• XIX. La main de Louis

     

     

    Même le lilas blanc a une ombre

    XIX. La main de Louis

     

    Louis, comme toujours lorsqu'il était énervé, soulevait des poids, courait à perdre haleine, tentait de vider toute la pression qu'il sentait peser sur son échine dorsale comme autant de sacs de grains à mener au moulin.

    XIX.  La main d'un dieu

    XIX.  La main d'un dieu

            Il ne décolérait pas.  Le visage de Sarah ne le quittait pas, imprimé à l'encre violette sur la rétine de ses yeux, accroché à lui comme des sangsues visqueuses.

            "C'était Cassie.  Je n'arrive plus à la voir, elle est tout le temps occupée."

            "Cassie?  Cassie Holporth?"

            "Ben oui, Cassie.  Il faut dire qu'avec tout le temps qu'elle passe avec son Julien."

    XIX.  La main d'un dieu 

              Son Julien?  Louis avait inspiré doucement, tenté tant bien que mal de refouler le poing mental qui se serrait déjà pour frapper cette bouche infâme qui avait osé prononcer ces mots.  

             "Son Julien?"

             Et la fieffée gamine s'était exclamée, toute heureuse, sans doute de lancer son fiel.

             "Ben oui, Julien Clove!  Elle traîne avec lui sans arrêt.  Ne me dis pas que tu ne l'as pas remarqué!"

    XIX.  La main d'un dieu        

                Un frisson de dégoût dégoulina tout le long de la nuque de Louis jusque dans le bas de ses reins.  Sa voix se fit mielleuse, interrogative, naïve.

                "Raconte..."            

    XIX.  La main d'un dieu 

          Sarah gloussa et ne se fit pas prier pour raconter ce qu'elle savait de l'histoire de Julien et Cassie.  Mais pitié!  Qu'elle arrête, ça!  C'était une torture pour Louis.  Non, Cassie ne pouvait pas être avec Julien Clove.  Non, elle ne le POUVAIT pas.  Cassie était à lui, c'était sa chose. 

                 Louis se secoua, son père venait d'entrer dans la salle de sport.

                "Hé, mon grand!  On peut se parler deux minutes?"

    XIX.  La main d'un dieu

           Deux minutes, c'était déjà trop.

                 "Bien sûr, papa."

    XIX.  La main d'un dieu

                  Eric hésitait, ne sachant comment aborder son fils.  

                   "Tout va bien pour toi, en ce moment?"

              Comment tout pourrait-il aller alors que les réunions au repaire étaient toutes annulées les unes après les autres depuis l'histoire "Cassie", depuis que le groupe avait perdu Emilie?  

                  Parfois, la nuit, Louis s'éveillait, le souffle court, proche de l'asphyxie avec un tel besoin de sang qu'il était obligé de se servir de sa lame de rasoir pour trancher sa propre chair.  Non, rien n'allait.  Rien n'allait plus depuis Cassie.  Et il fallait que ça change!

                 "Bien sûr, papa. Tout va bien.  J'ai juste beaucoup de boulot."

                  Louis rit un peu.  Il allait encore ressortir la même promesse et l'affaire serait classée.  Les parents étaient si manipulables.  Si Louis n'avait été si tendu, il en aurait eu la nausée.

                  "Ah je sais, je suis un peu stressé...  je m'en rends compte.  C'est Diane qui est venue se plaindre?  C'est vrai que je l'ai un peu négligée, ces temps-ci.  Je l'emmènerai au parc ce week-end, si tu veux."

    XIX.  La main d'un dieu

                   Eric sourit.

                   "Cela lui fera très plaisir..."

                  Eric hésita, il ne savait pas comment aborder le fait que Louis n'autorisait plus l'entrée de sa chambre.

                    "Pour ta chambre,... le ménage..."

                    "Oh t'inquiète, pa'!  Je m'en charge!  Dana et toi avez bien d'autres choses à faire que de vous occuper de mes affaires, j'en suis sûr."

    XIX.  La main d'un dieu

                      Un silence s'ensuivit.  Un sentiment si connu envahit Eric, celui de la culpabilité: comment avait-il pu douter de son fils, Louis, si prévenant, toujours disposé à faire plaisir, à faire passer les autres avant lui?  Une bouffée d'amour envahit Eric qui aurait voulu prendre son fils dans ses bras, lui demander pardon, lui dire combien il était fier de lui, lui répéter à quel point il tenait à lui, qu'il pouvait lui faire confiance, qu'il n'hésite pas à lui parler s'il en avait besoin; mais il se contenta d'un:

                      "Si tu as besoin d'aide pour tes cours..."

                      Mais Louis le coupa gentiment.  Trop gentiment?

                      "Ça ira, papa."

                      Eric dansa d'un pied sur l'autre puis:

                       "Je te laisse aller prendre ta douche."

    XIX.  La main d'un dieu

                       Louis acquiesça d'un mouvement du menton et sourit encore à son père.  Mais allait-il dégager et le laisser en paix?  C'était une vraie pénitence de vivre avec ces crétins!

                        Lorsque la nuit tomba, Louis n'était toujours pas calmé.  Sarah!  Sarah!  Comment avait-elle osé lui parler de Cassie?  Comment avait-elle pu prétendre que Cassie était amoureuse, prenait du bon temps?  Non, Cassie n'était pas amoureuse. Non, Cassie ne pouvait pas être heureuse.  Cassie était terrorisée, Cassie avait peur. Peur de lui, de Louis, de ce qu'il lui avait fait subir et de ce qu'il pouvait encore lui faire subir.  Jamais, jamais elle ne pouvait avoir le cœur à rire, à prendre du plaisir et à aimer.  Cassie était une bête traquée.  Cassie était sa proie, à lui, à Louis. Elle ne pouvait appartenir à personne d'autre qu'à lui!

    XIX.  La main d'un dieu

                    Sarah!  Sarah avait menti.  Sarah l'avait souillé.  Sarah méritait une leçon.                  

                     La maison était endormie.  Aucun bruit ne parvenait à ses sens affûtés.  

                     Sans bruit, Louis se glissa au-dehors.  

    XIX.  La main d'un dieu

                      Et comme une ombre, il s'enfonça dans la nuit.  Ce soir, le sang coulerait et ce ne serait pas le sien.  Il en avait besoin, Louis.  Il était obligé Louis.  Il n'avait pas le choix s'il voulait que s'efface de sa mémoire le souvenir de Sarah se répandant à l'infini sur le prétendu bonheur de Cassie avec ce Clove.

                            Louis connaissait la maison.  N'y était-il pas venu plusieurs fois ces derniers temps?  Si. 

                                Sans se presser, il a soulevé la poignée de la porte de derrière.  Il avait remarqué que celle-ci ne fermait plus et se glissa dans la maison silencieuse.  Aussi silencieuse que la sienne quelques minutes plus tôt.

    XIX.  La main d'un dieu

                                   La chambre de la mère de Sarah se situait ici.  Il bloqua la porte avec une chaise qu'il coinça.  La femme ne pourrait intervenir.  

    XIX.  La main d'un dieu

    Il sentit une bouffée d'aise envahir ses poumons à l'idée de ce qu'il s'apprêtait à faire.  Sans se presser, il se dirigea vers la chambre de Sarah.

    XIX.  La main d'un dieu 

    Sarah était endormie, comme il l'avait imaginé.  C'était tellement facile pour Louis.  Il suffisait qu'il désire quelque chose intensément et immédiatement, les événements s'adaptaient à lui.  Il était un dieu.  Un dieu vivant.  Et la main de dieu allait s'abattre sur Sarah, ce soir. 

    XIX.  La main de Louis

                  Personne ne sauverait Sarah, personne ne le pourrait.  Même pas sa mère, enfermée à l'étage.  Louis se retint de ricaner. 

                La mère de Sarah, Olga, effectivement, dormait à l'étage.  C'était une vieille femme.

    XIX.  La main de Louis 

     Une vieille femme dynamique mais une vieille femme quand même.  Elle avait eu son enfant sur le tard, comme on dit.  Elle avait toujours vécu seule et Sarah était le résultat d'un désir d'enfanter tardif et immense, incontrôlable qu'Olga avait assouvi sans état d'âme.  Jamais un enfant ne fut autant désiré que Sarah ni autant aimé.  Cela était sûr.  Cette nuit-là, Olga fut éveillée non par un bruit mais plus par un sentiment d'angoisse qui lui comprimait soudain l'estomac.  Une sueur froide recouvrait son front et sa poitrine.  Elle était en nage.  Lorsque les premiers cris de Sarah résonnèrent, la femme était déjà assise sur le bord de son lit, tentant de calmer les coups frénétiques de son cœur qui fracassaient ses côtes.

    XIX.  La main de Louis

                                  Olga ne comprit pas immédiatement ce qu'elle entendait.  C'était trop invraisemblable pour que ce soit possible.  Elle se leva, bien sûr, peut-être trop lentement, voulut s'avancer vers la porte, s'y avança effectivement.  Mais elle fut incapable de l'ouvrir, de la passer.  Elle resta un long moment à crier, le bras en l'air, le prénom de sa fille.  Ses cris se mêlaient aux hurlements de douleur, d'angoisse de Sarah et ses appels au secours.  Le sentiment d'impuissance paralysa Olga, tout son corps se tordait au rythme des cris de son enfant et elle était incapable de bouger, d'agir, toujours le bras en l'air.  Ridicule, mortifiée, ahurie, désespérée.

    XIX.  La main de Louis

    XIX.  La main de Louis

    XIX.  La main de Louis

                                       Combien de temps lui fallut-il pour se saisir de son portable et appeler à l'aide?

    XIX.  La main de Louis

    Difficile à dire mais trop en tout cas.  Louis avait eu largement  le temps de sortir de la maison, de reprendre le chemin de la sienne comme un voleur, apaisé, son butin bien au chaud derrière ses paupières mi-closes, l'image de Sarah souriante définitivement éteinte et remplacée par l'image de Sarah, désarticulée au sol, en sang, gémissante et sanglotante.  Il lui avait fait bouffer ses gloussements et ses sourires entendus.

                                  Serein, silencieux, il remontait le chemin le menant à sa maison.  Libre, libéré, heureux, les narines et la bouche emplies du goût si particulier et ferrugineux du sang.

    XIX.  La main de Louis

                                   C'était une nuit parfaite.  Une escapade de rêve.  Et tout ceci aurait pu se terminer de la plus divine façon, se glisser dans la salle d'eau, enfouir les vêtements dans un sac qu'il aurait fait disparaître le lendemain, s'endormir comme une masse, plonger avec délectation dans le souvenir des cris, des chairs qui éclatent et des os qui se broient. 

    XIX.  La main de Louis

     

                                        Oui, tout aurait pu se terminer ainsi mais le destin en avait voulu autrement.  Une petite fille s'était levée, cette nuit-là, un besoin urgent l'avait tirée de son lit, lorsqu'elle tomba nez à nez, face à une ombre dans le couloir, elle se figea.  Tout se figea.  Le cœur de Diane s'arrêta, ses jambes se mirent à trembler et ses yeux se fermèrent, espérant que l'ombre disparaisse, que surtout elle ne lui fasse pas de mal.        

    XIX.  La main de Louis     

     

     

     

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  • Commentaires

    9
    Lundi 6 Mars à 01:48

    Ah mais il voit vraiment Cassie comme sa chose. Mais comme c'était prévisible pour Sarah...elle s'acoquiné avec la mauvaise personne.

    8
    Ptitemu
    Jeudi 15 Septembre 2016 à 13:22

    Et Diane ? Déjà Sarah, déjà Olga qui ne pourra jamais se remettre de cette nuit... La culpabilité de Cassie, qui va soit la jeter au fond du trou, peut être lui faire assumer un rôle de victime sacrificielle pour calmer Louis, pour qu'il n'y ait plus de dégâts collatéraux, soit la mettre définitivement en action vers une solution violente, mais peut être prématurée et dangereuse ; en tout cas lui faire cesser son attitude attentiste... Mais Diane ? Louis ne peut pas "l'éliminer" sous son propre toi, ce serait prendre un risque énorme ; et il ne peut pas non plus la laisser parler... Que va devenir la petite ?

    Si elle survit, peut être va t elle se pencher sur la vie et la mort de la mère de Louis ?

     

    Un tel monstre est il né du néant ? En lisant le journal de sa mère, Louis savoure le fait qu'elle, en tout cas, le craignait déjà. Mais naît on psychopathe ou le devient on ? 

     

    Eulaline, au boulot ! On attend la suite...en frémissant....

      • Jeudi 15 Septembre 2016 à 17:57

        Merci, Ptitemu.  Naît-on psychopathe ou le devient-on?  C'est une très bonne question :p, dirais-je.

        La suite arrive très vite, ce soir ou demain matin normalement.  J'espère qu'elle te plaira ♥♥

    7
    Vendredi 9 Septembre 2016 à 09:54

    Ah purée, purée, purée !

    Ayant moi-même une fille (pas encore l'âge de Sarah certes), je n'imagine même pas la terreur de la mère de Sarah. Ton histoire est prenante, troublante et franchement, on lit de la première jusqu'à la dernière lettre, sans pause. J'attendais avec impatience la suite, j'attendrais avec impatience la suite !

    Mais comment tu fais pour raconter des histoires pareilles ? Sans te jeter des fleurs - même si je veux t'en jeter - je suis sûre que tu es écrivain, c'est pas possible sinon. J'aime tes histoires. Et je ne suis pas la seule. 

    Alors alors alors, à quand la suite ? *o*

      • Vendredi 9 Septembre 2016 à 11:40

        Alors je te souhaite beaucoup de courage. Nous prendrons patience, même si ce n'est pas simple d'attendre la prochaine merveille. Oui, oui, j'ai dit "merveille" <3

      • Vendredi 9 Septembre 2016 à 10:09

        oh merci, Kilinäe.  Je ne sais plus que dire, je suis heureuse que tu aimes mes histoires.  Je m'amuse beaucoup à les imaginer et à les mettre en scène.  Je suis très émue à chaque fois que je découvre que d'autres les apprécient.

        La suite devrait arriver fin de semaine prochaine.  Il y a plein de choses à raconter et il faut que je trouve une façon de les mettre en forme qui m'aille.  Ce n'est pas gagné :o

        Encore merci ♥♥♥

    6
    Jeudi 8 Septembre 2016 à 16:49

    Louis bouillait, il devait agir pour alléger le poids de la colère qu'il ressentait. Peut-être est-ce le geste de trop, effectivement?  peut-être n'a-t-il pas mesuré le risque qu'il encourait en cédant à sa pulsion de violence?  On verra.

    Pour Cassie, si elle comprend qu'elle aurait pu éviter ça: en parlant ou en agissant, je ne suis pas certaine qu'elle puisse se sortir facilement du sentiment de culpabilité qui sera le sien.  Peut-être est-ce ce geste-là de Louis qui sera le grain de Cassie, celui qui va la faire basculer?  Elle peut-être plus que Louis encore.  A nouveau, c'est difficile de répondre là, tout de suite.

    Merci beaucoup, Agathe, vraiment.  J'adore lire tes commentaires. Ça me fait vraiment chaud au cœur. ♥♥♥

      • Jeudi 8 Septembre 2016 à 17:12

        En même temps, je n'attends pas une réponse tout de suite. J'aime bien être surprise ^^.


        (et puis, pour compenser, il y a Florent et sa légèreté^^).

    5
    Jeudi 8 Septembre 2016 à 15:20

    Quel chapitre, mais quel chapitre !


    Je savais bien que ton histoire n'était pas tendre, mais là, on atteint un degré supplémentaire dans la noirceur. Ce Louis ! On aime le détester. Il est si psychopathe derrière son visage d'ange. Mais en même temps, je me demande si ce qu'il a fait aujourd'hui n'est pas le geste de trop, le petit grain de sable qui va faire déraper son assurance si bien rodée.


    Et puis Cassie comment vas-t'elle réagir quand elle saura que Sarah a été agressée ? Parce que j'imagine qu'elle va se douter tout de suite que c'est Louis qui a agit. De toute façon, je crois que les uns et les autres vont devoir agir, d'une façon ou d'une autre, car l'immobilisme ou l'altermoiement n'est plus possible.


    Bref encore un chapitre où tu malmènes bien nos pauvres petits coeurs mais pour notre plus grand plaisir ♥♥♥

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