inquiéter pour ta fille?"
    "..."
    "A moi, tu peux dire ce que tu lui reproches, je ne suis pas dupe.  J'ai bien compris que tu ne l'aimais pas, ce gars-là."

    Jeanne hausse les épaules.

    "C'est un con", dit-elle seulement.  "Leila mérite mieux que lui."
    "Toutes les mamans pensent toujours que leurs enfants méritent mieux..."

     

    4.


    "C'est faux", s'insurge Jeanne. "Je trouve le compagnon de Li adorable.  Je l'aime beaucoup, lui."

    Jeanne baisse la voix:

    "Arthur, c'est un fourbe.  T'as rien compris et il t'a emballée, pesée et tu passes à la caisse sans avoir rien compris."
    "C'est un politicien, ma chérie", s'esclaffe Lucie. 
    "Ce n'est pas la question, Lulu.  Arthur, c'est un trou noir alors que Leila, tu vois, c'est une étoile, que dis-je : un soleil."

    Jeanne baisse les yeux sur la main que Lucie a posé sur la sienne et la reprend aussi vite.

    "Oh je te vois venir, Lulu.  Mais non, je ne m'inquiète pas du tout pour ma fille.  Elle va se débrouiller."
    "Elle a de qui tenir de toute façon, cette gamine.  Je ne m'inquiète pas pour elle non plus."
    "Arrête la flatterie, Lulu."
    "Je le pense vraiment et merde alors je dis ce que je veux, d'accord?!"

     

    4.

     

    Jeanne rigole puis change de sujet:

    "Tu as une photo de ton petit-fils?"

     

    4.

     

    Lucie applaudit:

    "Oui, tu veux le voir?  Il est absolument parfait.  Presque aussi beau que son père quand il est né.  Tu vois, ses petites fossettes, là, ce sont les mêmes que celles de Joachim.  Quel beau gamin, vraiment."
    "C'est vrai qu'il est beau", ment Jeanne qui a toujours trouvé les nourrissons moches à mourir avec leur petite bouille fripées et rougeaudes dans le meilleur des cas.  Des petits machins qui bavent et pleurent à longueur de journée, qui vous accrochent les cheveux et vous les arrachent par poignées.  Bref... C'est bon, elle a donné, Jeanne, et elle espère que ses enfants se passeront de vouloir à tout prix lui confier leurs marmots.  Il faudra, dès qu'elle apprend que l'un d'eux envisage la grande aventure, qu'elle se trouve un boulot bien prenant genre 6h/22h, week end compris.  De toute façon, Jeanne a encore l'excuse de la cigarette.  Même si elle arrive à arrêter, ce n'est pas utile qu'elle le crie sur tous les toits.  Puis c'est une pochtronne aussi, on ne confie pas ses enfants à une ivrogne qui fume comme un pompier, n'est-ce pas?  Ah oui, ça, c'est un super argument!

     

    4.

     

    4.

    Rassérénée par ses pensées, Jeanne peut reprendre, plus détendue, le repas et écouter Lucie s'enthousiasmer de toutes ces petites choses qui font son quotidien à elle et Jo.

     

    4.

     

    4.

     

    4.

     

     

    4.

     

    4.

     

     

    4.

     

    4.

     

     

    Triste, Jeanne voit arriver le moment où le repas se termine.

     

    4.

     

    "On s'appelle?"
    "Oui, bien sûr.  Nous rentrons demain à Brindleton, tu pourrais passer nous voir là-bas un de ces jours?"
    "J'aimerais beaucoup.  Embrasse cent fois Jo pour moi, d'accord?"
    "D'accord."

     

    4.

     

    Jeanne regarde son amie s'éloigner.  Un petit coup de poignard se pique dans son cœur.  Lucie lui manque déjà.  

     

    4.

     

    4.

     

    4.

     

    Jeanne avait prévu de faire une petite sieste digestive après le repas mais en arrivant à son appartement, quelle surprise: Milou est déjà là à l'attendre avec un petit gars à ses côtés.

    Zut, cette histoire lui était tout à fait sortie de la tête.

    "Ah te voilà!  Tu es en retard!  J'ai bien cru que tu m'avais posé un lapin, dis donc."

     

    4.

     

    Jeanne grimace:

    "Je t'avais dit d'appeler avant de passer, Milou."

     

    4.


    "Ah oui?"demande innocemment Milou, "au temps pour moi alors..."

    Puis se tournant vers le petit garçon:

    "Jeanne, je te présente Vivian."

     

    4.

     

    Jeanne se retient de justesse de soupirer.

    "Je dois filer", ajoute Milou.  "Je repasse vers 19h, ok?"

    Milou se dirige vers l'ascenseur:

    "Ah oui, si tu sais lui donner un goûter...?"
    "Et je lui fais faire ses devoirs aussi peut-être?"
    "Ce serait abusé, j'en ai conscience", ricane Milou." Non, t'inquiète pour les devoirs, Vivian m'a dit qu'il a eu une heure d'études et qu'il en a profité... n'est-ce pas, Vivian?"

     

    4.

     

    Milou disparaît.

    "C'est vrai, ce mensonge?  Tu as fait tes devoirs à l'étude?"

    Le petit garçon ne répond rien, bras ballants, il attend.

    Jeanne soupire.  Cela va être long jusque 19h, dis donc. 

     

    4.

     

    "Je te présente Commandant, c'est le chat de ma fille.  Méfie-toi, c'est une teigne. 
    Si tu veux goûter, tu peux te servir, il doit bien y avoir quelque chose à grignoter dans le frigo.  Là-bas.  J'arrive tout de suite, je dois me changer.  J'ai tellement mangé à midi que j'ai l'impression que je vais péter mon jean."

     

    4.

     

    4.

     

    Le gamin obéit, sans un mot.

     

    4.

     

     C'est un bel appartement, pense le petit garçon, pas aussi "riche" que ce qu'il avait imaginé de la part d'une vedette comme Jeanne mais il y a de beaux articles, ici.  Il a repéré de suite le violon posé à même le sol.  Cela doit valoir son pesant d'or, un machin comme ça.  Il faudra qu'il jette un oeil sur internet, un de ces jours, voir s'il y en a un pareil qui se serait vendu récemment et à quel prix.  La guitare en revanche, c'est de la merde.  Le piano, lui, est intransportable.

     

    4.

     

     Les pensées de Jeanne sont à mille lieues de celles de Vivian.

     

    4.

     

    Tout en continuant son tour du propriétaire, Vivian se sert un verre de lait dans le frigo et va s'installer devant la télé, il y a une série à la con qui passe avec des zombies qui vont dévorer les pauvres imbéciles ... ça l'agace assez vite.  Toutes ses pensées sans cesse s'en vont et viennent et reviennent à son père.  Il lui manque tellement.  

     

    4.

     

     

    4.

     

    4.

     

    4.

     

    4.

     

     

    Jeanne profite de sa solitude pour rappeler sa fille qui elle ne l'a pas fait.

     

    4.

     

     

     

    "Salut, ma fille."
    "Ah!  Salut, m'man,  j'allais t'appeler, je n' suis pas loin de chez toi, je peux passer?"
    "Euh non, là, j'ai de la visite."
    "Ah oui?" la voix sirupeuse de Leila est un rien moqueuse.

    Jeanne lève les yeux au ciel:

    "J'ai une leçon de piano ou de chant ou de-je-ne-sais-pas-quoi  à donner à un gamin."
    "Tu donnes des leçons de piano, toi maintenant?  Tu es devenue prof du jour au lendemain?"

    Jeanne sourit:

    "C'est à peu près ça, oui... Dis, Arthur m'a appelée, ce matin, rapport au boulot avec Milou.  Il a l'air aussi stressé qu'un touriste perdu en pleine jungle.  Tu veux que je dise à Milou que finalement, tu ..."

     

    4.


    "Non, t'inquiète, c'est réglé.", la coupe Leila.
    "Cool."

    Un silence, un ange passe, puis la voix douce de Leila:

    "Je t'appelle plus tard, maman, ok?"
    "OK.  Bisous."
    "Bisous."

     

    4.

     

    Jeanne raccroche.  Bien sûr, elle aurait pu demander plus d'explications à sa fille, bien sûr, elle aurait pu s'inquiéter de la façon dont le sujet avait été traité entre Leila et Arthur; mais ce n'est pas dans la nature de Jeanne de forcer la confidence, surtout en ce qui concerne ses enfants qu'elle a toujours laissé libre de leur vie, de leur choix et de leurs amitiés et de leurs amours aussi.

     

    4.

     

    4.

     

    "Alors, dis-moi, Vivian, tu écoutes quoi comme musique?"

    Et pour la première fois, Jeanne entend la voix du petit garçon.

    "Tu connais pas."

    Jeanne manque s'étouffer de rire.

     

    4.

     

    "Et qu'est-ce que tu en sais?  Vas-y dis.  Qu'est-ce que tu écoutes en ce moment?"
    "Macarena."

    Jeanne lève un sourcil.

    "Los del rio?"
    "Damso", la reprend de volée Vivian, un rien méprisant comme peuvent l'être les petits bonshommes dans son genre.

     

    4.

     

    Jeanne sourit.

    "D'accord, on va faire un essai de voix."
    "Je n'ai pas envie."

     

    4.

     

    Jeanne hausse les épaules:

    "Tu vas le faire quand même."

    Jeanne, après cette petite phrase attend, elle attend que la crise survienne.  Elle survient toujours, cette crise.  Cet enfant est sous pression, il faut que ça sorte.  Et ça sort.  Jeanne n'écoute que d'une oreille.

    "Vous allez me foutre la paix, oui, si j'ai pas envie, j'ai pas envie.  Moi, je veux juste qu'on me fiche la paix.  J'en ai rien à foutre de vot' fête à la con."

    Blablabla.

     

    4.

     

    Lorsque l'enfant reprend son souffle, Jeanne grimace:

    "Je vois qu'on en est au même point toi et moi, Vivian.  Nous n'en avons rien à foutre de rien et de personne.  Alors tu vas poser ton petit derrière derrière le micro, là, et tu vas me la chanter ta macarena. Sinon, crois-moi bien, les deux heures que nous allons passer ensemble, je vais te les pourrir à un point que tu n'imagines même pas."

    Vivian jauge du regard Jeanne.  Ses petits poings se ferment, ses yeux se plissent puis il soupire, ses bras se tendent, le torse se plie vers l'arrière, il est vaincu.

    "Vous l'aurez voulu.  Je ne sais pas chanter..."

     

    4.

     

     

    Jeanne préfère ne rien ajouter, cette fois.

    L'enfant saisit le micro.  C'est une catastrophe, aucune note n'est juste et les paroles, c'est juste du n'importe quoi; mais vite, comme souvent avec la musique, Jeanne perçoit que les épaules de Vivian se décontractent, que sa petite mine se déchiffonne.  Elle prend la guitare afin de tenter de guider un peu l'enfant.  

     

    4.

     

    4.

     

    4.

     

     

    4.

     

    4.

     

    4.

     

    Lorsque Jeanne repose l'instrument, toute la colère de Vivian semble être rentrée dans sa caverne intérieure.  Elle le regarde attentivement.

    "Bon, ce n'était pas aussi catastrophique que je ne l'avais imaginé.  Viens, je vais te sortir les vraies paroles, il va falloir que tu les apprennes vraiment."
    "Vous allez vraiment me laisser chanter Damso?"
    "Oui, pourquoi?"

     

    4.


    "Ben c'est un rappeur et..."
    "Et quoi?  Tout le monde aime Damso, non?  Enfin, moi, j'aime bien, pas tout et les paroles sont... bref... pas toutes mais... mais il va falloir bosser.  La musique, le chant, ça se mérite, c'est sérieux."

     

    4.


    "Bof."
    "Tu dis "bof" parce que tu n'y connais rien."

    4.

     

    4.

     

    4.

     

    Jeanne allume son enceinte et choisit  "Macarena" de Damso.

    "Regarde, Vivian, avant tout, il faut sentir les notes, la musique, les laisser te prendre, te guider,..."
    "Vous êtes nulle en danse, on ne danse pas sur..."
    "Essaie au lieu de râler.  Viens, viens...  Vivian."

     

    4.

     

     

     

    4.

     

     

     

    4.

     

    L'enfant se laisse gagner malgré lui par la bonne humeur de Jeanne.

     

     

    4.

     

    4.

     

    Il s'arrête soudain:

    "Je dois faire pipi."

     

    4.

     

    Jeanne indique du menton la salle de bain à Vivian et éteint l'enceinte avant de se tourner vers Commandant qui geint.

    "Et bien, mon pèpère?  On a un vilain nœud dans son hideux pelage?"

    Jeanne s'est saisi d'une brosse à chat et coiffe son chat lorsque Milou, sans prévenir déboule dans l'appart'.

     

    4.

     

    4.

     

     

    "Cela fait une plombe que j'attends derrière la porte.  Tu ne m'entendais pas avec tout ce raffut?  Où est Vivian?"

    Jeanne se relève, quelle journée!

    "Il fait pipi.  Il doit être en train d'admirer ma chasse d'eau.  La porte était ouverte, tu pouvais entrer sans sonner."
    "Oui et bien, j'ai fini par m'en rendre compte."

     

    4.

     

    Milou s'inquiète:

    "Alors, ça s'est bien passé avec le petit?"

     

    4.


    "Euh oui."
    "Super, il s'est bien débrouillé alors?"
    "On peut dire ça.  J'ai décidé de le faire chanter, finalement"
    "Si c'était bien, tant mieux."
    "Quand je dis bien débrouillé, je n'ai pas dit qu'il chantait bien."
    "C'est-à-dire?"
    "Bah, je suppose que tu ne veux pas en faire un chanteur?"
    "Euh non."

    Jeanne sourit:

    "Alors, ce sera très bien."

     

    4.

     

    Milou secoue la tête.

    "Il t'a parlé?"

    Jeanne a l'impression de se retrouver dans un dialogue de sourds où personne ne comprend personne.

    "Euh oui, enfin, c'était plus facile pour se décider sur le petit tour à préparer..."

    Milou se penche:

    "Il t'a parlé de lui, de son père?  Il t'a dit quelque chose? Je le trouve fort renfermé et ..."

     

    4.

     

    Jeanne s'effraye:

    "Tu ne penses quand même pas qu'un gosse qui ne te parle pas à toi va me parler à moi?  Et oh!  Moi, je le prépare juste à une petite fête où les enfants sont des animaux de foire; ok?"
    "Jeanne!" grogne Milou.  "Ce ne sont pas des animaux de foire."  

     

    4.

     

    4.

     

    Sur ce, Vivian apparaît.

    "On y va", dit simplement Milou.

    Vivian, sans rien répondre, obéit. non sans avoir jeté un petit sourire à Jeanne.

     

    4.

     

    Jeanne se penche vers lui et l'embrasse doucement.

    "A demain, Vivian.  Tu révises un peu les paroles, ok?"

     

    4.

     

    Après un "merci, Jeanne, à demain" de Milou, Vivian et elle disparaissent.

    Jeanne câline un peu le Commandant.

    "Oui, tu as raison, Commandant.  Il faut que je lui prépare un arrangement à ce petit; ce sera mieux avec sa voix de crécelle, c'est impossible avec l'original."

     

    4.

     

    Jeanne récupère son clavier, le pose au milieu du salon et pendant que le Commandant s'endort paisiblement, Jeanne se met au travail.

     

     

    4.

     

     

    4.

     

     

    4.

     

    4.

     

     

    4.

     

     

    4.

     

     

    4.

     

     

     

     (à suivre...)

     

     

     

     

    Pin It

    12 commentaires



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires