• XX. Quand on cherche, on trouve

     

    Même le lilas blanc a une ombre

    Chapitre XX.  Quand on cherche, on trouve

     

                "Tu ne manges pas, ma puce?"

                 Dana a souri gentiment à sa fille descendue quelques minutes plus tôt et installée à  la table du petit déjeuner devant son verre de lait.

               Ce matin, exceptionnellement, Eric Van Laer est parti très tôt: réunion de crise au commissariat.  Une agression particulièrement crapuleuse a eu lieu cette nuit chez une mère et sa fille.  Dana n'en sait pas plus, juste que toutes les forces de police sont mobilisées.

                 "Je n'ai pas faim."

                 "Tu ne te sens pas bien?  Tu as mal quelque part?"

                   Diane secoue la tête et pince les lèvres, un cri manquant s'échapper de sa gorge serrée.  Le silence répond à Dana.  Que pourrait dire la petite fille à sa maman?  Que la nuit dernière, à l'abri d'une cagoule, Louis, son frère, lui a fait peur, l'a serrée si fort qu'elle en garde des bleus sur les bras, qu'elle n'a même pas réussi à crier à l'aide, qu'elle est restée paralysée, qu'elle a fait pipi dans sa culotte de peur?  Que se passera-t-il si elle dit ça, Diane?

                   Dana, elle, imaginant que le manque d'entrain de Diane vient de la journée à l'école que Diane doit passer, croyant remonter le moral de sa fille s'écrie avec entrain.

                   "Papa m'a dit que Louis t'emmènerait au parc ce week-end.  C'est chouette, non?"

                   La petite, décidément bien morose, secoue la tête et tire sur le poignet de sa blouse, avant de saisir son verre de lait et d'en boire une gorgée très lentement.                

                    Dana penche doucement la tête sur le côté, regarde sa fille avec attention.  C'est le moment que choisit Louis pour faire son entrée.  Dana voit alors Diane récupérer d'une main - tremblante?- un cookie et se mettre à manger, sans jeter un coup d’œil à son frère.  

    Est-ce son imagination, mais Dana a comme l'impression que Diane soudain paraît plus petite et plus fragile.  D'un œil, elle scrute Louis qui, comme s'il ne s'était rendu compte de rien, mange avec entrain son petit déjeuner.

                  "C'est délicieux, Dana, merci.  Je vais à la bibliothèque après les cours, tu veux venir avec moi, Diane?"

                    La main de Diane est restée suspendue dans les airs, elle a bloqué sa respiration, semble si mal à l'aise que Dana sent son estomac se serrer.

    Et  sans réfléchir:

                    "Non, je passe chercher Diane après les cours.  On va faire les magasins, toutes les deux, elle a besoin d'une nouvelle paire de baskets.  Il me semblait te l'avoir dit hier."

                    "Ah? Pardon, j'avais oublié."

                     L'enfant se remet à mastiquer, les yeux un peu trop brillants - des larmes?

                      Dana n'est certainement pas une personne très futée, mais c'est une mère qui a pour habitude de suivre son instinct.  Et là, son instinct est clair.  Le mode "urgence" est enclenché et il concerne sa fille.  Sa fille et Louis.  Bien sûr, elle entend encore clairement les mots joyeux d'Eric, lui racontant que décidément, elle, Dana, avait trop d'imagination et trop tendance à couver les enfants et se ronger les sangs pour rien, mais que Louis va bien, que tout va très bien.  

                     Non, tout ne va pas bien.  Dana le sait, le sent, le pressent.  

    Il y a du rififi dans cette famille et il vient de ce petit blond, attablé et mangeant face à elle, comme si le monde lui appartenait, avec sa petite tête d'ange, son petit ton mielleux et ses bonnes manières.  Dana n'en peut plus de son petit air suffisant qu'il traîne depuis des jours.

               Alors, sans y réfléchir, à nouveau, Dana montre les dents et fonce dans le lard du gamin.

                    " Louis, avant de partir pour l'école, tu déverrouilleras ta porte pour moi.  Je veux passer l'aspirateur dans ta chambre, aérer, changer tes draps et cetera"

                     "Ce n'est pas la peine, Dana.  Je l'ai dit à papa..."

                     "Louis!", coupe Dana, d'une voix dure.  "Tu as entendu ce que je t'ai dit...?"

                    

                      "...Etait-ce une question, Louis?" 

                      Le jeune homme est surpris autant qu'il est contrarié.

                       "Non."

                       "Alors tu déverrouilleras la porte de ta chambre pour moi avant de partir à l'école.  Point."

                        Louis s'empourpre:

                         "Et si je ne le fais pas?"

                         "Mais pourquoi ne le ferais-tu pas?  C'est plutôt ça, la question que je me pose,Louis."

                         Un silence cueille la famille réunie autour de la table.  Finalement, sans un mot, prenant soin de montrer sa mauvaise humeur et le temps de nettoyer son bol dans l'évier, Louis quitte la pièce.  

          Diane et Dana l'entendent monter jusqu'à sa chambre.   

                    Mère et fille échangent un long regard.

                    "Ne t'inquiète pas, ma puce.  Louis est un peu bizarre pour le moment mais ça va s'arranger."

                    Diane a des doutes à ce sujet.  Elle les exprimerait volontiers mais elle a peur que Louis ne s'en prenne à sa maman.  Il le lui a dit cette nuit qu'il n'hésiterait pas à lui faire mal, très mal.  Dana n'est pas sa maman à lui; et Diane a compris tout de suite que Louis ne plaisantait pas, qu'il ne mentait pas. 

                        Toujours sans un mot, Diane s'est levée, s'est jetée sur sa maman à elle, l'a serrée très fort contre elle.  Elle voulait vite rejoindre ses amis à l'arrêt du bus, surtout ne pas être en même temps que Louis qui, heureusement, semblait très occupé dans sa chambre.

                    "Je viens te chercher à 15h15, près des grilles, OK?"

                     Diane a acquiescé du menton.

                     "Je t'aime, maman."

                     "Je t'aime aussi, ma princesse."

                         Lorsque Dana entend la porte se refermer derrière Louis, elle ne tarde pas à monter et entrer dans la chambre du jeune homme.  Tout est rangé, propre, nickel.  Rien ne dépasse, tout est au carré, nettoyé, dépoussiéré.  Tellement que Dana se sent particulièrement mal à l'aise.

                     Dana ne sait pas trop ce qu'elle cherche, mais elle sent qu'il y a quelque chose à trouver.  Puis, Dana sait une chose: c'est que si un adolescent a quelque chose à cacher, c'est dans sa chambre qu'il le cache.

                    Après avoir passé la matinée à ouvrir les tiroirs, feuilleter quelques bouquins, allumer l'ordinateur, passer en revue l'historique, passer les doigts sous le matelas de Louis, une idée lui chatouille les tempes sans qu'elle parvienne à la formuler. 

                Est-ce de la culpabilité de fouiller dans les affaires de Louis, de violer son espace intime...?  Pas du tout.  Dana ne ressent aucune culpabilité à essayer de comprendre ce qui se passe, pourquoi Louis lui refuse l'entrée de sa chambre, pourquoi il est si agressif ces derniers temps.  Dana soupire, presque sur le point de renoncer, prête à se dire que peut-être Eric a raison et qu'elle est en train de dérailler. C'est à cet instant, je crois, que Dana se souvient de la boite en carton que Louis cache sous son lit depuis toujours.  Dana sait qu'elle contient les affaires de la mère de Louis et s'était toujours refusée à y jeter un oeil.  Mais aujourd'hui, elle a remarqué que cette boîte a été déplacée. Dana l'a vue dans le placard alors que ça fait des années qu'elle était sous le lit.

    Un peu tremblante, Dana se dirige vers le placard.  

                    La boîte y est bien sûr.  Sans se presser, Dana l'ouvre.  A l'intérieur, elle découvre un ours en peluche, sept flacons de parfum, un foulard, trois colliers, deux bracelets, des photos jaunies et ce qui ressemble à un journal intime.  Dana s'attarde un moment sur une des photographies, collée à l'intérieur du journal, sur laquelle on voit Louis enfant et sa maman.

     

               Un frisson glacé parcourt l'échine dorsale de Dana.  Mais quel regard a donc cette mère pour son enfant?

                 Dana hésite, au moins un quart de seconde puis en inspirant profondément, elle se met à lire au hasard une page du carnet. 

                 "Je ne peux plus.  Je suis à bout de force. Dès qu'Eric s'en va, il se plante devant moi, il me regarde, il me juge.  Le démon qui est en lui me juge.  Il veut me faire mal, il me fait mal.  Il est le mal.  Il me frappe.  J'ai mal.  Je n'en peux plus.  Je suis à bout.  Je le lui ai dit et il a souri.  Oui, je le sais, il a souri parce que tout ce qu'il veut, c'est que je lâche prise.  J'ai tellement peur de lui.  Je ne suis pas de taille.  Je ne peux rien contre lui.  Il me fait tellement peur.  Tellement peur!  Qui me sauvera de lui? Qui me sauvera de mon fils?"

                  Un vide immense à la lecture de ces mots se creusent en Dana, crevant ses entrailles comme autant de coups de poignard.  Comment ces phrases-là ont-elle pu être écrites par une mère?  Comment un tel sentiment de peur pourrait être produit par un tout petit garçon?  C'est tellement ignoble que Dana écarte d'elle le carnet, comme si éloigner les mots pouvait éteindre le volcan de haine que Dana sent parcourir chacun de ses membres, chacun de ses organes. 

                      Hébétée, mortifiée, Dana a du mal à respirer.  Si Louis, pauvre gosse, a lu ces mots-là, il ne peut qu'en être profondément perturbé.  C'est la première idée qui passe par le cerveau ankylosé de Dana, la seconde est la certitude que Louis a lu ces mots-là.  Comment Eric a-t-il pu laisser un tel ouvrage entre les mains d'un enfant, de son propre fils?

                      Un profond sentiment d'impuissance s'insinue alors dans tous les pores de la peau de Dana.

                           Elle a cherché, elle a trouvé quelque chose et de ce quelque chose, Dana ne sait absolument pas ce qu'elle doit en faire, ce qu'elle va en faire.  Que ce quelque chose ait à voir ou non avec le comportement atypique de Louis de ces derniers temps n'a finalement aucune importance. Dana sait qu'elle ne peut tout simplement pas refermer ce carnet, le poser dans le carton où elle l'a trouvé et le glisser de façon désinvolte dans le placard exactement au même endroit, l'oublier comme s'il n'avait jamais existé ou comme si elle n'en avait jamais lu aucune ligne.

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  • Commentaires

    5
    Lundi 6 Mars à 02:06

    Je me demande si Louis n"étais pas déjà comme ça étant petit, et que c'est sa faute que sa mère a l'air d'être devenue folle. Il avait un sourire quand il a relu le journal de sa mère sur un autre chapitre, comme si il ne regrettait pas. Il l'a peut-être poussé au suicide ou comme je l'ai dis dans un autre com, l'a carrément tué. Alors si c'est ça, bien sûr qu'il n'hésiterait pas à tuer sa belle-mère. Je pense qu'elle devrait prendre sa fille et partir. De toute façon, monsieur le flic ne voit rien au sujet de son fils. Mais non j'ai l'impression qu'elle veut sauver le pauvre Louis blessé par les paroles de sa maman

    4
    sakura5192
    Vendredi 16 Septembre 2016 à 12:48

    Il a un grain Louis...et il a vraiment tout rangé avant que sa belle-mère n'entre...

    Et inutile d'en parler à l'assistante sociale du lycée...elle est encore plus barrée que Louis.

    Aie aie aie...

     

    J'espère que Dana s'en aille avec sa fille, c'est la seule solution, même si elle aime son mari, c'est pas possible d'accepter ça.

      • Vendredi 16 Septembre 2016 à 13:44

        Merci, sakura.  Je pense aussi que la meilleure solution serait que Dana s'éloigne de Louis avec Diane.  Dans un premier temps en tout cas.

        Eric n'a vraiment pas été à la hauteur jusque là, cela pourrait provoquer chez lui une prise de conscience du problème?

    3
    Vendredi 16 Septembre 2016 à 09:49

    Purée ! Quel chapitre ! Ma première impression est : j'espère que Louis ne va pas s'en prendre à Dana.


    Et puis ensuite, tu me fais douter : est-ce que Louis n'est finalement pas devenu comme cela à cause de sa mère qui n'était pas très bien psychologiquement ou est-ce qu'il était déjà psychopathe à 4 ans ? Si on se met à la place de Dana, c'est évidemment la mère qui est fautive mais quand même.... frown


    Et Diane, pauvre petite puce qui a peur maintenant. Et Eric, le père, va t'il être aveugle longtemps ? Va t'il porter le poids de sa culpabilité encore longtemps ?


    Bref, tu as le don de me faire douter à chaque chapitre. les personnages s'engluent dans des situations malsaines ou font fausse route tandis que d'autres savourent leur triomphe. Peu importe la façon dont cela va finir, je pense que peu en sortiront indemnes.


    Et mention spéciale pour les dernières images : l'émotion de Dana est parfaitement rendue !♥

      • Vendredi 16 Septembre 2016 à 13:42

        Moi non plus je ne pense pas que beaucoup s'en tireront indemnes de toute cette histoire et pour certains, c'est vraiment dommage :/

        Merci beaucoup pour toutes ces questions, je pense que les réponses arriveront très vite.  Enfin, tout dépend du temps que je vais y mettre :)

        ♥♥♥

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