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               Le lendemain de notre retour à Monte Vista, alors qu'Elizabeth, comme à son habitude snobe mes gaufres du petit déjeuner au profit des sushis de notre gouvernante, je lance  sans la regarder:

              "Quand tu auras terminé de manger, je voudrais que tu ailles faire un petit tour dans le jardin."

     

     

     

                        "Si vous avez besoin d'être un peu seul avec votre épouse, vous pouvez me le dire tout simplement...  Ce n'est pas utile de tourner autour du pot et je vous rappelle que dans même pas une heure, le car arrive pour l'école."

                     Je  ne souris ni bronche, me contentant de répéter d'une voix neutre.

                    "S'il te plait, quand tu auras terminé, Elizabeth, va faire un tour dans le jardin."

                     Ses grands yeux me fixent et sa voix se fait geignarde:

                    "Mais il pleut dehors, je me demande même s'il n'y a pas des grêlons..."

                    "Vas-y quand même..."

                     Dépitée, elle secoue la tête mais n'ajoute rien.

     

     

                 Dès qu'elle franchit la porte, je me précipite à la fenêtre. Malgré la pluie, je vois son visage qui s'éclaire et j'entends même un "hhhhiiiiiiiii" plein de joie qui résonne dans le petit matin.

     

     

     

                     Je souris.  Et c'est avec bonheur que j'accueille Elizabeth qui rit, caquette et vient se jeter dans mes bras avec un "merci" qui me réchauffe de la tête aux pieds.

                        Et elle répète encore:

                       "Merci!  Merci!  Merci!"

                       A cet instant, je ne suis pas peu fier de moi, il me pousserait trois ou quatre plumes de paon au-dessus du popotin que cela ne m'étonnerait point.

     

     

                       Cet interlude devrait égayer mon quotidien, et le sien, avant le grand jour que je prépare avec impatience, négligeant peut-être  mes patients. Je n'en ai accepté que le quota minimal d'ailleurs, afin de me réserver du temps à la réflexion.  Il faut que tout soit parfait, l'heure n'est plus à la rigolade.

                   Je n'en peux plus de mon costume de pigeon, la vérité doit éclater et pour cela, je dois la jouer finement... ou pas...  J'hésite encore. Serais-je plutôt "éléphant-dans-un-magasin-de-porcelaine" ou "mouche-du-coche": Entre les deux concepts, mon cœur balance.

     

     

                Depuis mon retour, je dois déplorer de me sentir si froid et distant envers mon épouse qui de tout temps pourtant faisait vibrer mon corps et mon âme sans que je n'aie jamais à m'interroger sur le pourquoi du comment.  Elle apparaissait et je disparaissais dans son regard.  Là, je la regarde comme j'observerais une biche au lointain, à l'orée d'un bois. Je la soupèse, mesure ses propos, me surprend à me sentir lassé par ses airs, ses mots ou sa seule présence.

     

     

     

          Je sens qu'elle veut m'interroger mais n'ose pas, ses grands yeux tristes voudraient bien mais ses lèvres restent muettes.  

           Poser une question, c'est en accepter la réponse.  De toute évidence, elle n'est pas prête à m'entendre.  Alors, je me tais et continue à la regretter comme si elle n'était déjà plus là.

     

     

              Je rêve soudain de solitude, de paysages verdoyants, d'une petite cabane au pied d'un lac poissonneux, de chants d'oiseaux, de coucher de soleil, de silence aussi. 

     

                 

            Seul, être seul, être seul et vieux, dans un fauteuil à bascule, les pieds posés sur le sol et la tête dans les nuages, saisi par le vertige de la beauté des lieux, voici ce que je veux.

             Ne plus parler, ne plus écouter, être seul avec moi-même, voilà ce qu'est devenu mon unique but.

          L'affaire Vénus Lol aura fait de moi un pantin pathétique, gesticulant, tentant de briser ses liens afin de ne plus être la marionnette de personne, afin d'être libre, enfin libre de se laisser crever, seul, à la porte d'une cabane minable, dans un lieu hostile et désert.  Quelle merveilleuse destinée que celle que je me réserve!

             Mais revenons à nos moutons.  Les invitations sont lancées et les réponses reçues.

          La sulfureuse Linéva Lol sera de la partie ainsi que le dupont au dupond l'aurait été: Mademoiselle Lucie Lol.

     

     

     

           Le séduisant séducteur, père de multiples familles, végétarien et volubile Nicholas a répondu présent, précisant qu'il n'acceptait que contraint et forcé de quitter sa région pour récupérer sa fille aînée.

     

     

             Éléonore sera évidemment présente, en tant que maîtresse des lieux. Comme je m'en doutais c'est avec force et détermination qu'elle met tout son courage en oeuvre afin d'organiser la fête d'anniversaire d'Elizabeth.  Cela lui permet de donner répit au danger qu'elle devine d'instinct et d'occuper son temps à un but qu'elle s'était fixé quelque temps plus tôt: Se débarrasser de la petite Lol.  Au plus vite la gamine aura soufflé ses bougies, au plus vite elle sera débarrassée d'elle.

     

     

            Dans moins de 24 heures, il ne me restera plus qu'à taper le caillou au milieu de la mare et le nœud se dénouera de lui-même, j'en suis sûr.  

              Mais que je suis impatient de voir tout ce petit monde vaciller! 

     

     

     

     

           Ils sont venus, ils sont tous là, paradant dans leurs plus beaux atours comme autant de dindons au festival des volailles.

             Je les regarde, mime leurs fanfaronnades, tente d'évaluer leur culpabilité, de séparer le bon grain de l'ivraie.

     

     

           Je renouvelle sans cesse mon obsession et ne suis pas maître de la conclusion qui s'impose à moi: Celui qui s'est fait passer pour moi, celui qui a invité Vénus au grand lac est celui qui l'a tuée.  C'est devenu une telle évidence pour moi qu'il m'est impossible de respirer sans sentir une gêne au niveau de la poitrine qui m'enserre et me tue petit à petit.  Ne pas savoir est la pire des tortures qui puisse m'être infligée depuis mon enfance.  Peu à peu, je m'éteins et donnerais, ma fortune, mes bras, mes jambes et mes yeux à celui qui enfin pourra me révéler la vérité et mettre un terme à cette douloureuse ignorance.

            Elizabeth s'avance vers le moment fatidique; ce moment si important dans la vie d'une femme.

              Mon cœur accompagne ce moment d'un roulement de tambour solennel.

     

     

                  L'enfant n'est plus, la jeune fille paraît.

     

     

            Dindons devenus candirus affamés, les invités suivent le flux pour remonter au gâteau. 

     

     

                 C'est ce moment que choisit Elizabeth pour lancer suffisamment fort afin d'être entendue de la majorité.

                "Je me disais la semaine dernière que si maman était vivante, elle me ferait un signe aujourd'hui, à n'en pas douter."

     

     

         Un frisson parcourt l'assemblée suivi d'un deuxième. Je souris intérieurement.

                 Nicholas s'avance:

              "Voyons, Elie, ma chérie, tu sais que c'est impossible.  Ta maman est morte."

     

     

                Et à mon intention, il lance:

                "Mais qu'est-ce que vous lui avez raconté?"

                Elizabeth lui répond du tac au tac: 

                "Il m'a raconté que contrairement à ce que je croyais, il n'est jamais allé retrouver maman le jour de sa mort au grand lac de Moonlight Falls.  Ce n'est donc pas lui qui l'a tuée." 

     

     

     

               La voix douce comme une plume et sucrée comme du miel d'Elizabeth suspend tous les regards et les gestes.

                 Nicholas secoue la tête.

                "Tuée?!  Mais pourquoi?  Et pourquoi aurait-il donné un rendez-vous à ta mère?  Enfin, Elizabeth, tu déraisonnes, ma fille!"

                 Cette envolée s'entrechoque à la question de Linéva.

                 "Qui te dit qu'il ne ment pas?"

     

     

                  Le regard de l'adolescente se fixe à celui de la blonde.

     

     

                 "Il ne m'a pas menti, je le sais parce que mon cœur me l'a dit.

     

     

                  "Avant cela, les apparences étaient tellement belles que j'avais décidé d'y croire.  Mais c'est terminé.  Je veux la vérité.  

                 Maman ne s'est pas suicidée juste parce que le docteur n'est pas venu à ce rendez-vous, c'est ridicule.  J'ai le journal de maman, je sais qu'elle ne serait pas morte juste pour ça..."

                  Elle se tourne vers moi.

                  "...sans vous manquer de respect, Docteur."

     

     

                 Je réponds sans y penser.              

                "Je t'en prie, Elizabeth, il n'y a pas de mal."

               Sans compter que je suis ravi, je n'ai même pas eu à jeter mon caillou au milieu de la mare.  La gamine s'en est chargée. Je vois des veines qui palpitent au creux des gorges et des joues qui rosissent. Mes dindons sont à présent en mode panique à bord et j'avoue apprécier ce moment.

            "En fait, si le docteur n'est jamais allé à ce rendez-vous, c'est que contrairement à ce que ma mère pensait, c'est parce que ce n'était pas lui qui lui avait donné rendez-vous.  Et s'il ne lui avait pas donné rendez-vous, c'est parce qu'il ignorait tout bonnement que maman avait besoin de lui."

                 Nicholas semble tout perdu.

                 "Mais qu'est-ce que tu racontes, Elie?"

     

     

     

                 "Je raconte que maman est tombée dans un traquenard, papa.                                 J'ai relevé les faits, un par un, systématiquement, regroupant ce que je sais, ce que j'ai lu dans le journal de maman."

     

     

                 "Une personne malveillante a supprimé un premier message qui était adressé au docteur et en a envoyé un au nom de Harrold."

             Elle ménage une pause, un silence pendant quelques secondes, ménageant son effet ou cherchant ses mots, je ne saurais dire. 

     

     

                "La seule personne qui avait accès à l'ordinateur du docteur, c'est vous, Éléonore!  C'est vous qui avez fait disparaître l'appel au secours que ma mère envoyait au docteur et c'est vous qui lui avez donné rendez-vous au lac, ce fameux jour!"

                 Éléonore contre toute attente se met à rire.

                "Voyons, Elizabeth, ne dis pas n'importe quoi.  Pourquoi aurais-je donc fait disparaître un message d'un patient de mon mari?  C'est ridicule.  Harrold, dis-lui!"

     

     

     

                    Malheureusement, j'en étais arrivé à la même conclusion.  

                 "Je pense comme Elizabeth, Éléonore.  J'ai lu les messages, je suis certain que c'est toi qui as fait disparaître le message de Vénus et lui a donné rendez-vous quelques jours plus tard au lac..."

                  Éléonore vacille puis crache:

                "Les Lol se croient tout permis!  Vénus Lol voulait me prendre mon mari!!!  Cette femme était une folle, imbue d'elle-même, incapable de se soucier des autres.  Elle voulait tout!  Elle voulait me prendre mon mari!  Vous auriez voulu quoi?  ... que je reste les bras ballants, sans réagir?!!!  Nous étions en danger, je ne pouvais pas la laisser détruire ma vie!"

     

     

              J'ai du mal à avaler ma salive.

             "Mon bon sang, Eléonore, tu n'as jamais été en danger!  Qu'est-ce que tu dis?  Vénus Lol était ma patiente!  Tu me prends pour qui?  Tu me crois capable après toutes ces années de profiter de la détresse de mes patients, de me glisser dans leur vie, dans leur cœur, dans leur lit!  Je suis un thérapeute, Éléonore.  J'ai une éthique, une morale!

            Ce que tu as fait est inadmissible!  Ma patiente était en pleine confusion et tu l'as privée de soins dont elle avait besoin!" 

     

     

               Éléonore fulmine.

             "Soutiendrais-tu, Harrold, que tu n'aurais pas couru la rejoindre si tu avais reçu le message de Vénus?"

         "Mais bien sûr, que j'y serais allé, Éléonore. Immédiatement! Et oui, probablement, je l'aurais prise dans mes bras et consolée et aidée..."

     

     

     

           "Je l'aurais fait parce que cette femme était ma patiente, qu'elle était en plein confusion, qu'elle ne comprenait ce qu'elle ressentait... qu'elle avait besoin de moi, bon sang!!!  

           Vénus n'avait confiance qu'en moi! Et moi, Éléonore, je n'aimais que toi!  Comment as-tu osé me trahir ainsi, trahir ma confiance, trahir tout ce en quoi je croyais?  

            Aussi grande qu'était ta rancœur envers Vénus, tu n'avais pas le droit de jouer avec elle et te faire passer pour moi, en plus..."

     

     

     

                   Elle me coupe en gémissant:                 

           "Me faire passer pour toi n'était pas mon idée... Oh, Harrold, je t'en supplie...  Comprends-moi..." 

            Alors que je m'apprête à me lancer dans une tirade énervée sur le "Comprends-moi", Elizabeth m'interrompt:

           "Je veux savoir qui vous a dit de vous faire passer pour le docteur, Éléonore."

              

     

     

                Mon regard se fixe à celui d'Elizabeth.  

                L'espace d'un moment, il n'y a plus qu'elle, moi et notre soif de savoir.

     

                 

                 Nous sommes ramenés à la réalité par un cri de rage; celui d’Éléonore.

                "Je ne vous laisserai pas me faire porter toute la responsabilité de ce qui s'est passé.  Lorsque j'ai découvert le message, c'est Nicholas que j'ai appelé."

     

     

                 Le couinement qui suit est pareil à un cri d'animal blessé et l'index accusateur fusille la poitrine de Nicholas:

               "Papa!"

     

     

     

                     Nicholas secoue les mains, la tête, tout le corps:

                "Non, non, non, non, non!  Je n'ai rien à voir là-dedans, j'ai répondu à cette dame que je ne voulais rien avoir à faire avec Vénus, qu'il m'était bien égal qu'elle tente de séduire son mari et que si elle voulait de l'aide pour la faire interner, c'était aux cousines Lol, Linéva et Lucie, qu'il fallait s'adresser comme je l'avais fait!"

                  D'un bond qui ressemble plus à un mouvement gracieux, Elizabeth se tourne vers Linéva. 

         

     

     

                       De sa voix froide et hautaine, la blonde s'adresse à la jeune fille:

                       "Il est temps que tu arrêtes de fantasmer, Elizabeth, sur le disparition de ta mère.  Elle s'est suicidée, c'est tout ce qu'il y a à savoir et il n'y a rien à comprendre.  

                   Ta maman était folle, Elizabeth, et si tu continues ainsi, tu vas suivre le même chemin qu'elle."

     

     

            Elizabeth accuse le coup, sans broncher.  Je m'attends à une réaction vive de sa part mais elle reste étrangement calme.  Son regard balaie la petite assistance de vipères regroupées autour d'elle et elle demande presque gentiment:

             "Laquelle de vous aura donc le courage de me raconter ce qu'elle sait?"

              Un étrange silence s'installe et c'est Lucie qui finalement prend la parole.

             "Je crois qu'il faut que tu saches, Elizabeth.  Il est temps de lever le voile.  Nous aurions voulu que cela se passe autrement mais nous n'avons plus le choix.  Je n'ai plus le choix.  Je vais te raconter ce qui s'est passé."

     

     

              Le barrage cède et les mots font place à une cruauté surnaturelle et étrangement humaine.

     

     

             La froideur du récit me plonge dans l'hiver infernal de Moonlight Falls, cette étrange journée qui fut la dernière que vécut Vénus Lol.

               "L'appel d’Éléonore fut l'aubaine que nous attendions.  Ta maman voulait détruire l'empire Lol, elle ne parlait que mansuétude, donation...  Elle voulait nous mettre à genoux et refusait de nous recevoir autrement qu'officiellement et entourée de fichus juristes.  Nous avons vu l'occasion de nous entretenir seules à seule, avec elle.  Nous voulions qu'elle reprenne raison, qu'elle revienne à la réalité.

             Éléonore, à notre demande, a envoyé un mail à Vénus de la part de Monsieur Denoël, nous savions qu'ainsi, elle viendrait.

                Effectivement, elle était sur place lorsque nous sommes arrivées."

      

     

                     Lucie continue à se souvenir, sans frissonner ni charger son récit de douceur.

                     "Il faisait froid, la neige tombait dru et le soleil n'apparaissait pas.  

                     Éléonore s'est avancée la première."

     

     

     

                 "Éléonore lui a dit que si c'était elle qui était ici, c'est parce que Harrold ne viendrait pas.  Il ne viendrait pas car ce n'était pas elle, Vénus, qu'il aimait, mais elle, Éléonore.  

                  Elle a ajouté que plus jamais Vénus ne verrait Harrold, c'était terminé.

             Vénus a paru comme déconnectée de la réalité, comme elle l'était toujours, d'ailleurs.  

                  Ta pauvre mère, Elizabeth, vivait dans un autre monde, tu le sais ça, n'est-ce pas?"

     

     

     

                       "Ma sœur et moi avons alors tenté de lui faire entendre raison, de lui expliquer tout le travail qu'avait abattu Anatole, notre oncle et ton grand-père, pour construire son empire et mettre à l'abri sa famille. Elle n'avait pas le droit de nous demander d'y renoncer.  Cela n'avait pas de sens et nous allions entamer la procédure judiciaire afin de la placer sous tutelle."

     

     

     

                  "Je lui ai dit aussi que si nous faisions cela c'est parce que nous voulions l'aider à guérir, qu'elle avait besoin de soins.  Nicholas , qu'elle avait effrayé lors de sa dernière rencontre avec lui,  allait se joindre à nous pour entamer et témoigner de la pathologie et confusion mentales dont elle souffrait.  

                  Il était fort probable qu'elle ne pourrait pas te retrouver tant qu'elle n'aurait pas subi de bilan psychiatrique qui conforterait notre opinion, nous en étions certaines.  Un séjour en hôpital psychiatrique s'imposait pour elle.  C'était une évidence." 

     

     

     

                    "Vénus ne disait rien, elle ne nous répondait pas.  Elle se contentait de nous regarder, tour à tour." 

     

     

     

                "Elle a paru s'animer lorsqu'Eléonore lui a expliqué que selon toute vraisemblance, Harrold appuierait cette demande d'internement en hôpital psychiatrique.  Elle se chargerait de le convaincre." 

     

     

     

                "Alors que nous continuions à parler, ta mère s'est éloignée et dirigée vers les berges du lac sans que l'on s'en aperçoive vraiment." 

                       

     

     

                 "Soudain, nous avons entendu comme un gros plouf, un plongeon dans les eaux glacées.  

                 Ta mère avait sauté.

                Nous nous sommes approchées du bord, nous l'avons vue remonter deux fois puis couler à pic.  Elle était morte." 

     

     

     

                       "Les eaux du lac sont vite redevenues paisibles.  Tout était terminé et c'est comme si rien ne s'était passé." 

     

     

     

              "Nous sommes retournées à nos voitures.  Éléonore est rentrée chez elle, Linéva a écrit le mot d'adieu sur l'ordinateur de ta mère, pensant que cela apaiserait les gens qu'elle avait tant fait souffrir... dont toi, Elizabeth."

            La mâchoire d'Elizabeth semble sur le point de se décrocher et elle prononce comme à bout de souffle, abasourdie:

                "Vous avez regardé ma mère mourir, les bras ballants?!  Aucune ne lui a porté secours, aucune n'a pensé à appeler de l'aide.  Elle est remontée deux fois... Vous l'avez contemplée en train de mourir, combien de temps?!  Mais bon dieu, quels monstres êtes-vous, toutes les trois???!!!"

                                            

     

                 "Oooh calme-toi, Elizabeth!"

                  La voix de Linéva claque comme un fouet.

     

     

               "Cela s'est passé très vite, en vérité.  

               Et franchement, dis-moi, ta mère, elle, aurait-elle sauté, appelé de l'aide pour nous sauver...? nous?... toi?  

             Ta mère blessait, détruisait tout qui s'approchait d'elle, elle ne pensait qu'à elle, se fichait de faire souffrir les autres!  Elle t'a abandonnée sans que cela ne lui pose aucun cas de conscience!!!  Ne l'oublie jamais, ça!"

                 Elizabeth déglutit pour ne pas s'étrangler.

                 "Ma mère était malade!  Elle ne tournait pas rond, vous n'avez cessé de me répéter qu'elle était folle...

                  Mais vous, quelle excuse avez-vous?"

                  

     

                   "Malgré tous vos grands principes, l'odeur de sainteté dans laquelle vous vous drapez, vous avez abattu, brisé ma mère et vous l'avez regardée mourir!

                 Je vous vomis.  Je vous maudis..."

                 Et Elizabeth s'enfuit de la salle à toutes jambes sous un terrible :

                "C'est ça, fais comme ta mère.  Sauve-toi!  C'est tellement plus facile."

              Je ne réfléchis pas, je me lance à la poursuite de l'enfant, j'entends de loin et vois du coin de l’œil le poing de Nicholas qui atterrit sur la mâchoire de Linéva dans un craquement d'os assez reconnaissable.  La mégère se retrouve le sifflet coupé, j'en ressens une merveilleuse jouissance.  

          Mais je suis à la poursuite d'Elizabeth et ne me retourne pas.  Je tremble pour elle.

     

     

     

                 Je la trouve près du poulailler.

     

                 

                  Je m'avance doucement et prends un ton léger, taquin, pour soulager le poids de sa peine.

          "Dis donc, petite cachottière, ne t'ai-je pas entendue dire que ton cœur te parlait?"

                  Son ton de voix est las:

                 "C'est vrai.  

             Ce qui m'ennuie, c'est que depuis que je l'entends, je ne cesse de pleurer."

                   Elle renifle.

               "Ceci dit, je pense que vous aviez raison.  Il me parlait déjà, mon cœur, mais je refusais de l'écouter."       

      

                 

          "Pour maman, ce n'était pas pareil, n'est-ce pas?"

         "Non, ta maman, ce n'était pas pareil."

      J'essaye alors de lui expliquer simplement, que sa maman avait un dysfonctionnement au niveau de ses neurones-miroirs. Ces neurones nous permettent d'imiter, de comprendre les actes et les émotions des autres et de nous les approprier.

            Pour empêcher les neurones-miroirs de nous faire croire que ce que nous voyons nous le vivons, il y a un processus qui est mis en place afin de bloquer le ressenti lorsque l'émotion est trop forte.  Ce processus était trop compétent chez Vénus.  Il la protégeait trop, l'empêchant de ressentir quoi que ce soit.  J'ajoute doucement:

              "Tout notre travail consistait à faire sauter ce verrou.  Malheureusement, lorsque celui-ci a sauté, je n'étais pas là.  Tout ce que ta maman s'est mise à ressentir avait une force phénoménale, elle ne pouvait pas identifier les sensations qu'elle ne connaissait pas et je n'étais pas là pour l'aider à gérer..." 

     

     

                   Elizabeth réfléchit un instant puis déclare:

              "Lorsqu'elle a cru que vous l'aviez abandonnée, lorsqu'elle a réalisé qu'elle ne pourrait pas me voir avant longtemps...  Elle a craqué.  Elle a perdu tout espoir..."

              J'acquiesce.

              "Je pense comme toi."

              "Même si elles ne lui ont pas tenu la tête sous l'eau, ce sont bien elles qui l'ont tuée.  Maman était trop faible pour se défendre...  

              Pauvre maman...  Elle a dû se sentir si seule.

             C'est cette idée qui m'est la plus insupportable."

     

     

               La force de sa peine et de ses mots rejoignent les miens.  Je me retiens de fondre en larmes.

                "Je ne sais pas si un jour, je pourrai leur pardonner.  Je ne sais pas si je pourrai un jour vivre sereinement en sachant quelle fut la douleur de ma mère au moment de sa mort."

                "Tu n'es pas seule, Elizabeth.  Et tu es forte, bien plus forte que tu ne le penses.  Crois-moi."              

     

               

               J'ajoute, sceptique et pourtant sincère:

           "Tu sais, lorsque ta maman entrait dans mon bureau, une chaleur indescriptible m'envahissait, de la tête aux pieds, c'était très étrange.  Depuis ce matin, je sens cette même chaleur.  Je suis à peu près persuadé que ta maman n'est pas loin et qu'elle veille sur toi et je suis sûr, si tel est le cas, qu'elle est très fière de toi."

               "Peut-être alors est-elle à présent plus paisible puisqu'elle sait que vous ne l'avez pas abandonnée et qu'enfin la vérité a éclaté."

               Elle soupire, dépitée et grimace.

              "Je vous dis ça mais je n'y crois pas un instant.  Je ne crois pas en tout ça."

              Je ris.

              "Moi non plus, je n'y crois pas; mais bon, ce serait bien que pour une fois nous ayons tort."

     

     

     

             "Qu'allez-vous faire, maintenant?  Vous allez retourner auprès d’Éléonore?"

             Je grimace.

         "Disons qu'en ce moment, je n'ai qu'une envie c'est prendre la poudre d'escampette et disparaître."

             C'est à son tour de rire.  Un rire chaud qui m'enveloppe de douceur.

           "Ce serait sympa, nous pourrions partir, tous les deux, au soleil, sur une petit île, nous passerions nos journées à nous dorer la pilule sur le sable blanc et à dire du mal de ceux qu'on déteste et vous me raconteriez enfin votre histoire. Vous me l'aviez promis, vous vous souvenez?"

           "Bien sûr, je m'en souviens.  Un jour, je te promets que je te saoulerai avec mon histoire, tu auras tous les détails."

              Je fais mine de réfléchir un instant:  

             "L'île déserte me tente assez mais là, je rêve plutôt de vertes vallées, de lacs poissonneux, de cabane de pêcheur.

             Et toi, tu as besoin de ton papa.  Il t'aime énormément, cet homme-là.  Lui, il n'a vraiment cherché qu'à te protéger, tu sais."

              "Oui, je l'ai bien compris."

               Soudain, elle s'exclame: 

             "Oh!  J'ai une idée!  Venez vivre avec nous.  Vous serez super bien dans ma grande famille.  Les femmes de papa vous chouchouteront, vous serez comme un coq en pâte, entouré des vertes vallées et vous pourrez pêcher toute la journée, si vous voulez."

      

     

                   Je grimace.

           "Je ne sais pas si c'est une bonne idée.  Ton papa ne m'aime pas beaucoup."

               Elle hausse les épaules.

               "Ce n'est pas grave."

               Elle rit encore:

               "Je suis sûre que lorsqu'il aura compris que vous lui laissez sa place de roi en son domaine, il apprendra à vous apprécier."

              Et tout doucement, de sa voix si douce qui me ravit, elle ajoute: 

             "Peut-être pourriez-vous être mon petit prince?  Vous me protégerez des bêtes féroces tels les moutons, vous me donnerez de l'eau, vous m'apporterez un paravent...?"

              Je me perds dans son regard.

     

     

            Et surgit alors l'évidence, je lui souris.

           "Tu es déjà ma rose, Elizabeth.  Tu l'es devenue dès que je t'ai vue entrer dans mon bureau.  Je ne l'ai juste pas compris tout de suite."

            Elle me rend la douceur de mon regard et elle dit simplement:

            "Il est heureux dès lors que vous ne soyez plus si jeune*."

             Je répète doucement:

            "Oui, c'est heureux que je ne sois plus si jeune."

     

     

            J'embrasse son front, la serre fort contre moi et m’enivre de son parfum. 

     

     

              Au loin, une voix murmure, comme une brise de fin du jour : 

             "Merci."

             J'ai beau savoir que c'est impossible, il me semble pourtant avoir reconnu la voix émue et éraillée de Vénus Lol.  En même temps, l'étau qui enserre mon cœur libère son emprise et je me sens libéré, serein et apaisé.  

          Des larmes de joie me montent aux yeux et je sens l'étreinte d'Elizabeth qui se resserre autour de moi.  Vénus l'a-t-elle remerciée, elle aussi?  A-t-elle réussi à lui dire tout son amour?  Ah!  Si seulement cela pouvait être vrai, ce serait merveilleux!

     

     

         FIN

     

     

     

    *[De sa rose, le petit Prince dit:]


    "J'aurais dû ne pas l'écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer.  [...]" 

    Il me confia encore: 

    Je n'ai alors rien su comprendre! J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m'embaumait et m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir! J'aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer." [Le Petit Prince - Saint Exupéry - chapitre VIII]

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    Prendre de la hauteur, voilà ce dont j'ai besoin.  

               Changer de point de vue, voir les événements sous un autre angle, tel est l'objectif de ce début du jour.  

     

    Chapitre VIII:  

     

              "Allez, Harrold, du courage."  

              Je m'invective pour trouver la force de rouvrir pour la cent millième fois ce dossier. 

               J'avais voulu me convaincre que seul le fait que Vénus ait découvert une sorte d'amour pour moi avait suffi à l'anéantir et à la pousser à se suicider puisque j'étais resté sourd à son appel.  Cela ne peut être correct.  

     

    Chapitre VIII:  

     

                     Je dois avancer, recommencer, réunir les faits, les agencer, les vérifier ou les dénier:

    1.        Dix jours environ avant sa disparition, Vénus, de m'avoir aperçu avec Éléonore subit un choc émotionnel qui lui fait recouvrer ses sens.  Le blocage est levé. 

               J'admets que c'est possible, c'était le but recherché - et jamais abandonné - de cette thérapie que nous menions ensemble depuis longtemps.  

    2.  Elle m'envoie un message: 

      

         Elle est paniquée, ne comprend pas ce qui lui arrive. Je ne vois effectivement pas comment, seule, elle peut parvenir à gérer cet afflux de sensations, son garde-fou émotionnel ayant totalement volé en éclats.

            C'est plausible.

           En ce qui concerne ce message dont je n'ai gardé nulle trace, nul souvenir: plusieurs hypothèses s'offrent à moi: 

             a.   J'ai complètement foiré, n'ai pas vu que c'était Vénus qui m'envoyait le mail et l'ai tout bonnement envoyé à la poubelle, sans même l'ouvrir.

                  Je n'y crois pas un instant. 

            b.  Je n'ai jamais reçu ce message car il y a eu un bug informatique; si tel était le cas, elle en aurait été avertie par son serveur et me l'aurait renvoyé.

           c.   Éléonore surveillait ma boîte mail.  Je me souviens l'avoir entendue dire à Elizabeth qu'elle ne pouvait pas connaître mon mot de passe, c'est qu’Éléonore, elle, le connaissait; sans quoi cette phrase n'a pas de sens.  

               Jalouse comme elle l'est et vu la rancœur qu'elle ressent envers Vénus, elle fait disparaître tout bonnement son message, ne se rendant pas compte de l'importance de ce qu'est en train de vivre ma patiente. 

             Ceci est plausible mais n'élimine pas l'hypothèse d, même si celle-ci me semble plus farfelue. 

            d.  L'ordinateur de Vénus était sous surveillance d'un hacker - les cousines de Vénus ont sans doute les moyens de s'en procurer ou Nicholas qui est un as en informatique - qui fait disparaître le message. 

    3.         Vénus, de retour à la réalité, connait à présent le remord, l'empathie et contacte ses cousines pour les informer qu'elle compte tenir un conseil d'administration exceptionnel pour une analyse des comptes détaillée, ayant repéré des postes comptables qui lui semblent plus obscures que limpides et mettre sur pied une association sans but lucratif ayant pour bénéficiaires, des personnes socialement déshéritées. 

             J'ai pu lire ces envois mails à ses cousines et l'expert comptable dans la copie de sa boîte d'envoi; apparemment ces idées ne comblaient pas de joie les différentes parties.   

    4.      Vénus contacte Nicholas car enfin, elle prend conscience de l'existence de sa fille et découvre qu'elle ressent pour elle un sentiment urgent de la connaître, voire de l'amour filial.  

           Nicholas lui promet de la contacter dans les prochains jours pour organiser une entrevue avec Elizabeth.

              C'est un fait avéré.

    5.       Vénus se rend à Moonlight Falls, se jette dans les eaux glacées du grand lac après avoir écrit ce mot d'adieu: 

     

            

               Et cela n'a aucun sens, absolument aucun sens!

      

    Chapitre VIII:

     

                    Vénus attendait que je lui fasse un signe. Vénus attendait de voir son enfant. Vénus faisait des projets professionnels.  Dans ces conditions, elle ne pouvait ni décider de se suicider ni préméditer cet acte en laissant ce message d'adieu. Cela aurait été insensé.  Elle ne l'avait jamais été, insensée!  

                  L'espérance avait toujours fait tenir debout Vénus.  Elle avait tant attendu de ressentir la vie qu'elle ne pouvait s'être tournée vers la mort dans ces conditions.  Non, je n'y crois pas.  Non, cela n'a pas de sens.

                Entre le message envoyé et la disparition ne se passent que dix jours.  Ce n'est pas suffisant pour imaginer que Vénus ait perdu tout espoir.  Seule la désespérance, c'est vrai, aurait pu mettre un terme à l'existence de Vénus.  Si tel est le cas, il me manque une pièce du puzzle, celle qui se situe entre les points quatre et cinq.

                 Et soudain, je tressaille.  Et si Vénus n'était pas morte?  

             Je suis à l'endroit idéal pour vérifier cette théorie complètement folle mais qui, à cet instant, me semble la plus réaliste.  C'est ici que ses restes ont dû être ensevelis, dans la ville de son unique héritière.

     

    Chapitre VIII:  

     

                          Comme un fou, je dévale les collines et me jette à corps perdu dans les allées du cimetière, à la recherche de la tombe de Vénus - si elle existe.

                          Mon cœur bat comme un dément, pris d'un espoir dingue que j'aie raison. 

                         Oh si seulement...

                         Cachée, à l'abri des ronces, une pierre tombale semble me chuchoter de m'approcher.  

                          Je manque trébucher sur un caillou, le souffle me manque.

     

    Chapitre VIII:

     

                    Je m'approche et les chuchotements se muent en un rire moqueur.

                    "Vénus Lol, disparue ainsi qu'elle vécut."

                    Je ne sais qui a gravé cette épitaphe mais elle ne peut être plus juste.  Vénus vécut dans la fuite des autres, elle mourut de pareille façon.

     

    Chapitre VIII:

     

              Tout à mes pensées morbides, je n'entends pas approcher Elizabeth par devers moi.  Et sa voix me surprend.

             "Docteur?  Je vous croyais parti... Que faites-vous là?"

               

    Chapitre VIII:  

     

               Je ne suis pas encore prêt à lui parler.  Je demande deux minutes, deux minutes pour reprendre vie, me déconnecter du monde des morts, reprendre conscience de moi-même. 

     

    Chapitre VIII:

     

                Sa voix me parvient comme au travers d'un cocon de coton.    

                "Moi aussi, très souvent, je viens ici.  Je viens pour me convaincre que maman est vraiment morte.

             J'ai beau savoir qu'il n'y a aucun doute à ce sujet, Docteur, et vous le savez mieux que moi, j'ai besoin de venir.  

            Ce sont bien ses restes qui sont là. J'ai aussi la copie du constat de décès de ma mère: morte par noyade dans les eaux du lac de Moonlight Falls.

            Mais non, malgré cela, toujours... je reviens.

            Si seulement, elle pouvait me manquer!"

     

    Chapitre VIII:

     

                     Et elle répète:

                     "Mais que faites-vous ici?"

                     Et elle ajoute:

                     "Votre mauvaise conscience vous titillerait-elle?"

     

    Chapitre VIII:

     

                   Encore deux minutes de silence, deux minutes de solitude, s'il vous plaît!  Que les oiseaux se taisent, que cette enfant se taise, que la vie se taise!

                     Et encore:

                     "Mon père m'a dit que vous étiez parti, cette nuit."                  

                     Je suis perdu, je ne sais plus, je veux comprendre, je veux partir, je veux revenir.  Doucement, respirer, encore... Laisser le ressac se briser sur les rives de ma mer intérieure...  Redevenir moi-même, respirer, reprendre le contrôle...

                Je me tourne doucement vers elle, elle a la tête baissée.  C'est à peine si je la reconnais et ce n'est pas à cause de ses cheveux détachés.

     

    Chapitre VIII:

     

                 "Mon père m'a dit que vous me preniez pour une menteuse, que je faisais semblant d'être comme je suis, que tout ce que je voulais c'était ressembler à ma mère pour qu'il m'aime comme il aimait ma mère."

     

    Chapitre VIII:

     

                  Elle déglutit.

                 "Je ne veux plus que vous vous occupiez de moi.  C'est terminé.   Notre contrat est rompu."

                  Ces quelques mots me font frisonner.

                 "J'ai voulu partir, cette nuit, Elizabeth, c'est vrai.  Je n'ai pas pu...  Je n'aurais pas pu sans t'en parler, te le dire, te l'expliquer."

                  Elle soupire.

                  "Je m'en fiche, je me fiche de tout, de toute façon, depuis toujours...  Partez, restez, parlez, taisez-vous, je m'en fiche."

     

    Chapitre VIII:  

     

                   Elle n'en a ni envie ni besoin mais moi, si, alors, je me penche en avant et je la serre très fort contre moi.  Un peu surprise, sans y réfléchir, elle répond à mon étreinte.  

     

    Chapitre VIII:

     

                Sa chaleur et son odeur de pin suffisent, enfin, à me reconnecter totalement au monde des vivants.  Je murmure dans ses cheveux.

                  "Donne-moi deux minutes, d'accord?  Allons nous asseoir sur ce banc, là-bas, tu veux bien?"  

                  Elle me suit et grimpe à mes côtés, silencieuse, la mine morne.

     

    Chapitre VIII:  

     

                 "Je vais te parler franchement, Elizabeth, comme je ne l'ai jamais fait puisque  je ne suis plus ton psy, tu viens de me virer."

                   Je souris.

             "Sache que je te fais confiance, Elizabeth, même si toi, tu n'as plus confiance en moi; ce que je comprends."

                Je respire doucement.

               "Je vais te parler comme à une amie, d'accord, ni comme à une enfant, ni comme à une des mes patientes , mais comme à une amie."

               J'ai toute son attention.

     

    Chapitre VIII:  

     

               "J'ai besoin d'aide."

               Elle répète, surprise.

                "Besoin d'aide?"

              "Oui, tu sais, toute ma vie j'ai tendu vers un idéal: comprendre les gens, le pourquoi de leurs agissements, le pourquoi de leurs paroles...  Je veux vivre entouré de parce que et non de pourquoi."

               Elle me sourit.

          "C'est pour ça que vous n'avez pas d'enfant!  Je comprends mieux, maintenant."

     

    Chapitre VIII:

     

               Je souris et saisis l'occasion de poser une autre question qui me titille depuis hier soir:

              "Sais-tu que ta maman, avant sa disparition, voulait te voir, qu'elle a rencontré ton papa pour essayer de lier le contact avec toi?"

                "Oui, je le sais.  Je l'ai lu dans son carnet."

                 "Et tu en penses quoi?"

                 "Je ne comprends pas votre question.  Je devrais en penser quoi?"

                "Il y a quelque temps, tu m'as dit que ta maman avait écrit de moi que si elle avait le choix, c'est moi qu'elle aurait voulu aimer et tu as ajouté que tu la comprenais.  Pourquoi me l'as-tu dit?  Tu me l'as dit parce que tu pensais que cela me ferait plaisir!  De la même façon, j'imagine que cette idée que ta maman a eu envie de toi t'a été d'un certain réconfort.  Est-ce correct?"

     

    Chapitre VIII:

     

                 "Si je vous ai dit ça, c'est parce que je voulais créer un lien entre vous et moi en jouant sur votre culpabilité.  Vous vous seriez alors plus investi dans ma guérison.  Maman faisait comme ça tout le temps avec les gens, ça fonctionnait.  Je ne suis pas quelqu'un de gentil, Docteur."

     

    Chapitre VIII:  

     

                Rester calme, se recentrer.  Bon dieu, que c'est heureux que la terre entière ne soit pas uniquement peuplée de Lol!  Ils sont aussi attachants que haïssables!

                  "Vous êtes vraiment nul!  Je me demande comment vous avez réussi à guérir maman et faire en sorte comme elle le souhaitait qu'elle vous aime, vous!"

                  C'était un crachat plein de venin.  J'aurais dû voir venir le coup  après ce que son père lui avait asséné ce matin à mon sujet, elle doit être très en colère.

                   "J'étais venue vous voir parce que maman écrivait que vous étiez le seul capable de la comprendre et de l'aider.  Je pensais que vous pourriez en faire autant pour moi, même si cela devait me coûter autant qu'à maman parce que maman écrivait que quoi qu'il lui en coûte et peu importe les souffrances, ça en valait vraiment le coup.  Et bien, il faut croire que de ressentir l'amour et tout le fatras humain, l'a rendue complètement zinzin, ma mère!

                    J'ai changé d'avis, cela ne m'intéresse plus du tout.  Je préfère rester comme je suis.

                    Je regrette de vous avoir rencontré."

     

    Chapitre VIII:

                     

                       Je prends mon ton railleur et ironique:

                  "Après cette tirade, cela va être facile pour moi de te parler comme à une amie, dis donc."

                    J'aurais bien ajouté que malgré tous ses dires, il était évident qu'elle est capable de colère, de haine et d'amertume mais je préfère m'en garder, j'en ai déjà bien assez pris sur le coin de la tronche.

                        Le silence s'installe, bienvenu, entre nous.

     

    Chapitre VIII:  

     

                 Au bout d'un certain temps, Elizabeth sort de son mutisme.

                "Je vous propose un deal."

                 "Je t'écoute..."

              "Vous me reprenez à Monte Vista.  Je ne veux pas revenir dans mon ancienne école si proche de mon anniversaire, mes notes risquent d'en pâtir.  Le lendemain de mon anniversaire, je rentre chez papa pour faire mon entrée au lycée et vous n'entendrez plus parler de moi."

            "Je n'ai pas envie de ne plus entendre parler de toi, Elizabeth, sinon, je serais parti cette nuit, c'était ce que me promettait ton père."

                 Elle fait comme si elle n'avait rien entendu.

              "Et en échange, je vois si je peux vous apporter l'aide dont vous avez besoin."

     

    Chapitre VIII:  

     

              "Je suis très touché, Elizabeth.  Tu as raison, les bons comptes font les bons amis.  J'accepte ton offre."

     

    Chapitre VIII:

                              

               Je réfléchis un moment.

             "J'ai besoin d'aide, je suis perdu, Elizabeth, je suis même complètement paumé.  Je ne comprends pas ce qui est arrivé à ta maman, je deviens fou de ne pas comprendre.  Est-ce qu'il y aurait dans le journal de ta maman quelque chose qui pourrait m'expliquer pourquoi elle se trouvait à Moonlight Falls le jour de sa disparition et pourquoi elle a décidé de mettre fin à ses jours en..."

              Elle me coupe froidement:

             "Vous plaisantez?!"

             Elle me regarde durement et moi, je la regarde ahuri.

     

    Chapitre VIII:

     

            "Elle y était parce que vous lui avez donné rendez-vous au lac!"

     

    Chapitre VIII:  

            

           Et tout se met à tourner, à partir en vrille, le paysage, mon corps, mon ventre, mes mains...  Je perds pied, je perds espoir, tout se brouille.  Un vide immense en moi comme un gouffre sans fond se creuse, j'y suis ballotté et tout mon être part en miettes, je suis en lambeaux, liquidé, déchiqueté.

           Je n'ai plus qu'une force, celle de murmurer, hurler, chuchoter, crier - le fais-je?

           "Mais qu'est-ce que tu dis?  ...  Bon sang!  

            Il faut que ça s'arrête!"

     

    (à suivre...)

     

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           Le voyage jusque Hidden Springs en compagnie d'Elizabeth se déroule dans un silence qui n'est ni lourd ni pesant; il est juste reposant. 

     

    Chapitre VII :           

             

               J'aurais presque l'impression d'être en vacances...  en congé de ma vie, en repos de mes obligations, libre, libéré.  Les vertes vallées me happent et me font virevolter dans les airs.  

     

    Chapitre VII :

     

             Je me sens emporté au-delà des montagnes et je plane tel un aigle sur les courants humides de la vallée.  Le vertige me saisit et je m'en régale.

     

    Chapitre VII :

     

               Je me sens un géant, comme ces montagnes, les pieds dans l'eau, observant le fil du temps et l'insaisissable légèreté de l'être.

     

    Chapitre VII :

     

            Nichée dans l'écrin de verdure, la petite ville de Hidden Springs m'accueille.  

                 Comme autant de canaris colorés sur le fil tendu de mon vertige, les maisonnettes jaunes, bleues, blanches me font cortège.

     

    Chapitre VII :

     

                   Apparaît, à flan de montagne la maison d'Elizabeth, ceinturée de bois sombre, elle tente tant que peut se faire de se fondre dans le décor, tout en mettant un peu d'ordre dans cette nature si sauvage.

     

    Chapitre VII :

     

                   Je soupire.  A franchement parler, je n'ai pas envie de descendre et d'aller à la rencontre de ces gens.  Je suis fatigué des autres, las, éreinté.  

                   J'ai pourtant dormi tout le jour d'hier.  Comme en overdose d'émois, je me suis écroulé sans force et comme une pierre, j'ai coulé dans les abysses de mon inconscient.

                  Ô temps, suspends ton vol.  Laisse-moi savourer encore cette nature hostile et si belle.

     

    Chapitre VII :

                                   

                  Mais déjà notre taxi ralentit, nous sommes arrivés.  Je regrette de ne pas avoir choisi la location d'une petite maison pour ce weekend. J'aurais préféré me retrouver seul, au moins quelques heures.  Cela fait tellement longtemps que cela ne m'est plus arrivé. 

     

    Chapitre VII :  

     

               Je descends du taxi, suivi par Elizabeth.  Voici le moment de rencontrer la famille recomposée de la fillette.   J'avoue qu'une certaine curiosité m'étreint à cette idée.             

               Hier soir, à table, Elizabeth m'avait abordé sans détour.  

            "Je sais que vous êtes psy et que vous avez l'habitude de l'inhabituel, Docteur.  Malgré tout, ce serait plus sympa de ma part si je vous prévenais que mon papa ne vit pas comme tout le monde." 

     

    Chapitre VII :

     

            Habituellement, j'aurais relevé le nez de mon assiette, aurais observé Elizabeth et l'aurait encouragée à expliciter ce qu'était pour elle la normalité.  

             Mais là, j'étais trop fatigué, je n'avais pas envie de travailler.  Je voulais juste retourner au lit.  J'avais des mois de sommeil à rattraper.

             Depuis que le puzzle "Vénus Lol" s'était agencé, que j'avais saisi l'essentiel du problème et posé une explication sur ce qui m'était incompréhensible, j'avais besoin de décompresser.

         Surprise de n'avoir déclenché aucune réaction de ma part, Elizabeth m'observa un long moment.  Je sentis son regard peser lourdement sur moi, s'ajoutant à celui d’Éléonore qui se mit à brûler ma nuque et je fus à deux doigts de les envoyer toutes les deux se balader dans le jardin afin que je puisse dîner en paix.

     

    Chapitre VII :  

     

                  Elizabeth soupira et lança : 

               "Docteur, arrêtez de me faire la tête!  Oui, je sais, je n'aurais pas dû aller sur votre ordinateur et je vous demande pardon.  Je ne le ferai plus."

     

    Chapitre VII :  

     

             "Evidemment, tu ne le feras plus puisque tu as vu que ce qui t'intéressait ne s'y trouvait pas."

              Éléonore fronça les sourcils.

              "Tu as piraté l'ordinateur de mon mari?"

     

    Chapitre VII :  

     

                 Elizabeth haussa les épaules.

                 "Oui et non.  Je suis juste entrée dedans."

                 Éléonore sembla éberluée.

               "Mais cet ordinateur est protégé par un mot de passe que tu ne peux pas connaître."

                  Elizabeth l'observa un quart de seconde:

                 "Mon père est un as de l'informatique, il m'a montré quelques tours pour contourner ce genre de détail.

                   Docteur, c'est de mon père que je voudrais vous parler."

     

    Chapitre VII :  

     

              Éléonore secoua sa longue chevelure.

           "Et bien, vas-y, Elizabeth.  Dis ce que tu as à dire.  Harrold t'écoute... n'est-ce pas Harrold?"

             Avais-je le choix de toute façon?  D'un mouvement nerveux de la cuillère, j'invitai Elizabeth à vider son sac.

            "Mon père, disais-je, ne vit pas comme tout le monde.  Il est marié à Eve et vit avec elle."

     

    Chapitre VII :  

     

              "Il vit également avec  Jessica, une autre amoureuse."

     

    Chapitre VII :  

     

              "Et Cassidy partage son toit aussi et il l'aime tout autant." 

     

    Chapitre VII :

     

            "J'ai pour l'instant 3 demi-frère et sœurs.  Il y Adam, Alizée et Cassandra.

             Adam est le fils d'Eve et papa."

     

    Chapitre VII :  

     

                "Cassandra est la fille de Cassidy et de papa."

     

    Chapitre VII :

     

                 "Et Alizée est la fille de Jessica et papa."

     

    Chapitre VII :  

     

                 Éléonore émit un petit rire flûté et moqueur:

                 "Et bien, dis donc, j'aurais presque envie de le rencontrer ton père."

                  Elizabeth l'observa un long moment, le regard indéchiffrable.

     

    Chapitre VII :  

     

              Puis d'une voix sans timbre, elle déclara:

           "Imaginez, Éléonore, que du jour au lendemain, vous voyez partir votre mari que vous aimez pourtant de tout votre cœur, sans l'avoir vu venir, alors que la veille encore vous faisiez des projets ensemble.  

              Il vous quitte sans un mot d'explication, sans une dispute, pour rien, pour personne d'autre, juste comme ça: du jour au lendemain.  Alors peut-être perdrez-vous votre sourire moqueur et ferez-vous comme mon père.  Il essaye inconsciemment de multiplier ses chances de ne plus jamais ressentir ce sentiment d'abandon et de solitude qui a été le sien le jour où ma mère l'a quitté, sans un mot, sans une dispute, pour rien, comme ça, juste comme ça."

             Éléonore ouvrit la bouche et le venin en sortit:

            "Ce n'est pas juste comme ça que ta mère est partie; c'est parce qu'elle ne te supportait pas!"

     

    Chapitre VII :  

                       

        Elizabeth ne tressaillit même pas, son visage resta fixe et attaché à Éléonore.

            "Éléonore, grandissez un peu!  Ce n'est jamais la faute des enfants.

            Ce n'est pas à cause de ses enfants que votre père buvait et vous battait, votre mère, votre frère et vous.  

          Quand comprendrez-vous que votre mère vous mentait?  Apprenez qu'une victime peut être meilleur bourreau que le bourreau lui-même."

          Éléonore, elle, se mit à trembler de la tête aux pieds et je vis le moment où elle perdrait tout contrôle.  Je décidai d'intervenir. 

           Éléonore, ne réponds pas.  

           Elizabeth, au lit.  Demain, nous partons tôt."

          Je fus presque surpris de les voir obtempérer toutes les deux sans moufter. 

         Tout ce qui venait d'être dit n'était pas tout à fait faux même si cela relevait plus de la psychologie de comptoir.

            Je m'encourage à présent: 

            "Allez, Harrold, un peu de cran..."

            Et je me faufile, Elizabeth sur les talons, entre les haies de cette jolie et immense bâtisse.

                          

    Chapitre VII :

     

                 De pensive, Elizabeth s'égaye tout à coup, elle se met à courir et me passe pour ainsi dire entre les jambes.

                     "Docteur... Docteur, venez vite, il y a des poussins!!!!"

     

    Chapitre VII :

     

              "Effectivement, Elizabeth, il y a des poussins, j'en vois au moins sept."

               Elle se met à rire puis se met à jacasser:

             "Papa a encore dû oublier de venir récolter les œufs. Sacré papa... Il a toujours la tête ailleurs... Vous savez que si on s'occupe bien des poussins, et bien, vous ne me croirez jamais mais l'impossible devient possible et ils finissent par s'envoler.  Mais je veux dire qu'ils s'envolent vraiment!  Normalement, les poules ne volent que sur quelques mètres, pour atteindre un perchoir.  Mais là, pour de vrais, les poussins devenus poules s'envolent comme des moineaux ou des pies ou..."

                Elle s'interrompt.

               "Cela ne vous intéresse pas ce que je dis, hein?!  D'accord, allons voir s'il y a quelqu'un dans c'tte baraque!"

                 En pénétrant dans le hall d'entrée, je me fige.

                 "C'est maman..." 

     

    Chapitre VII :

     

                   Elizabeth a murmuré dans mon dos et je sursaute.  Oui, c'est Vénus.  Vénus et Nicholas, en photo, sur le mur du salon.

     

    Chapitre VII :

     

              Je respire un grand coup et tente de calmer le vertige qui me reprend.

              "Monsieur Denoël, bonjour!  Je suis ravie de vous rencontrer.

               Eli, si tu veux, Cassidy est dans la cuisine et Adam n'attend que toi pour un énorme câlin!"

               Je sursaute encore: Décidément, c'est une manie dans cette famille de parler au dos des gens!

     

    Chapitre VII :  

     

              Tandis que je salue poliment Jessica, Elizabeth court embrasser son petit frère, Adam, et rejoint Cassidy dans la cuisine.  Je l'entends même rire et une douce chaleur se répand doucement depuis mon cœur jusqu'au bout de mes orteils. 

     

    Chapitre VII :  

     

                Ici, parmi les siens, cette enfant est bien.  C'est ici qu'est sa place.  Je ne comprends pas ce qu'elle est venue chercher chez moi.  C'est ici qu'elle peut trouver son équilibre, pas auprès de moi, pas auprès d’Éléonore.

               Je dois en parler à son père, je dois lui dire... mais où est-il celui-là?

             J'entends une voix d'homme qui se mêle à la voix guillerette d'Elizabeth.  Apparemment, le père est dans la cuisine, lieu de rencontre de la famille.

     

    Chapitre VII :

     

             Je m'en vais le saluer, ce brave homme à qui je dois de voir toute ma vie chamboulée!  Deviendrais-je grincheux?  Pas du tout,  amer, dirais-je plutôt.

              En entrant dans la cuisine, je suis presque surpris et en tout cas touché par le regard d'adoration que jette Elizabeth à son père.  Elle le mange littéralement des yeux.

              Nicholas me serre la main mais sans plus tarder, il revient à sa fille avec bonne humeur:

              "J'ai promis à tout le monde qu'on irait au festival d'été aujourd'hui : C'est le grand jour:  Tu vas enfin apprendre à faire du patin, ma chérie."

               Elizabeth n'est pas très emballée.

              "Tu ne préfères pas faire connaissance avec le Docteur, parler avec lui.  Comme ça, je pourrais jouer avec les poussins."

              Nicholas prend un air dépité:

              "Reviens vivre à la maison et là, tu pourras jouer avec les poussins autant que tu le voudras..."

           Le regard d'Elizabeth se voile, elle perd toute expression joyeuse et souffle.

          "Papa... On en a déjà parlé...  Arrête!  Je ne suis pas vraiment partie et je vais revenir, tu le sais bien."

     

    Chapitre VII :  

     

                  Il le sait peut-être, mais ce n'est pas ce que m'indique sa petite mine d'enfant perdu.  Pauvre Nicholas, j'aurais presque de la peine pour lui.

                  Bon.. enfin... d'accord... c'est vrai, j'ai réellement de la peine pour lui.

     

    Chapitre VII :

                       

             Mais trêve de blabla... Apparemment, le maître de ces lieux a décidé que tout le monde devait s'amuser au festival d'été et moi qui rêve de solitude, de tête dans les nuages et de pieds posés au sommet d'une montagne, je me retrouve à l'entrée d'un parc bruyant, un bébé qui boude dans les bras.  

     

    Chapitre VII :

     

             Je dois avouer que finalement, cette petite sortie au parc se passe plutôt agréablement.

     

    Chapitre VII :

     

                Au final, Bébé boudeur-Alizée- et moi-même passons une très joyeuse après-midi.

                Et voilà que je découvre que mettre un peu de légèreté dans sa vie, rend décidément l'existence elle-même plus légère!

     

    Chapitre VII :

     

              Et c'est franchement surpris que je vois le soir doucement envelopper le jour de sa cape sombre.  

              Et c'est étonné que j'entends Nicholas hésiter à cause de l'heure tardive à accepter que sa fille se prépare une granita. 

               En fait, moi aussi, je me laisserais bien tenter par une granita. 

     

    Chapitre VII :

     

              La meilleure façon de résister à la tentation n'est-elle pas d'y céder*?

    [*d'après Oscar Wilde]

     

    Chapitre VII :

     

               Alors que je termine mon cône glacé, Nicholas invite son épouse, Eve à danser.  Cet homme m'intrigue.

     

    Chapitre VII :

                       

             De retour à la maison, je m'occupe de mettre au lit Cassandra, celle que j'appelle dorénavant "le bébé intrigué" tant ses yeux vous dévorent et semblent avides de vous comprendre.

     

    Chapitre VII :  

     

               Je me sens apaisé.  J'entends les rires d'Adam, le frère d'Elizabeth, et la voix douce et amusée de cette dernière.  Oui, je suis apaisé, comme je l'ai rarement été. 

                                  

    Chapitre VII :  

     

              A nouveau, j'aimerais prier le temps de suspendre son vol.  Je souris. 

     

    Chapitre VII :  

     

                 Je souris à mon grand-père qui n'est plus depuis longtemps mais dont la caresse douce dans mes cheveux d'enfant me revient encore.

                 Et son regard bleu pétillant se perdait vers la lune rosée qui nappait de sucre glace les paysages.  Et sa main caleuse glissait doucement dans mes cheveux.  Ces moments-là valent bien plus que tous les trésors du monde.

     

    Chapitre VII :

                    

              Evidemment, c'est l'instant que choisit Nicholas pour discuter avec moi.

         "Alors, dites-moi, Monsieur Denoël, comment cela se passe-t-il chez vous avec Elizabeth?  Pensez-vous qu'Elizabeth souffre du même syndrome que sa mère?"

              Il claque la langue, fronce le nez et grommelle d'un air dégoûté:

              "Le machin schizoïde là..."

                    

    Chapitre VII :  

     

           Je fronce les sourcils, le problème de Vénus ne se résumait pas au syndrome schizoïde.  C'est une erreur de dire cela.

           "Est-ce Madame Lol, votre ex-épouse qui vous a parlé du trouble schizoïde?"

              Nicholas ricane.

             "Si je vous dis non, est-ce que ça change votre réponse?"

             Je souris intérieurement.  

            "Tout ce que je veux savoir c'est si ma fille a un pète au casque ou non."

             Je répète bêtement:

             "Un pète au casque..."

           Je me retiens de pouffer parce que franchement, je ne me sens qu'à moitié sécurisé par les pectoraux qui s'étendent à l'infini devant mon nez. 

     

    Chapitre VII :

     

           Je semble hésiter un instant mais en fait, la réponse est tellement évidente :

         "Non, Elizabeth va bien, elle ne présente aucun trouble réel du comportement ou de la personnalité.  Je suis intimement persuadé que le souci qu'elle présente aujourd'hui a plus à voir avec une attitude mimétique lui permettant de démystifier sa mère.  

               C'est sa façon de gérer sa frustration, sa peine d'avoir perdu sa mère et de se rapprocher de vous."

     

    Chapitre VII :  

     

             Nicholas plisse les yeux, ce doit être sa manière de se concentrer :

            "J'imagine que tout votre baratin-là signifie que ma fille veut être comme sa mère.  C'est ça?"

     

    Chapitre VII :

     

               J'acquiesce et vois venir le moment où je vais enfin pouvoir ramener le loup à sa meute et retourner à ma bergerie.

               "Lorsqu'elle est chez moi, elle est déjà ce petit clone de sa mère.  Chez vous, il suffit de la regarder, elle est Elizabeth.  Elle vit, elle rit, elle s'enthousiasme, elle s'intéresse à vous, aux femmes qui vivent ici, à ses frère et sœurs.  Elle ressent les gens et les choses."

                J'assène le dernier coup.

          "Je pense que c'était une erreur de me l'envoyer et qu'il faudrait qu'Elizabeth ne revienne pas avec moi, demain."                        

                  "Je suis d'accord avec vous, Monsieur Denoël.  Je voudrais aussi que ma fille arrête de ressasser sans cesse les histoires de sa mère.  Vénus est devenue une obsession pour elle.  

            Je savais que ce serait dur d'élever une petite fille que sa mère a abandonnée, je pensais que cela serait plus simple pour Elizabeth une fois Vénus morte mais ça n'a pas été le cas.  Il a fallu que le notaire chargé de la succession de Vénus envoie à Elizabeth les objets personnels de Vénus pour que tout se complique...  Même morte, Vénus nous pourrit la vie."

     

    Chapitre VII :

     

                 Nicholas respire fort, tente probablement de calmer les battements de son cœur.

               "Vous savez que Vénus m'a appelé quelques jours avant sa disparition..."

                Euh non, je l'ignorais.

               "Elle voulait me parler.  Je suis allé sur le lieu du rendez-vous.  Je n'avais pas le choix.  Je n'avais plus de nouvelles d'elle depuis qu'elle avait quitté le domicile et là, elle appelait et j'accourais comme un bon chien-chien-à-sa-mè-mère."

                Il secoue la tête, perdu dans le film de ses souvenirs.

               "Elle était là, elle m'attendait.  C'était un des derniers jours de l'automne, encore doux pourtant.  Je suis arrivé en courant, j'étais presque heureux de la revoir."

     

    Chapitre VII :

     

              "Ce qu'elle voulait?  Voir Elizabeth! Elle ne pouvait plus vivre sans la connaître.  Je n'en croyais pas mes oreilles.

                 J'ai dit non, simplement non.  Je ne voulais pas qu'elle s'approche de ma fille."  

                    

    Chapitre VII :

     

                 "Et là, elle me fait ses yeux de chaton suppliant emplis de pitié. Elle me sort le grand couplet des remords, me racontant qu'elle est désolée de m'avoir fait souffrir, qu'elle me demande pardon."                   

     

    Chapitre VII :

               

               "Pardon?!!!  Elle me demande pardon!!!  Vous vous rendez compte?  Après tout ce qu'elle m'a fait?  Pardon?!!!"

               Nicholas lève le ton, il se met à trembler.  Il y est encore.  Il est encore fou, fou de rage, fou de colère et fou de tristesse.  Son cœur se brise à nouveau, je peux presque l'entendre dans sa poitrine s'émietter en mille morceaux.              

     

    Chapitre VII :  

     

             Il inspire profondément et son ton redevient juste dur.

            "Contre toute attente, au lieu d'entrer en bagarre avec moi, elle me supplie de la laisser voir sa fille.  

          La froide, la grande, la redoutée Vénus Lol me supplie, moi!  Vous vous rendez compte?!  

              Je l'entends encore me dire..."

          Il prend un ton moqueur et joint les mains en une pose railleuse de supplique :

            "Je t'en supplie, Nicholas, à genoux...   Je ne veux pas te la prendre, je te le jure, juste lui parler, la serrer contre moi... Je t'en supplie, Nicholas, laisse-moi voir Elizabeth... en ta présence, avec toi si tu veux, je t'en supplie, laisse-moi voir ma fille."

               

    Chapitre VII :

               

                Il recouvre son ton dur et froid.

            "Je sais que c'est Vénus Lol que j'ai en face de moi, je suis persuadé que contrairement à ce qu'elle dit, elle veut me prendre ma fille.  Elle me ment encore, elle m'a toujours menti. Je dois absolument lui faire croire que je me laisse amadouer si je veux gagner du temps.

              Je lui dis que je vais y réfléchir et que je l'appellerai dès que possible afin que nous organisions une rencontre.

          Elle me joue alors la prisonnière d'une mine de charbon qui regagne la surface et peut enfin respirer librement.

            Je ne pense qu'à une chose, à ce moment-là, je dois trouver le moyen de protéger Elizabeth de sa folle de mère."          

     

    Chapitre VII :  

     

               Je termine l'histoire pour Nicholas.

            "Quelques jours plus tard, les journaux annoncent sa disparition et trois jours après, elle est retrouvée morte.  Vénus Lol s'est suicidée."

             "C'est cela", me répond-il étrangement calme tout à coup, le regard aussi indéchiffrable que peut l'être celui de sa fille.

     

    Chapitre VII :

     

                Il ajoute tout aussi calmement:

                "Et comme vous le suggériez tout à l'heure, ce qui serait vraiment bien pour tout le monde, c'est que vous partiez cette nuit-même, sans tarder.  

                Il faut que ce cauchemar s'arrête.  Je vois bien que vous n'êtes pas capable d'aider Elizabeth.  Je me débrouillerai, je suis son père.  Vous n'entendrez plus jamais parler d'elle."  

     

     

    Chapitre VI :

               

     

               Quelque temps plus tard,  je pousse doucement la porte de la chambre d'Elizabeth, afin de vérifier qu'elle va bien.

               Elle dort comme un bébé, le petit poing serré.  

               Je reste un long moment dans l'embrasure de la porte à la regarder.

     

    Chapitre VII :

                  

             Je peux décider de me glisser dans la nuit comme un voleur, rentrer chez moi, reprendre ma vie d'avant, refermer définitivement la parenthèse Lol.

            Je peux faire confiance à Nicholas, me dire que je n'entendrai plus parler d'Elizabeth, de Vénus, de son journal...  Je serai alors à l'abri, dans mon petit cocon si confortable.

            Je peux continuer à me figurer que l'état émotionnel - comme en témoignent l'e-mail qu'elle m'avait envoyé et sa conversation avec Nicholas - dans lequel s'est trouvée Vénus peut expliquer sa disparition.

       Je peux continuer à imaginer que j'ai supprimé, sans l'ouvrir, machinalement, par mégarde, le fameux message électronique de Vénus, faisant fi du fait que je me sais particulièrement méticuleux et consciencieux envers mes patients.

             Je peux être lâche, je peux abandonner cette petite fille.

             Le puis-je vraiment?

            Tout doucement, je referme la porte de la chambre d'Elizabeth et à pas de loup, je m'éloigne.

     

     

    (à suivre...)

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  •        Lorsque je m'endors sous le regard doux et rêveur de Vénus, le jour n'arrive jamais comme il le devrait.

              L'incompréhension plus que la colère ou la culpabilité me ronge.  

            Il y a tant de questions qui s'entremêlent.  A quel moment toute cette histoire aurait-elle dérapé?  Qu'avais-je loupé?  Que n'avais-je pas vu?

             Ne suis-je pas en train de commettre la même erreur avec Elizabeth?

             Et si Éléonore avait raison?

          Je devrais tout arrêter.  Je ne dois rien à personne.  Qu'y a-t-il dans ce journal qui puisse m'incriminer dans la disparition de Vénus?  Rien, il ne peut rien y avoir, je voudrais tellement m'en convaincre.

           Je prends la clé USB, je l'insère et ma gorge se noue.  Vénus est là, elle me hante, son absence m'habite et je ne comprends pas.  Cette incompréhension m'est insupportable. 

     

    Chapitre VI :

     

                Je voudrais m'en défaire mais j'y reviens sans arrêt.  Je me roule dans la fange, déroule mon lit d'aubépines et m'y couche et m'y blesse sans cesse.

          Ces derniers mots qu'elle aurait laissés me deviennent à nouveau obsession: "Je vous aime".  Je vous aime?  Quel sens, quelle ironie pourrais-je donner à ce mot d'adieu?  

               Un coup léger puis un deuxième plus lourd me font sursauter.  C'est la domestique que je voulais engager.

                A quoi bon?  Je dois mettre un terme à tout cela.  Éléonore a raison, je dois couper tout contact avec les Lol, renvoyer cette gamine, Elizabeth, et recommencer - encore et encore - à oublier.

                C'est fort de cette idée que je fais entrer "Jacqueline" puisque tel est son nom.

     

    Chapitre VI :

     

              Il faut croire que si femme varie, Harrold varie aussi puisque deux minutes plus tard, je me retrouve aux côtés de ma nouvelle gouvernante qui me distille ses bons conseils, après avoir noté que tout ce que je souhaite d'elle c'est qu'elle soit particulièrement attentive à Elizabeth et m'apporte tous les livres, journaux, carnets qu'elle pourra trouver éparpillés ou cachés dans la maison.

     

    Chapitre VI : 

     

             En jetant plus tard un coup d'oeil par la fenêtre, je constate que ma femme a repris avec plus ou moins de sérénité son travail d'artisan et prépare sa collection de bijoux dont toutes les femmes de la cité seront bientôt parées. 

     

    Chapitre VI : 

     

                Je me souviens encore du jour où je l'ai vue pour la première fois.  Elle accompagnait son frère à une de mes séances.  Celui-ci avait été condamné à suivre une thérapie après la mort de leur père.  Il revendiquait l'assassinat de son père et il avait écopé d'une peine de détention assez légère au vu des circonstances particulières qui avaient mené à cet "homicide involontaire".

           Nous travaillions ensemble la gestion de sa colère. Je n'ai jamais été persuadé de sa culpabilité ni même de l'utilité de nos séances. Ce garçon était la douceur incarnée et ce malgré l'enfer qu'il avait vécu pendant des années.

            J'avais immédiatement adressé ce jeune homme à un de mes confrères et invité la belle Éléonore à sortir avec moi.  Je peux parler de coup de foudre en ce qui me concerne.  Elle m'avait ensorcelé et six mois plus tard, nous étions mariés.

            Je souris.

           Je sors de ce bureau dans lequel j'ai l'impression d'étouffer.  Elizabeth doit être sur le chemin du retour.  Ce matin, je voulais la renvoyer chez elle et cet après-midi, il me tarde de contempler sa petite bouille.  Allez comprendre...

     

    Chapitre VI : 

     

           Je l'accueille d'un grand sourire, la regarde manger son goûter, lui propose de l'aider pour ses devoirs.

          Elle a l'air ravi de constater qu'aujourd'hui ce sera jour de relâche.  Il n'y a aucune grande conversation sérieuse au programme et c'est avec enthousiasme qu'elle se soumet à mes velléités toutes paternelles.

     

    Chapitre VI :

    Chapitre VI :

     

             Ci-fait, elle me défie au jeu vidéo.  Cela fait des années que je n'ai plus touché à une manette et je m'empresse d'accepter.  M'amuser ne peut pas me faire de tort.  

     

    Chapitre VI : 

     

            Mais voilà qu'arrive Éléonore, le visage fermé.

     

    Chapitre VI : 

     

                Elle s'installe à mes côtés et sourit soudain.

           "Oulà, cela fait des années que nous n'avons plus jouer, mon amour.  Voyons si c'est comme le vélo...  "

     

    Chapitre VI : 

     

                 On pourrait presque croire que nous formons une vraie famille!

                 Et comme pour conforter mon idée, au moment d'aller au lit, Elizabeth se jette dans mes bras et c'est un peu gauchement que je la serre contre moi.

     

    Chapitre VI :

    Chapitre VI :

      

                      Une fois la petite endormie, je rejoins mon épouse dans notre chambre.

                   "Mais dites-moi, Monsieur Harrold Denoël, vous me semblez bien amoureux, ce soir?"  rit-elle tout miel et sucre en se serrant contre moi.  "N'auriez-vous pas une idée derrière la tête?" 

     

    Chapitre VI : 

     

                   Je lui souris doucement.

                 "Je ne me souviens plus très bien comment un mari est sensé honorer son épouse, Madame Éléonore Denoël...  C'est un peu cette idée qui me turlupine depuis quelques heures...  Je dois l'avouer.  Vous lisez en moi comme dans un livre ouvert, jolie dame de mon cœur.  Pourriez-vous me rafraîchir la mémoire?" 

     

    Chapitre VI :

     

                 Son rire fuse comme étincelle  et me ravit l'âme.  

                 "Embrasse-moi, Idiot."

                 Je ne me fais pas prier. 

     

    Chapitre VI :

     

               Lorsque nos corps se mêlent, lorsque nos baisers se font plus passionnés encore, je la serre très fort contre moi, à me faire mal, à lui faire mal et un cri rauque s'échappe de ma poitrine.

                    "Eléonore, je t'aime tellement."

                     Elle répond à mon étreinte avec force et murmure:

                  "Oh, Harrold, moi aussi, je t'aime ... infiniment, follement, pour toujours et à jamais.  N'en doute jamais."

                 Cette nuit-là est une nuit sans rêve qui me tend les bras et ce sont les caresses de ma femme qui m'y suivent.  Que les dieux en soient remerciés.  

     

    Chapitre VI :

     

     

                   Le jour où Elizabeth est arrivée, j'ai dit et je m'en souviens très bien: "Avec un peu d'intelligence, tout peut bien se passer."

                   Mais alors que font donc ces deux femmes à l'entrée de mon terrain? puis assises dans mon salon en grande conversation avec ma femme?

     

    Chapitre VI :

    Chapitre VI : 

     

                        A première vue, vous pourriez imaginer qu'il s'agit de deux clientes venues admirer et acheter les bijoux fabriqués par mon épouse.

                           A seconde vue, évidemment, on reconnait celles qui font la une des journaux trois jours sur cinq: Linéva Lol et sa soeur Lucie Lol, les cousines de la très chère disparue Vénus Lol.

                         Partagé entre colère et admiration, je m'avance doucement vers mon épouse qui m'avait promis il y a peu qu'elle me débarrasserait d'Elizabeth.  Voilà donc quel était son plan...  Je soupire.  Quelle femme surprenante que la mienne.

     

    Chapitre VI :                     

                    Je soupire et dans un murmure glacial et glacé:

                    "Je ne suis pas dupe, Eléonore, je sais que c'est à toi que je dois la visite de ces deux femmes..."

                       Elle me répond sur un ton aussi glacial et glacé:

                       "Tu ne m'as pas laissé le choix, Harrold.  Je nous sauverai malgré toi s'il le faut."

     

    Chapitre VI :

     

                           Je n'ai pas le temps d'approfondir notre différend, je suis convoqué par les deux sœurs dans mon bureau.    

                            La blonde avec toupet s'installe à ma place.  C'est la meneuse à n'en pas douter.

                      N'ayant pas grandi à Moonlight Falls, je n'ai pas la même fascination pour les Lol que bien d'autres, même si je connais leur histoire.

                                                                

    Chapitre VI :

                                   

                        Un changement de chaise ne signifie pas un changement de comportement.  Comme à mon habitude, j'attends que l'une ou l'autre brise le silence.  Il n'est jamais de bon ton de débuter ce genre de conversation.

                      Je pensais que la blonde Linéva prendrait la parole.  Je suis presque surpris que ce soit sa soeur, Lucie, qui entame cette conversation.

     

    Chapitre VI : 

     

                           Elle déclare avec enthousiasme:                                       

                     "Nous sommes venues récupérer notre petite Elizabeth.  Il est temps qu'elle regagne son foyer."

                    "Son père me l'a confiée, il n'est pas question que je vous remette Elizabeth sans son accord et celui d'Elizabeth."

                    Je me lève, la conversation est close, elles peuvent rentrer chez elles.  Linéva, la blonde, suit d'un mouvement félin mon déplacement et sa voix charmante me rappelle à l'ordre:

                 "Hop-hop-hop, Monsieur Denoël.  Pas si vite...  Vous ne pouvez évidemment pas mesurer l'enjeu de cette conversation.  Veuillez s'il vous plait, accepter de nous écouter plus avant."

     

    Chapitre VI :

     

                  "Monsieur Denoël, pouvez-vous imaginer le scandale qui pourrait exploser si les paparazzi venaient à découvrir que le psy qui s'est occupé de Vénus Lol s'occupe également de sa fille?"

                       J'imagine effectivement les conséquences que pourrait avoir cette découverte mais cela m'indiffère totalement.

                  "Votre venue ici, Mesdames, menace bien plus ce secret.  Monte Vista est la ville de la seconde chance, ses habitants s'ils sont heureux d'accueillir une Lol parmi leur communauté ne sont en aucun cas enclin à voir débarquer les paparazzi.  N'ayez crainte, Elizabeth est à l'abri ici de la presse."

                     Lucie rit doucement:

                    "La presse n'est pas notre principale préoccupation, Monsieur Denoël.  Elizabeth a besoin d'amour, d'une famille qui l'entoure, d'apprendre ce que doivent apprendre les jeunes filles de son rang..."

     

    Chapitre VI : 

                                     

                        Lucie enchaîne, presque exaltée par son propre discours:

                    "Elle en a été privée trop longtemps, déjà.  C'est une opportunité pour elle, une chance.  

                    Son père, Monsieur Denoël, n'est pas l'homme de la situation.  La preuve en est qu'il vous l'a abandonnée sans même vous connaitre.  Si vous le désirez, si Elizabeth le désire, il est bien évident que nous vous l'amènerons autant qu'il sera utile afin qu'elle continue sa thérapie."

                       Nous sommes interrompus par l'entrée de Jacqueline.

                      "Monsieur, votre patient de quatorze heures vient d'arriver.

                       J'ai fait préparer les chambres d'ami pour ces dames.                  

                   Puis-je vous proposer, Mesdames, de vous y mener afin que vous ayez tout loisir de prendre un peu de repos après ce long voyage..."

                 Quelle perle, cette Jacqueline!  Quelle idée de génie fut la mienne lorsque je décidai de l'engager.  Je souris. 

     

    Chapitre VI :

      

                             Sans un mot, les deux femmes suivent ma gouvernante et je m'installe, la tête vide, prêt à recevoir mon fameux patient de quatorze heures.

     

     Chapitre VI :

     

                   Lorsque Elizabeth rentre de l'école, un seul regard lui suffit à comprendre ce qui se trame dans mon salon.

                         Il est important avant que j'intervienne que je saisisse la position de la petite dans cette affaire.

     

    Chapitre VI : 

                               

                C'est Linéva, la blonde qui part à la rencontre d'Elizabeth sous le regard attentif de Lucie.

              Le visage fermé à toute émotion d'Elizabeth lui fait face.   Elle l'écoute lui parler de Moonlight Falls, de leur magnifique demeure, de tous ces gens qui l'attendent et qui l'aiment; de la seule solution qui s'offre à elle d'être heureuse: les accompagner parce que sans mentir, il est certain que c'était cela qu'aurait voulu Vénus.

     

    Chapitre VI :

     

                 C'est à ce moment que je me permets d'intervenir.

                "C'est à son père que Vénus a confié Elizabeth pas à vous."

                La blonde me répond du tac au tac:

               "C'est parce qu'à cet instant, Vénus était en détresse.  

              Monsieur Denoël, on ne peut qu'être en détresse lorsqu'on fait le choix d'abandonner son enfant.  Dois-je vous rappeler d'ailleurs la fin de ma cousine, Monsieur?  Celle-ci a fini suicidée!  

               Avez-vous besoin d'une autre preuve de sa détresse que celle-là?  Vous, probablement mieux que quiconque devez savoir à quel point la maman d'Elizabeth était perdue..." 

     

    Chapitre VI :

                                   

          Une pointe fine et acérée pénètre mon cœur et la rancœur trouve le chemin de ma bouche.

                        "Si je devais convenir d'une telle allégation, Madame, vous devrez également consentir que Vénus avait bien des raisons de se méfier de vous."

                         Éléonore met fin à notre joute verbale en appelant à table.

                     Elizabeth n'a dit mot depuis qu'elle est rentrée de l'école et son repas se passe dans le même silence buté.

     

    Chapitre VI :

     

                       Je cherche désespérément un moment pour me retrouver seul avec elle.  Il faut que je lui parle.  Elle doit se sentir perdue.

                         Je trouve ce moment lorsque Jacqueline invite les autres à prendre le café au salon.

                             "Elizabeth, je voudrais te présenter mes excuses.  Je n'aurais pas dû laisser Linéva parler ainsi de ta mère et je n'aurais pas dû me laisser emporter à jouer le même jeu qu'elle..."

     

    Chapitre VI :

     

                      Je suis interrompu par un drôle de petit sourire qui se dessine sur ses lèvres rouges.  Son regard se fait moqueur.

     

    Chapitre VI : 

     

                   "Ne vous inquiétez pas, Docteur, lorsqu'elles auront compris qu'elles ne trouveront pas ici le journal de maman et que je ne le leur donnerai pas même si je les suis, elles partiront."

                     Je fronce les sourcils.

                    "Le journal de ta mère?"

                    Elle acquiesce.

                   "Evidemment!  Si ce journal était rendu public, elles perdraient de leur superbe, croyez-moi..."

     

    Chapitre VI :                       

                       "Vénus à nu n'est pas qu'un journal intime, c'est un journal de bord que maman tenait depuis son adolescence.  

                    Rendez-vous compte, il est structuré de telle façon que chaque page au minimum est consacré aux personnes qu'elle rencontrait.  Ces pages évoluent et se complètent au fur et à mesure du temps.  Il y a tout ce qui concerne tout ce monde que maman côtoyait: tout est répertorié, disséqué...                    Bref, il n'y a pas beaucoup de personnes qui puissent sortir grandies de ce genre d'écrits.  Et là-dedans, tout est vrai!"

                      Elle soupire.

                      "Je suis fatiguée, je vais dormir.  Bonne nuit, Docteur."

                       Comme la veille elle se serre contre moi.

     

    Chapitre VI :

     

                    Je réponds à son étreinte sans réfléchir.  Elle se dégage doucement et ajoute: 

                  "Tant que nous sommes à discuter de ce fameux journal, vous pouvez dire à Jacqueline d'arrêter de le chercher.  Elle ne le trouvera pas."

                    Et d'un pas nonchalant, elle s'éloigne.

                    J'en reste bouche bée.  

                  Ma soirée et ma nuit se déroulent mornement et c'est épuisé qu'au matin, je suis saisi d'un mauvais pressentiment.  Je saute du lit et en pyjama traverse le jardin à toute allure.

     

    Chapitre VI :

     

                       Mon instinct ne m'a pas trompé.  Je trouve Linéva occupée à mon ordinateur et Lucie à lire mes notes.

     

    Chapitre VI :

                                         

                    Confronté à ce spectacle, j'explose, fou de colère.  

               "Je n'en crois pas mes yeux!!!  Mais que faites-vous?  Tous mes dossiers sont confidentiels!!!  Mais que cherchez-vous, bon sang?!!!  Vous vous croyez où?"

                     Toutes les deux sursautent et se lèvent précipitamment. 

     

    Chapitre VI : 

     

                "Vous allez immédiatement repartir d'où vous venez, votre attitude est totalement inadmissible et vous avez déjà beaucoup de chance que je ne prévienne pas les autorités!!!"

                 Lucie grommelle:

                "Ce sont les dossiers de Vénus et d'Elizabeth qui nous intéressent..."

               Elles me prennent vraiment pour un lapin de six semaines!  Evidemment que seuls ces dossiers-là les intéressent!   Je ne suis pas complètement crétin!

              Je respire profondément, prêt à reprendre sur un ton plus posé mais une petite voix m'interrompt.

              "Oh!  Tout le monde se calme ici!"

          Sans doute alertée par les éclats de voix, Elizabeth se trouve dans l'embrasure de la porte.

     

    Chapitre VI :

     

               Elle entre doucement dans la pièce.  Elle nous observe, chacun, tour à tour, avec ce regard sans âge qui lui est propre et ce petit sourire moqueur qui surprend moins qu'il n'agace.

     

    Chapitre VI :

     

                "Nous allons mettre les points sur les "i" et les barres sur les "t", Chères cousines de ma très chère mère.  

                  Comme je vous l'ai déjà expliqué et cela n'a pas évolué, comme mon père vous l'a déjà expliqué avant de vous mettre à la porte de chez nous, je ne vous suivrai pas, je ne souhaite pas vivre avec vous." 

     

    Chapitre VI :

     

                    "Je ne vous donnerai pas le journal de ma mère, vous ne le trouverez pas non plus ici.  Si le docteur a conservé le dossier de ma mère, ce n'est ni au milieu des autres dossiers papiers, ni sur son ordinateur, ..."

                      Elle me glisse un regard en coin.

                   "Je le sais, Docteur, j'ai déjà vérifié, peu après mon arrivée ici. J'ai assez rapidement trouvé votre mot de passe pour accéder à vos dossiers y compris ceux qui sont archivés."

                                       

    Chapitre VI : 

     

                  Je réprime à grande peine le "Sale gosse... " qui me monte à la gorge.

                      Les deux sœurs, elles, tentent le charme pour amadouer la fillette.

                     "Mais voyons, que vas-tu imaginer, Elizabeth?  Ce n'est pas du tout ce que tu penses.  Nous, nous ne pensons qu'à ton bien-être.  

                      Le journal de ta mère ne nous intéresse pas du tout, tu le sais.  Ce qui nous inquiète c'est que des journalistes tombent dessus...  Vois-tu, cela mettrait à mal nos affaires, tes affaires, Elizabeth.  Lorsque nous pensons à nous, nous pensons à toi."

     

    Chapitre VI :

                             

                        Elizabeth soupire.

                   "Je me doute que ce serait vraiment problématique que ce journal tombe entre de mauvaises mains.  Vos magouilles éclateraient au grand jour.

                      D'ailleurs, maman le souhaitait, elle s'apprêtait à le faire lorsqu'elle a disparu.  Cela vous arrange bien qu'elle soit morte, disons les choses simplement et il me semble évident que si ce journal tombe entre les mains d'un journaliste, c'est une idée qui ne pourrait que lui traverser la tête et amener bien des questions."

                     "Tais-toi, Elizabeth!"

                    Lucie et Linéva me fixent, comme si je pouvais ne pas avoir entendu ce que disait Elizabeth.

                    "Oh, je me tais, ne craignez rien.  Nous nous sommes dit l'essentiel, de toute façon.   Je vous souhaite un bon voyage de retour.  Je suppose que vous ne serez plus là lorsque je rentrerai de l'école."

                     Et comme il devient habituel, elle se jette dans mes bras, me serre fort en riant :

                     "Passez une bonne journée, Docteur!"

                     Et elle file vers le car scolaire qui l'attend à l'entrée de notre terrain.

     

    Chapitre VI : 

     

               Elizabeth a à peine pris place dans le bus, que déjà les deux sœurs, Lucie et Linéva ont disparu de mon bureau.  Je respire.  Je suis certain que la petite a raison et qu'elles vont libérer la place.  Ouf!  Une Lol à la maison, c'est rude mais trois, c'est atroce!

          Effectivement, alors que douché et rasé, je prends mon petit déjeuner, Éléonore m'informe que Lucie et Linéva quitteront notre foyer dans la matinée sans Elizabeth.

     

    Chapitre VI : 

     

                Sans doute, Éléonore attend-elle de moi une réaction, un mot, un début de dispute...?  Je préfère me taire, je n'ai rien à dire.  Je ne suis même pas en colère contre elle.

                 "Tu m'en veux, n'est-ce pas?  Je suis désolée mais j'ai vraiment cru que Elizabeth serait mieux dans sa famille..."

                   Éléonore a beaucoup de qualités mais elle n'est pas très perspicace, c'est le moins que l'on puisse dire.  Je précise donc: 

                  "Je ne suis pas fâché, Éléonore, je ne t'en veux pas.  Je te comprends même.  Excuse-moi mais mon premier patient va arriver.  Tu souhaiteras un bon voyage de ma part à tes deux invitées."

               J'embrasse machinalement le haut de son front en me levant et me dirige vers mon bureau.

            Sitôt la porte passée, je constate que Jacqueline, ma gouvernante m'attendait.  Je lui souris.

                 "Que puis-je faire pour vous, Jacqueline?"

     

    Chapitre VI :

     

                         "Rien, Monsieur, il n'y a rien que vous puissiez faire pour moi.  En revanche, Monsieur, je pense que ceci devrait vous intéresser."

                           Elle me tend une clé USB.

                          "Je me suis permise de faire un double de la clé que j'ai trouvée par hasard dans les affaires de Madame Linéva."

                             Elle sourit.

                            Je ne sais quelle contenance avoir ou adopter.  Je décide de la remercier, tout simplement. 

                           Lorsque la fin de mes consultations arrive, j'hésite un très long moment devant mon ordinateur.

     

    Chapitre VI :

     

                     Que contient cette clé?  Dois-je l'insérer?  Que vais-je découvrir?  Les comptes de la société Lol?  Du courrier personnel?  Une liste de personnes corrompues?

                   Je soupire.  La curiosité est un vilain défaut, certes; mais si je n'avais jamais eu aucune soif de savoir, je ne serais pas qui je suis aujourd'hui.

                       Je soulève l'écran de mon portable, place délicatement la clé dans la fente.  Au moment de cliquer sur "ouvrir", je reste un moment suspendu au fil de la boîte de Pandore.  Un clignement de paupière plus tard, j'en découvre le contenu.

     

    Chapitre VI :

     

              Je reste dubitatif devant ce que je découvre.  Selon toute vraisemblance, il s'agit de la copie de la boîte mail - messages envoyés - de Vénus Lol, comprenant donc les courriers électroniques qu'elle auraient envoyés les derniers dix-huit mois, environ, avant sa disparition.

                      Comme Elizabeth me l'avait expliqué en ce qui concerne son journal, les envois ne sont pas classés par ordre chronologique mais par destinataires.

                      En faisant défiler la liste, j'ai un mouvement de recul en lisant mon nom "Harrold Denoël".  Vénus et moi n'avons jamais échangé de messages par voie électronique.  Pourtant, selon toute vraisemblance, au vu de l'intitulé de la boîte, ce mot m'a bien été envoyé environ dix jours avant sa disparition.

                      Un froid intense enserre ma poitrine.  

                     La vision brouillée, j'ouvre ce message et il me faut un temps infini avant de parvenir à donner un sens aux mots et phrases qui apparaissent à l'écran.

     

    Chapitre VI :

     

                  Et soudain, comme un vol d'hirondelles, une myriade d'images défilent derrière mes paupières closes.

     

     

             C'est une nuée de souvenirs qui me submergent mais ne m'appartiendront jamais puisque, je le sais, je n'ai jamais ni reçu, ni lu, ni ouvert ce message.

     

                             

        (à suivre...) 

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    Chapitre V :  

     

       "Mais dis-moi, Elizabeth, ma femme serait-elle passée par là?  Tu ressembles à une jolie poupée comme ça!"

        La petite fille soupire.

     

    Chapitre V :

     

       "Votre femme m'a expliqué ce matin que le noir ne convient pas du tout à une petite fille, que si je voulais que les gens fassent "waouwww..." en me voyant, je devais absolument changer de look."

        Elizabeth grimace.

       "J'ai décidé de ne pas doucher son enthousiasme et je l'ai laissée me déguiser en ... - comment dites-vous? -  "jolie poupée"."

        Elle prend un air taquin et balance:

        "A présent que je vois votre réaction, je me demande si j'ai eu raison."

     

     Chapitre V :  

     

         "Tu as eu raison, tu es très élégante, très jolie, un vrai petit coeur!

          File prendre ton petit déjeuner, le car pour l'école ne devrait plus tarder!"

     

    Chapitre V :

     

      Apparemment, Éléonore n'en a pas fini avec la fillette et celle-ci manque s'étouffer lorsque ma compagne lui dit : 

     "Le week-end prochain, nous pourrions aller faire du shopping toutes les deux, puis aller chez le coiffeur et l'esthéticienne...  Faire des trucs de fille, quoi.  Ce sera amusant."

      Elizabeth me jette le regard du condamné à mort qui grimpe au gibet, mais sa voix tout mignonne répond:

       "Avec grand plaisir, ma chère Éléonore."

       Moi-même je manque de m'étouffer dans mes pancakes.

      C'est en volant plus que courant qu'Elizabeth se sauve de la maison pour s'écrouler dans le bus qui l'emmène vers l'école.  "Ouf, sauvée", doit-elle penser.

     

    Chapitre V :

     

        En fait, je donnerais bien un sou ou deux pour connaître ses pensées à ce moment-là.

         Et je donnerais quelques sous de plus pour éviter ce qui m'attend, d'ailleurs.  J'ai la poitrine tellement enserrée d'angoisse que j'ai des difficultés à respirer.  

        Je regarde ma femme.  A chaque fois, c'est comme si je la découvrais.  "Blonde" est bien sûr le premier qualificatif qui vient à l'esprit lorsqu'on la voit pour la première fois.  Ensuite, on est frappé par sa beauté - enfin, moi, je le suis.  

        Vénus la qualifiait de bijou de pacotille.  S'il était besoin c'est bien la preuve de son manque total de sensibilité.  Ma femme est bien plus profonde et complexe que ne le sera jamais un diamant.  Elle a beaucoup souffert dans son enfance et ne doit qu'à elle-même ce qu'elle est aujourd'hui.

     

    Chapitre V :  

     

         "Chérie, je voudrais te poser une question."

        "Bien-sûr, je t'écoute mais si tu veux me demander si j'ai changé d'avis et voudrais un enfant, ma réponse est toujours non."

     

    Chapitre V :  

     

        Je souris, elle est de bonne humeur.  Tant mieux ou plutôt tant pis, je n'ai pas le choix, je veux savoir, quitte à faire disparaître ce joli sourire.

     

    Chapitre V :  

     

           J'hésite encore sur la façon d'aborder le sujet.  Je soupire et me lance.

           " Je voudrais...  enfin..."

          Je me racle la gorge.

           "Éléonore, connaissais-tu Vénus Lol?"

           "Bien sûr, tout le monde connaissait Vénus Lol ..." 

     

    Chapitre V :

     

          "Ce n'est pas cela que je te demande, Eléonore."

           Mon ton de voix s'est durci sans que je ne le souhaite vraiment.

         "Ce que je voudrais savoir c'est si tu as rencontré Vénus Lol, si vous vous connaissiez toutes les deux autrement que par ouïe dire ou de vue."

     

    Chapitre V :  

     

          "Qui t'a parlé de ça?  C'est cette maudite gamine, c'est ça?"

          Je ne sais pas pourquoi mais sans y penser, très vite, je mens.

        "Bien sûr que non.  Comment l'aurait-elle su?  Sa mère l'a abandonnée, elle n'était encore qu'un bambin!"

         "Cette idée t'est venue, comme ça, de nulle part?"

         "Pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé, Éléonore?"

       

    Chapitre V :  

      

         "Pourquoi l'aurais-je fait, Harrold?"  

         Elle s'approche doucement.  

        "Harrold, si tu tiens à moi, arrête tout ça.  Renvoie cette gamine; elle est aussi malfaisante que sa mère.  Elle va finir par nous détruire.  En as-tu seulement conscience?"

     

    Chapitre V :

     

        Je m'écarte doucement d'elle.  Je n'aime pas quand elle se sert de mes sens pour me déstabiliser.

     

    Chapitre V :  

     

        "Éléonore, que les choses soient claires, je n'abandonnerai pas cette petite fille, je ne la renverrai pas chez elle.  Je veux au moins essayer de l'aider.  

        Si tu penses qu'il serait mieux pour toi et pour nous que tu t'absentes quelque temps, que tu t'éloignes de la maison,  je ne te retiendrai pas."

        "Comment oses-tu...?"

         Elle s'étrangle et perd tout contrôle:

     

    Chapitre V :  

     

         "Je t'aime plus que moi-même, plus que ma vie, je ferais n'importe quoi pour toi, je mourrais, je tuerais pour toi...  Et toi?  Que fais-tu?  Tu veux me chasser de ma propre maison!  Tu choisis une gosse que tu connais d'hier plutôt que moi, ta femme?!!!  J'ai tout quitté pour toi, Harrold!  J'ai abandonné ma famille, mon boulot, mes amis pour toi!"

          Je soupire.

        "Si c'était pour me le reprocher sans arrêt, tu aurais mieux fait de ne pas me le proposer, Éléonore, et de rester à Moonlight Falls!"

        Le cri qui s'échappe de sa gorge ressemble à un grondement d'animal enragé.

        "Je l'ai fait pour nous sauver, Harrold!!  Et je ne te laisserai pas tout détruire.  Ah non!  Je ne te laisserai pas faire!

       Ton obsession passe d'une Lol à l'autre!  Cette famille est maudite.  Tu es sous leur emprise.  Si tu ne te débarrasses pas d'elle, je le ferai pour toi."

      

    Chapitre V :

      

         "Éléonore, si tu t'avises de blesser Elizabeth, par un mot, un geste...  Si tu la maltraites, si tu touches à un seul cheveu de cette enfant..." 

         Je suis interrompu par la sonnerie de mon téléphone.  Je dois répondre, c'est le père d'Elizabeth.  

          Lorsque je raccroche, Éléonore a disparu.

     

    Chapitre V :

     

         Éléonore a disparu, mais mes angoisses, elles, sont encore là et plus vives encore.  Je tremble de la tête aux pieds.  Je suis désemparé.  Je ne sais plus que penser, comment agir... 

     

    Chapitre V :  

     

          Je me  dirige vers mon cabinet; mes consultations vont bientôt débuter.  Je prends place derrière mon bureau, comme presque chaque jour.

         Est-il imaginable comme je suis en train de le penser depuis plusieurs heures que ma femme, la volcanique Éléonore, pour me protéger (?) ait assassiné Vénus et qu'elle menace à présent Elizabeth?

        Heureusement, mon premier patient arrive, puis le suivant... Et lorsque quitte mon bureau le dernier patient de l'après-midi, je me sens si las que je me coucherais volontiers sur le sol jusqu'au lendemain.  

        Lorsque j'étais enfant, je pensais que toutes les réponses se trouvaient dans les livres.  Si seulement, c'était vrai!

     

    Chapitre V :

     

        Je sursaute en entendant un bruit derrière moi.  Le sujet de mes pensées, Éléonore, s'est assise face à mon bureau sans que je l'aie entendue entrer.

     

    Chapitre V :  

     

          Éléonore ne vient jamais dans mon bureau.  C'est une première.

          "Harrold, je ne supporte pas qu'on se dispute."

          Ses épaules frissonnent.

         "Je te demande pardon, mon amour, je n'aurais pas dû m'emporter ainsi.  Oh tu sais, je ne suis pas habile avec les mots, je préfère toujours agir que discuter."

         Oui, je le sais et c'est bien cela aussi qui m'effraye, je dois le dire, mais je préfère me taire.  

     

    Chapitre V :  

     

         "Ne sois pas fâché contre moi, s'il te plait, Harrold...  Tu voulais que je te dise et bien je te raconte, si tu veux toujours le savoir... 

        "Oui, je voudrais savoir, Éléonore, je voudrais savoir pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu connaissais personnellement Vénus Lol."

     

    Chapitre V :  

     

          Je l'encourage d'un geste un peu nerveux.

       Froide et distance, elle entame son discours, qu'elle a préparé toute la journée, j'en suis certain!

       

    Chapitre V :

     

        "J'ai rencontré Vénus à l'école, nous étions dans la même classe.  Tout le monde tournait autour de Vénus et tentait de la séduire.  C'était une Lol et tout le monde voulait l'approcher.  J'étais comme les autres, Harrold.  J'étais fascinée par elle.  Elle semblait et était différente des autres.  Son argent et la renommée de sa famille faisait d'elle un être à part auquel nous voulions tous ressembler."

     

    Chapitre V :

     

          "Ado, je ne sais quel miracle fit qu'elle sembla s'intéresser à moi.  Je la vis plus d'une fois calquer son attitude sur moi.  C'était bizarre.  Je me suis sentie importante pour elle.  Un jour après l'école, elle me proposa de venir à la maison.  J'étais réticente, mon père était, tu le sais, un alcoolique, violent qui nous battait.  Je n'invitais jamais  personne à la maison.

        Bref, je n'aurais pas dû faire exception à la règle mais j'étais tellement honorée de recevoir Vénus que j'ai accepté.  

         Malheureusement, ce n'était pas le bon soir.  Mon père est rentré alors que nous faisions nos devoirs, complètement saoul.  Nous étions seules à la maison.  Sans crier gare, il m'a attrapée par les cheveux et m'a traînée jusque la cuisine. Vénus n'a pas bougé.  Je ne sais même pas si elle a relevé le nez de ses bouquins.  La rouste fut violente, mon père finit par m'oublier pour une bouteille de vodka.  Lorsque je suis revenue à moi, Vénus était partie.

         Le lendemain, j'étais à la fois terrifiée que Vénus raconte ce qu'elle avait vu et en même temps pleine d'espoir.  Peut-être était-ce la fin de mon cauchemar?  Peut-être en avait-elle parlé à son père?  Anatole Lol avait les moyens de nous tirer de la misère et de la souffrance dans lesquelles nous vivions ma mère, mon frère et moi."

         Son visage se froisse. 

     

    Chapitre V :

     

          "Et bien non, Harrold.  Elle s'est comportée comme s'il ne s'était rien passé, comme si elle n'avait rien vu, comme si elle n'avait pas capté la souffrance qui était la mienne tous les jours depuis toujours.  Comment est-ce possible d'être à ce point insensible, indifférente aux autres et à leur souffrance?

          Cette indifférence-là m'a été plus douloureuse que tous les coups que mon père a pu me porter, Harrold." 

            "Oh, mon amour..."

         Je me lève et la serre très fort contre moi, tellement navré de toute cette douleur qui fut sienne, tellement navré que Vénus ait été ce qu'elle était.  

     

    Chapitre V :  

     

           Elle s'écarte.

     

    Chapitre V :   

     

         "Lorsque je l'ai vue un soir sortir de ton cabinet, c'est une joie immense qui m'a saisie.  La grande, l'intouchable Vénus Lol était soit alcoolo, soit droguée...  Elle souffrait au point de venir te consulter.  J'étais transportée de bonheur ...  Mais j'ai vite déchanté:  Je t'ai vu changer, on ne peut que changer à son contact.  Je pouvais deviner rien qu'à ton humeur qu'elle avait pris rendez-vous, que cette date approchait et je mesurais ton emballement lorsque tu l'avais vue ainsi que ta déception, immense, lorsque le rendez-vous pris n'était pas respecté."

          Elle secoue la tête.  

        "Lorsque, enfin, j'ai cru en être débarrassée, ça a été de mal en pis. Morte, elle te faisait plus de mal encore que de son vivant.  

         Harrold, je t'aime.  Je t'aime infiniment.  J'ai pensé te perdre.  Je ne veux pas te perdre.  Je pensais que nous pouvions redémarrer à zéro, je pensais que c'était fini...  "

         Sa voix se brise.

         Je ne sais que dire.   

         "Harrold, j'ai assez souffert... Epargne-moi cela, je t'en prie." 

     

    Chapitre V :

     

      Ma main la touche. 

     

    Chapitre V :  

     

          Mon corps l'enserre.  

     

    Chapitre V :

     

            Elle caresse très doucement mon visage.

     

    Chapitre V :

     

           Je tente d'oublier qu'à aucun moment, elle n'a répondu à ma question.

     

    Chapitre V :

       

           Et je lui dis ce qu'elle veut entendre : 

         "Je t'aime, Éléonore, je ne laisserai personne nous séparer.  Tant que nous sommes tous les deux, rien ne peut t'arriver."

       

    Chapitre V :

     

         Tant qu’Éléonore se sent en sécurité, Elizabeth est en sécurité.  A cet instant, c'est tout ce que je suis capable de penser, que ce soit raisonnable ou non cette pensée se répète à l'infini et son écho me fait frissonner.

            Dès demain, j'engage un domestique à demeure.  J'éviterai ainsi de laisser seule la petite avec ma femme lorsque je suis éloigné d'elles.

             En parlant d'Elizabeth...  Elle a dû rentrer de l'école...

        Je conseille à Éléonore d'aller se reposer un peu et je me mets à la recherche de la petite.

           Je la trouve assise sur un banc, sur la terrasse, en train de lire le journal.  

           Je m'approche.

     

    Chapitre V :

     

          Je m'installe en silence à ses côtés et patiente qu'elle ait terminé sa lecture.

     

    Chapitre V :

     

           Elle replie le journal et me dit sans me regarder:

           "Je prends des nouvelles de la famille de maman."

     

    Chapitre V :  

     

         Cette petite est vraiment ...  zut, je ne trouve pas le qualificatif qui convient.  Il est sûr qu'il y a toujours des nouvelles des Lol dans le journal.  Il n'y a pas un jour sans que l'on parle d'eux dans la presse.

          "Tu fais bien... Et comment vont-ils?"

         Elle me jette un regard en coin afin de vérifier que je ne me moque pas d'elle.   Une fois qu'elle a  confirmation de mon sérieux, elle me répond.

     

    Chapitre V :

     

         "Ils vont plutôt bien.  Les cousines de maman prennent soin de notre fortune et mes cousines sont proches de devenir jeunes adultes.  Il se prépare, parait-il, une méga fête en leur honneur.  Vous voyez de qui je veux parler?  Vous savez les jumelles d'Arnaud, le frère de maman...?"

         Elle me lance un doux sourire.

     

    Chapitre V :  

     

         "Oui, je vois, ta maman m'en avait parlées.  Ce sont les deux petites filles que leur mère avait abandonnées le jour de leur naissance..."

         "Oui, c'est ça, abandonnées comme moi par leur maman.  Mais moi, j'ai eu la chance que mon papa m'ait récupérée. Elles, leur papa était mort. " 

         Je lui souris gentiment et elle me regarde tout aussi gentiment.

         "Et vous, vous avez été récupéré par qui?"

          Mais comment sait-elle cela?  Je secoue la tête.

         "Si cela ne t'ennuie pas trop, Elizabeth, je préfère que nous n'en parlions pas ce soir.  Une autre fois si tu veux bien, je te raconterai mon histoire."

       Son regard se perd un moment dans les étoiles qui commencent à éclairer une après l'autre ce si joli ciel d'été.

            

    Chapitre V :

     

          Peu après, elle revient à moi, interrogative, curieuse. 

          "Cela vous fait mal quand vous en parlez?" 

         "Beaucoup moins maintenant que j'ai compris pourquoi."

         "Moi, je ne sais pas si je comprends le pourquoi mais ça ne me fait vraiment rien de parler de tout ça."

     

    Chapitre V :

     

          Elle pose sa petite main délicate sur son cœur.

     

    Chapitre V :

     

           J'en fais autant.

     

    Chapitre V :  

       

          "Ton cœur t'a parlé aujourd'hui, Elizabeth?"

         "Non, sans doute n'a-t-il pas encore compris que je voulais l'écouter.  Et le vôtre?"

         "Beaucoup trop.  C'est un bavard, mon cœur à moi."

        "On pourrait se les échanger?!  Cela vous ferait un peu de repos et moi, je saurai enfin ce que ça fait d'avoir un cœur qui parle." 

         "Hé!  Mais ça, c'est vraiment une chouette idée!"

         Je ris doucement et elle me sourit encore.  

     

    Chapitre V :

     

          Le silence s'installe.

         "Tu as eu du succès à l'école aujourd'hui?  Ton nouveau look a plu?"

          Elle glousse.

        "J'ai rencontré quelques personnes, j'ai noté leur nom dans mon carnet, si vous voulez, je vais le chercher."

          "Plus tard, si tu veux..."

          Elle acquiesce.

        "C'est toujours facile pour moi, vous savez, Docteur.  La maîtresse ou la voisine ou le boulanger disent "je vous présente Elizabeth LOL" et paf! tout le monde est au taquet et veut devenir mon ami.  Je n'ai pas besoin d'une jolie robe ou d'une jolie coiffure...  Je suis une Lol.  Je croyais vous l'avoir dit ce matin, c'était juste pour ne pas déplaire à Éléonore que j'ai accepté."

         "Tu ne me l'as pas dit comme ça mais je l'avais effectivement compris ainsi."

     

    Chapitre V :

     

          Je me racle la gorge.

        "Elizabeth, j'ai eu ton papa au téléphone ce matin.  Il voulait savoir si tu allais bien.  Il t'a laissé plusieurs messages sur ton portable.  Tu ne lui as pas répondu et il s'inquiétait." 

       A l'inquiétude, Elizabeth a toujours la même question: 

        "Pourquoi?"

       "Il s'inquiète parce qu'il tient à toi.  Comme il tient à toi, il se demande si tu vas bien, ce que tu fais, ... enfin, tu vois, des choses comme ça.  Il a envie d'entendre ta voix ou au moins lire un petit texto que tu lui enverrais ou un message sur son mail."

      "D'accord, je ne savais pas qu'il fallait faire comme ça.  Je le ferai dorénavant.  Mais en attendant, vous avez pu lui dire que je n'étais pas malade, que j'étais à l'école... enfin vous voyez quoi, toutes ces choses que je fais."

        Elle m'adresse un sourire en coin.

      "Tu ne te demandes pas, toi, s'il va bien?  Il ne te manque pas, même un petit peu?"

      "Je ne crois pas qu'il me manque. Comme on sait que quelqu'un nous manque?  Quel est le signe?"

       "Je dirais un creux, un vide dans l'estomac quand on pense à cette personne."

      

    Chapitre V :  

     

           Elle hausse les épaules.

           "Alors non, je n'ai pas de creux dans l'estomac quand je pense à papa."

          "Tu ressens quoi quand tu penses à lui?"

           "Rien."

            Je décide de ne pas insister.

          "Il a proposé que nous allions le voir ce weekend à Hidden Springs.  Ainsi, je pourrai faire sa connaissance."

         "Vous n'aimerez pas mon père et il ne vous aimera pas.  C'est mieux que nous n'y allions pas."

         Elle se lève comme si la discussion était terminée et s'installe pour s'atteler à ses devoirs.

     

    Chapitre V :  

     

        J'en profite pour me relaxer un peu.  Ce ne sera pas long, cette enfant-là a de sacrées capacités, j'en suis persuadé.

       Lorsqu'elle se relève, je l'intercepte d'un bond.

       "Elizabeth, j'ai une idée, on le joue à "pierre-papier-ciseaux", si je gagne, nous allons tous les deux à Hidden Springs samedi."

      Cette idée semble la plonger dans une certaine perplexité et ensuite elle s'écrie:

      "OK, Grand Chef!  Préparez votre mouchoir, dans deux minutes, vous allez chouiner après votre mère..."

     

    Chapitre V :

     

           J'éclate de rire mais reprends tout aussitôt mon sérieux.  

          "Le moment est grave, Gamine!  Fourbis tes armes..."

        Nous prenons tous deux nos positions de duel.  Je lui conseille d'un ton paternel : 

          "Ne perds jamais ton ennemi des yeux, Elizabeth..."

      Elizabeth prend la dégaine et la voix d'un cow-boy:

         "Quand tu viens tuer un homme, tire, ne raconte pas ta vie, Fiston!"

    [Ndlr : librement inspiré  d'un dialogue de "Le bon la brute le truand"]

     

    Chapitre V :  

     

         "Et qui remporte la victoire???  Moi... !  Je suis trop fort!  Elizabeth : 1 - Harrold 2!!!!  Un bisou pour le vainqueur?"

            "Sûrement pas!  Vous avez triché!"

            Je ris de bon coeur.

           "Disons plutôt que je suis le maître incontesté et incontestable de la pierre, du papier et des ciseaux."

          Je respire un grand coup et prend un ton cérémonieux:

        "Ceci dit, Mademoiselle Lol, tout maître a besoin d'un apprenti, je devine en vous de grandes capacités...  Ne dites pas non...  Je vous nomme dès à présent mon apprentie!  Avec beaucoup de patience et un zeste d’espièglerie, un jour, vous pourrez, peut-être, pareillement exceller en ce domaine."

     

    Chapitre V :

        

           Son rire éclate en un son si joyeux que mon cœur s'emballe.  Je n'ai jamais entendu mélodie plus réjouissante et chaude que celle-là.

          Mais déjà il est l'heure du repas.  La petite Elizabeth se dirige vers la cuisine afin de ne pas contrarier Éléonore qui nous appelle de sa voix chaude:

          "Les amis, à table!!!!"

         Nous nous exécutons sans tarder, riant encore tous deux sous cape, sous le regard intrigué d’Éléonore qui ne comprend pourquoi il y a tant de bonne humeur à sa table mais ne s'en plaint pas, ma foi et elle s'exclame:

         "Mais vous allez m'expliquer, à la fin, ce qui se passe, que je puisse rire moi aussi?"

            

    Chapitre V :  

     

           Je m'exécute sous le regard attentif et amusé d'Elizabeth.

           Ainsi la soirée se termine.  

     

    Chapitre V :  

     

       J'effectue un petit détour par la chambre qu'Elizabeth a choisie cette nuit et que je réserverai dès demain à la gouvernante.

       Je me penche doucement.

     

    Chapitre V :

     

     

         Ses grands yeux s’entrouvrent.

         Je lui  chuchote:

         "Merci, Elizabeth, pour cette excellente soirée."

         "Merci à vous, Docteur."

         Sa petite main chaude cherche la mienne, la serre doucement et dans un demi sourire, elle me glisse:

         "Maman a écrit, peu de temps après votre premier entretien: "S'il m'était donné d'en décider, ce serait cet homme-là que je voudrais aimer."

            Elle ajoute: 

           "Je la comprends."

        Mes doigts s'emmêlent aux siens, ma bouche se penche doucement vers son oreille et je lui murmure:

         "Il ne fait aucun doute que c'est parce que tu n'étais pas encore née à ce moment-là que ta maman a écrit cela, sans quoi tu aurais lu que tu étais cette personne, Elizabeth, qu'elle aurait tant voulu aimer."

       Ses yeux se referment, sa bouche s'étire en un petit sourire taquin et elle souffle, du rire dans la voix:

       "On va dire ça..."

       Sa respiration se fait plus régulière et elle s'endort.

       Cette nuit-là, lorsque je me couche auprès de ma femme endormie qui se blottit et que je serre fort contre moi, au moment de fermer les yeux, c'est le regard doux et rêveur de Vénus qui me suit, son odeur de miel qui me fait frissonner et ces quelques mots murmurés d'une voix éraillée, un jour, en un autre lieu, à une autre époque: 

       "S'il m'était donné de choisir, Docteur, ce serait vous que je voudrais savoir aimer."

     

    Chapitre V :   

     

          Le sommeil et l'oubli m'emportent.

     

    (à suivre)

     

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