• XXVIII. Louis face à lui-même

    Même le lilas blanc a une ombre

    XXVIII.  Louis face à lui-même

     

              Lorsque Louis s'est saisi de son portable, a lu la notification mail et cliqué sur le lien,..

              ...un filet de sueur a dégouliné du sommet de son crâne jusqu'au creux de ses reins.

              Un vide immense, une nausée phénoménale l'ont saisi et traîné sans ménagement aux confins de ses souvenirs d'enfant.  Les jours et les soirées interminables.  Les monologues qui comme une craie raient le tableau de sa mémoire.

                 "Il est là, il me guette, prêt à surgir et se jeter sur moi..."

                              La solitude comme un cocon de chagrin.

                Les disputes, les griefs, les accusations qui rendent invisible.

                Louis relit l'article de journal.

     XXVII.  Monsieur Luigi mène l'enquête

                 Il regarde à nouveau l'image de sa maman.

                 Il voit encore sa photo.  Il refait le lien.  

                 "Telle mère tel fils.  Les maladies mentales sont-elles héréditaires?"

    XXV.  Le baiser de judas

                Il ferme les yeux pour ne plus voir l'image de sa mère, étendue dans la baignoire, tout ce rouge et ne plus entendre ces râles, ces sanglots qui l'accompagnent encore certaines nuits de cauchemar.

                 Soudain, Louis a froid.  Soudain, Louis est glacé.  Soudain, Louis voudrait plonger son visage dans ses mains, ne plus rien voir mais il relève les yeux et il attend.  Il attend alors qu'il voudrait se sauver, prendre ses jambes à son cou, rentrer chez lui, se jeter sur la porte de sa chambre et s'enfouir sous les draps.  Quel lâche, mais quel lâche!  grogne sa conscience.  C'est faux, tout est faux, a-t-il envie de hurler; mais il ne dit rien alors qu'il brûle de hurler "ma mère n'était pas folle.  Non, pas folle!  C'est faux, tout est faux!  Je suis le mal et elle le savait.  Elle était la seule à le savoir.  La folie n'a rien à voir là-dedans.  Et je ne suis pas fou.  Non,  je ne suis pas fou. " Pourquoi ce mensonge? 

              Louis avait sept ans, à peine sept ans lorsque Claire l'a fait rentrer du jardin.

             "Mon petit, mon tout petit... "  ce sont ces mots-là qu'elle a prononcés.  Il le sait, Louis.  Il s'en souvient.  Ce n'est pas si souvent que sa mère lui parlait.

    "Il faut rentrer.  C'est le grand jour."

    Louis a senti son petit cœur battre plus fort, intensément, il a regardé sa maman et il a obéi.

             "Maman est fatiguée..."

               En rentrant, elle lui a donné son journal.

               "Détruis-le."

           Louis ne l'a jamais fait, il l'a caché puis lu et relu, chaque page, chaque mot jusqu'à ce qu'il devienne une part de lui.  La plus grande.  La plus sombre.  La plus réelle.

             "Reste avec moi.  Regarde ce que tu as fait de moi."

             Et Louis l'a regardée.  Il l'a regardée s'ouvrir les veines dans l'eau fumante du bain, cisailler les artères en haut de ses cuisses.  Il est resté tout près d'elle.  Malgré le sang.  Tout près.  Sans bouger. Malgré l'eau et le sang.  Sans parler.  Malgré les râles et les sanglots.  Il ne l'a pas appelée, il ne l'a pas empêchée de fermer les yeux.  Il l'a regardée mourir.  Louis savait pourtant par cœur le numéro que son papa avait scotché sur le frigo.  Le prévenir s'il avait un problème; telle était l'instruction.  Mais Louis ne l'a pas fait.  Louis n'a pas bougé.  Il est resté près de sa mère, comme elle le lui avait demandé et il l'a regardée mourir.  Il n'a pas appelé son père parce que Louis n'avait pas de problème.  Pas de problème avec sa mère qui mourait.  Il s'était juste senti soulagé, Louis. Soulagé parce qu'il savait que si ce n'était pas elle, ce serait lui qu'elle aurait fini par tuer.

              "Mon petit, mon tout petit..."

              Louis chasse la voix doucereuse de sa mère, ses souvenirs du revers de la main, il se concentre.  Il veut retrouver sa sérénité, l'apaisement, l'oubli, la communion avec lui-même et l'âme effrayée de sa maman.

              Louis n'en a pas conscience mais c'est de haine qu'il s'est construit, chaque étape de sa petite enfance a été façonnée de haine et le restant consolidée de même.  La haine démente de sa mère pour lui dont il s'est nourri jusqu'à sa mort et au-delà par le fil des mots qu'elle posa de lui tout au long de sa névrose.  Si Louis est le mal aujourd'hui, c'est qu'il s'est consolidé à travers les mots d'une femme qui avait perdu la raison.  

            Mais qu'importent les causes, n'est-ce pas?  Seul compte le résultat, c'est sur le résultat seul qu'on est jugé.

            Louis est devenu le mal, le mal tout puissant.  C'est ainsi et peu importe que cela soit explicable ou non, qu'il en soit responsable ou non.  Oui, c'est ainsi.  

               Louis soupire, sa respiration s'est apaisée et déjà, il reconnaît l'être exceptionnel qu'il est et l'idée lui vient.  L'idée géniale, comme il lui arrive souvent d'en avoir.  

            Soudain Louis se souvient, soudain Louis se sent poussé des ailes. Soudain, Louis frissonne, soudain Louis remercie le corbeau, qui qu'il soit, soudain Louis sait à nouveau à quel point les gens sont ignares et à quel point ils craignent les maladies mentales.  Qu'ils pensent qu'il est fou, que sa mère l'était et il devient maître de leurs angoisses, le père fouettard de leurs nuits sans sommeil.  Un sentiment de puissance remplace très vite l'angoisse qui l'étreignait quelques secondes plus tôt.  Il est redevenu Louis.  Il sourit.  

                  "Médisez, médisez, calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose"

            Et ce quelque chose plaît à Louis, lui plaît infiniment.  Soumettre les uns et les autres, les événements aussi à son désir, telle est sa force, à Louis.  Dire qu'il avait failli l'oublier...  Heureusement qu'il pouvait compter sur son intelligence hors norme!  Et sur son instinct aussi.  Son instinct qui lui a fait quitter la bibliothèque plus tôt que prévu, lui a évité la confrontation avec Julia... 

                      ...et lui a fait donner une fin de non recevoir à son appel.

                    "Désolé, Ju'.  Je suis sur le chemin pour rentrer chez moi."

                    "Tu pourrais faire un petit détour et passer chez moi?  Je dois te parler, Louis.  Nous devons parler de ce que tu as fait, cette nuit et  de Yann aussi." 

                      Non, Louis ne passera pas chez Julia.  Il sait trop bien ce qui l'attend s'il entre chez elle.  Le poison, les râles, les sanglots.  Il l'a compris ce matin lorsqu'il lui a parlé de Sarah.  Louis, non, n'a plus envie de parler à Julia.  Elle ne l'intéresse plus.  Elle n'a plus rien à lui offrir à présent.  Louis a compris que le revers qu'avait subi le groupe lors de l'affaire "Cassie" avait causé la perte de leur groupe.  C'en est fini de leurs expéditions nocturnes, de leurs chasses et de l'harmonie qui les avait unis jusqu'ici. Louis a compris tout cela, ce matin.  Julia les a lâchés.  Ce n'est pas grave.  Il lui reste Cassie.

                      "Cassie", son prénom revient sans cesse à la mémoire de Louis, ses gémissements de douleur aussi.  A cette seule évocation, Louis sent des papillons se déchaîner dans son bas-ventre.  Les yeux mi-clos, un instant, il s'imagine pénétrer chez elle, comme il l'a fait la veille chez Sarah...  Un soupir d'extase et de désir franchit ses lèvres rosées et brillantes.   Bientôt, Cassie, bientôt...  Et ses doigts pianotent sur le clavier de son portable, le surprenant presque.  Il faut que Cassie le sache.

                     "Bientôt, Cassie, bientôt, nous serons réunis."

     

            Mais alors qu'il ne s'y attend pas, Cassie répond presque immédiatement.

          "Nous le sommes déjà...  Réunis...  Unis... à la vie, à la mort.  Ne le sentez-vous pas?"

         Louis frissonne doucement, un frisson de plaisir.  A la vie à la mort, oui, Cassie.  Il  acquiesce.  Bien sûr qu'il le sent, bien sûr qu'il le sait, lui, et peu importe les autres.

                               Un instant, Louis ferme les yeux pour s'imprégner du moment, en garder l'odeur et le parfum, précieusement.  S'en souvenir, à jamais.

                       Mais là, il est déjà temps de rentrer, de renifler la peur, ailleurs, en frôlant l'ombre de Diane, de sourire, de demander pardon à elle et son père et Dana, de mentir, de raconter n'importe quoi et de reprendre le rôle de sa vie, celui qui le protège mieux qu'une cape d'invisibilité: celui du garçon parfait.       

      Evidemment, malgré tout l'intelligence qu'est la sienne, Louis ne peut pas savoir à cet instant précis que rien de ce qu'il a imaginé ne pourra plus désormais se produire.  Son costume de fils, de frère, de garçon parfait a craqué de tous côtés.  C'est nu, vulnérable comme un enfant qui vient de naître, comme un enfant qui aurait pu être parfait mais qu'on découvre monstrueux, qu'il sera bientôt présenté à ses juges.  N'en doutons plus.  L'heure est proche, l'heure du jugement a sonné pour Louis; mais cela, il l'ignore.

     

     

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  • Commentaires

    4
    sakura5192
    Mercredi 19 Octobre 2016 à 09:40

    Oh, alors la maman était véritablement folle et a façonné Louis avec les mots qui le définissait à ses yeux de folle...ce qui l'a rendu tel qu'elle le voyait, au final.

    Louis a l'air d'avoir...un sentiment de désir envers Cassie, un amour sadique, je dirais, j'aime d'autant plus ton histoire que ça rajoute de la complexité aux personnages. Je me demande ce que penserait Cassie de ça...mais à ne pas vouloir dénoncer, c'est, un peu capilo-tracté certes, comme si elle voulait garder ces moments pour elle, jalousement :/ (après j'ai peut-être un pète au casque, mais le BDSM existe, et ça peu être une possibilité)

    Je n'éloigne aucune piste en attendant la suite, qui me surprendra forcément :)

      • Mercredi 19 Octobre 2016 à 10:35

        Je n'avais pas osé répondre à ton commentaire précédent parce que la suite donnait la réponse et merci merci ♥ ♥♥ 

        Quant à Louis et Cassie, forcément, la relation est rendue complexe par les deux personnages et comme toute relation, elle ne se fait ni par l'un ni par l'autre mais par les deux ensemble.

         

    3
    Ptitemu
    Mardi 18 Octobre 2016 à 16:51

    Le mal ne vient pas seul, n'est ce pas ? L'heure du jugement approche, pour eux tous... Je frémis en attendant...

      • Mercredi 19 Octobre 2016 à 10:36

        Effectivement, je ne pense pas que le mal arrive seul, d'un coup, paf, comme ça. :)  En même temps, ça me rassure de le penser :D

        Et tout doucement, on arrive au dénouement, oui; pas encore tout de suite pour tout le monde mais pour Louis, je crois qu'on y est, là. Merci merci ♥♥

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