• XXX. A quoi bon?

     

    Même le lilas blanc a une ombre

    XXX.  A quoi bon?

     

    Le repos du guerrier 

    XX.  A quoi bon?

     

                         Le jour se lève timidement et Walter rentre chez lui.  Sans bruit, il se glisse jusqu'à la chambre.  Carine est endormie.  Il la regarde un long moment, savourant la délicatesse de ses traits, elle sourit doucement.  Qu'est-ce qu'elle est belle, sa femme, abandonnée ainsi au sommeil.  Walter est capable de l'admirer des heures durant.

    XX.  A quoi bon?

     

     Il se force à ne pas se baisser, laisser ses lèvres se poser sur le satin de sa peau douce et caresser avec tendresse ses cheveux.  Il aime quand elle ouvre les yeux, le voit et le reconnaît.  Il aime l'expression de son visage à ce moment-là et son cœur qui se met à battre la chamade lorsque soudain, son sourire ne s'adresse plus qu'à lui.

    XX.  A quoi bon?

     

    Aussi silencieusement que possible, Walter entre dans la salle de bain.  Il a besoin d'une bonne douche, se débarrasser de la nuit passée au poste, du gamin qui lui faisait face et de son ami et collègue, Eric, anéanti à ses côtés.

    XX.  A quoi bon?

     

                          Dur, difficile, douloureux d'entendre Louis, glacé, froid, raconter comment il est entré dans la maison de Sarah, comment il a bloqué la porte de la vieille dame et comment il s'est acharné sur la jeune fille.

    XX.  A quoi bon?

     

                            Il n'a pas fallu deux heures à Walter que le gamin crachait tout.  Ils n'avaient même pas encore reçu les résultats des traces papillaires relevées sur le flacon du parfum.  Décidément, encore une sordide histoire dont Walter aurait préféré se passer.

    XX.  A quoi bon?

     

                           Après avoir un peu récupéré, il est bien décidé à appeler Olga pour prendre de ses nouvelles.  Le supérieur de Walter l'a prévenu qu'il informerait, lui-même, la vieille dame de l'avancée de l'affaire.  A cette heure, il a dû lui dire que le coupable présumé, Louis Van Laer, passé aux aveux, a été placé dans un centre de détention pour mineurs en attendant la décision du juge.  Sera-t-il ou non jugé en tant qu'adulte ou mineur?  Telle est la seule question qui subsiste encore.  Malgré tout, Walter s'inquiète pour Olga et sa fille, Sarah.  D'autant plus que, très vite, dans moins d'une heure d'après l'estimation de Walter, l'info sera relayée par toutes les rédactions régionales et passera sur les ondes et les blogs d'actualités.  On ne s'en prend pas à Olga et à sa famille sans se faire une certaine publicité et on ne résout pas une telle affaire sans s'en vanter auprès de la presse.

    XX.  A quoi bon?

     

                          Walter soupire, il se sent terriblement triste aussi en pensant à son collègue, Eric.  Il a assisté impuissant à la destruction rapide, inexorable de toute la vie de son ami, écroulée comme un stupide château de cartes.  Pour la seconde fois.  Que va-t-il se passer pour Eric à présent?  Face à lui-même, sans rien à quoi se raccrocher, une fois de plus, et  forcé en sus à  prendre des congés en attendant... en attendant quoi?  

    XX.  A quoi bon?

     

                          Walter profite encore du jet d'eau, doux, tiède, qui caresse et enveloppe son corps endolori d'une douce sensation de fraîcheur.  Il ferme les yeux.  Dans ce dossier, comme dans tant d'autres, il reste des points d'ombre, dont le plus sombre est et reste le mobile.  Pourquoi Louis s'en est-il pris à Sarah?  Le jeune homme décrit l'agression comme une pulsion à laquelle il n'a pu échapper.  Cette explication pourrait convenir, bien sûr, au jeune homme déséquilibré que Louis paraît être, tel qu'il s'est révélé cette nuit.  Et pourtant...  Walter ne peut s'empêcher de tiquer à cette idée, il lui tarde de lire le rapport de l'expert en psychiatrie qui sera chargé de l'évaluation de Louis. Walter en a fait la demande, ce matin, à l'aube, avant de quitter le poste.  

    XX.  A quoi bon?

     

                             En posant le pied sur le carrelage, Walter est agréablement surpris de voir Carine à quelques pas de lui.  

     

    XX.  A quoi bon?

    XX.  A quoi bon?

     

           Doucement, leurs corps se retrouvent, ils aspirent goulûment le goût et le parfum de l'autre.  

    XX.  A quoi bon?

    XX.  A quoi bon?

     

         Les caresses se font douces puis insistantes, Walter soulève Carine délicatement et la porte avec mille égards, entre deux baisers, jusqu'à la chambre.  Ils s'assoient un instant, flirtent et s'embrassent comme deux adolescents amoureux, le rouge leur monte au visage, leurs cœurs battent la chamade, les bouches gémissent doucement, les doigts de Walter s'aventurent sous le peignoir.  Les respirations s’accélèrent, les peaux s'échauffent et s'épousent.  Instant précieux, doux, passionnés, qui précèdent l'extase...

    XX.  A quoi bon?

     

                     ...qui auraient pu précéder l'extase si le portable de Walter n'avait sonné à ce moment précis et que Walter ne soit prudemment éloigné de son épouse.

    XX.  A quoi bon?

     

                            "Hey, Walt'!  Je suppose que tu veux mes conclusions préliminaires?"

                             Walter fronce les sourcils.  C'est le médecin légiste, Rob Elmas.

                              "Euh oui, si tu veux, Rob, mais je ne sais pas de quelle affaire tu parles."

    XX.  A quoi bon?

     

                            Un frisson parcourt Walter.  Aurait-on retrouvé la jeune Emilie et ne l'en aurait-on pas informé?

                             "Ah?  Le chef m'a dit qu'il te donnait l'affaire Yann Bix, le jeune homme qu'on a retrouvé cette nuit."

                              "Je n'ai pas croisé le chef, ce matin.  J'ai passé la nuit là-bas, en interrogatoire.  J'ai dû louper le truc."

                               La voix du médecin légiste est embarrassée.

                                "Zut, je te réveille alors?"

                                "Non, vas-y, je t'écoute."

                                "Empoisonnement.  Un sacré mélange qu'il a absorbé, le gamin.  Je ne sais pas comment ce gosse a bien pu se procurer ça."

                                  "Suicide?"

    XX.  A quoi bon?

                                  Il y a un moment de flottement puis:

                                 "C'est à toi de le déterminer mais vu l'état du gamin, je peux te dire que sa vie ne devait pas être marrante tous les jours: fractures mal ou peu résorbées, hématomes frais et moins frais...  pauvre gosse."

                                 "Battu?"

                                 "Doute raisonnable."

                                  "Merci, Rob.  Je te rappelle plus tard, tu m'envoies tout ça?"

                                   "Of course.  Bye, Walt'."

    XX.  A quoi bon?

                                   Walter, avant ce coup de fil, se sentait fatigué, claqué; à présent, il est totalement éreinté, se sent au bout du rouleau.  Ça continue encore et encore.  Éternel recommencement. Et il n'est plus sûr soudain d'être taillé pour ce boulot, pour toute cette misère et tous ces malheurs. Walter  serre fort les paupières, il se penche tout entier à la rencontre de Carine.  Tout oublier.  Ne plus rien entendre que les battements affolés de leurs cœurs amoureux. 

    XX.  A quoi bon?

     

     

    ------------

    L'amour, ça fait mal aux dents

     

    XX.  A quoi bon?

                          Julien a mal dormi.  Il a la tête dans le pâté et le cœur en miettes, un objet métallique coincé au fond de sa gorge qui le blesse et lui fait monter les larmes aux yeux, mais il est bien décidé à ne pas se laisser abattre.   Se lever malgré sa poitrine douloureuse, lever la tête, y croire encore.  Tomber dix fois, se relever toujours.  Est-ce possible encore?

    XX.  A quoi bon?

     

                 Il grommelle en pensant à la veille, à Cassie, à leur dispute.  Il ne veut pas y croire, il veut oublier les mots, le regard bleu, dur de Cassie.

                                   "C'est ce que tu veux, Cassie?"

                                    "C'est ce que je veux."

     

                      Non, bien sûr que non, cela ne peut pas être ce qu'elle souhaite.  Il sait Julien à quel point elle tremblait, son corps à lui, ses lèvres sur ses lèvres, ses mains fébriles courant sur son corps.  Il sait Julien qu'il n'a pas pu rêver.  Il a senti son cœur cogner au creux de sa propre poitrine.  Il a senti l'émoi, l'envie, le désir... l'amour aussi, surtout.  

     Non, il n'a pas pu rêver.  Si ce n'était qu'un rêve, alors à quoi bon se lever? à quoi bon s'éveiller?  à quoi bon vivre, si à ce point, il est possible de se tromper sur soi-même et sur l'autre?  Oh Cassie.  

    XX.  A quoi bon?

     

    Julien s'étire, bouger pour ne pas couler.  Il est installé devant son ordinateur, comme il lui est habituel à présent.  Julien clique sur le dossier "montagnes".  Un message l'y attend:

       "Corbeau démasqué.  Retrouvons-nous au jardin à midi."     

        Le corbeau?  Est-ce encore important pour Julien?  Est-ce que ça compte encore?  

    XX.  A quoi bon?

     

           A midi?  Miranda ...

           D'un pas un peu plus traînant qu'il ne l'aurait souhaité, il va à la salle de bains, se plonge dans l'eau du bain,...

    XX.  A quoi bon?

     

              Miranda, Cassie, leurs visages se fondent, se confondent dans une même douleur.  

            La douleur de les avoir perdues, toutes les deux.  Il a fanfaronné, hier, Julien, mais aujourd'hui...  Aujourd'hui, comme plus tôt avec Miranda, il ne sait plus s'il doit se battre encore.

         L'amour fait mal aux dents, aux bras, aux jambes, au bide, à la tête... Julien prend son visage dans ses mains, il tremble comme un enfant.  A quoi bon?  dis, à quoi bon?  Il voudrait se glisser dans les bras de sa mère, sentir la poigne douce et ferme de son père sur ses épaules.  Il est seul, Julien.  Seul et malheureux.  Il déglutit, il se regarde dans le miroir. A quoi bon?

     

    Il ne sait plus ce qui compte, ce qu'il vaut, s'il a encore l'envie.  Juste glisser.  Retrouver le souffle de sa mère, la main de son père...  Perdus, eux aussi.  A quoi bon?  dis, à quoi bon? 

    XX.  A quoi bon?

     

    ------------ 

     La nuit porte conseil, Cassie

     

    XX.  A quoi bon?

     

                        Cassie s'est précipitée, pieds nus, le jour se levait -enfin!  Elle a frissonné en sentant le froid du sable, a posé son regard au-delà de l'horizon.  Elle avait survécu à cette nuit sans sommeil, au trou qui perce sa poitrine de part en part, elle en est sûre.

                         Bien après le départ de Julien, la veille, Cassie gémissait encore, se lamentait, hésitait, ne savait plus. 

    XX.  A quoi bon?

     

                          Cassie a essayé de se coucher, elle a appelé le sommeil.

    XX.  A quoi bon?

     

                    En vain...  Julien se rappelait à elle.

                          Lorsqu'elle le chassait, c'était une pièce sombre qui s'imposait à elle.  Une chaise, l'ombre, le goût de sang, le cœur qui hésite à battre encore, la douleur en tout mouvement, en toute pensée... puis le goût et l'odeur de l'enfer, le souffre et l'essence.  Partie en fumée, désintégrée, atomisée. 

                 Alors, Cassie, en sueur, a fini par se relever.  Elle a tenté de combler le vide atroce qui lui rongeait les entrailles, ne faisant que renforcer son impression de n'être plus que douleurs et souffrances.

                     Inspirer, expirer ne faisait que la ratatiner plus à chaque respiration; alors elle s'était lancée à corps perdu sur le sac de sable.  Suer, se concentrer, se faire mal pour oublier... 

                            Canaliser l'énergie, exiger le repos, bander ses muscles, respirer, viser... viser... viser... frapper...

                   Redresser les épaules, gainer le ventre, respirer lentement, bander les muscles, serrer les poings... viser...  l'objectif... viser... frapper... frapper... frapper...

                                    Ne pas baisser sa garde, rester sur l'objectif, frapper... frapper.. frapper... 

                                   Oublier, faire abstraction du tout, de l'univers, du monde, des autres... rester fixée sur l'objectif... respirer... viser... frapper... frapper... frapper...

                        Essayer encore d'appeler le sommeil... 

                    ... y renoncer encore... 

                            Et encore se faire mal, aller jusqu'au bout de soi-même...

    XX.  A quoi bon?

     

                             Se faire mal jusqu'à la nausée, attendre dans le noir, dans l'ombre qu'arrive l'aube...

                             Et enfin affronter le jour, épuisée, endolorie... 

    XX.  A quoi bon?

     

                            ... avec la force du désespoir, courir encore. 

                                    Et se poser enfin.  Sentir ses poumons se gonfler d'air, la raison revenir, l'envie aussi.

                          Les poings se délient, les muscles frissonnent, le cœur bat régulièrement, la respiration est calme et sereine. 

                                 Aller jusqu'au bout, Cassie sent que la fin est proche.  La vengeance au bout du tunnel.  Et après?  Après retrouver sa vie, sa famille, ses amis et Julien.  Oh oui, Julien.  Mais l'attendra-t-il?  Sera-t-il là?  S'il n'était pas là à l'attendre, à qui bon tout ça?  La poitrine de Cassie se compresse à nouveau, sa respiration se fait sifflante.  A quoi bon, dis, si au bout du tunnel elle se retrouve sans lui?

                                Sans cesse depuis hier soir, comme un tambour, comme une fanfare, ces quelques mots d'espoir ont envahi tout l'espace de Cassie.

     "Et demain, demain, on en reparlera, et demain, si tu penses que c'est vraiment de ta faute ce qui s'est passé pour Sarah, nous irons voir Hol et nous lui parlerons et tu arrêteras de mentir, de mentir à tout le monde."

                                 Et si Cassie suivait son cœur aujourd'hui, au lieu de ses tripes?  Et si elle faisait confiance à Julien?  Et si oui, elle osait parler?  Elle n'aura pas sa vengeance totale, définitive mais...  peut-être se retrouverait-elle en paix avec elle-même?  Est-ce trop tard pour faire marche arrière, fuir l'ombre et retrouver son humanité?

                                  La brise du matin déjà se fait plus tiède, plus douce, caresse son corps endolori par une nuit d'effort et de lutte.  Cassie déglutit et volent au vent ses quelques doutes sincères.  Parce que oui, si Julien n'est pas là à l'attendre à l'autre bout du tunnel à quoi bon? A quoi bon se battre? A quoi bon lutter contre des ombres?

     

     

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  • Commentaires

    4
    Vendredi 4 Novembre 2016 à 09:26

    Chic ! Mes trois chouchous ^^ (mention spéciale de Walter sous la douche, miam !).

    Je comprends que Walter peut être las. Tant d'histoires sordides qui arrivent, tant de jeunesses fauchées ou perverties et son collègue Eric, touché en plein coeur. Il y a en effet de quoi être las. Mais courage Walter, tu n'es pas loin de la solution. (et en passant si le papa de Yann pouvait également être condamné...).

    Quand à Cassie et Julien... C'est triste de voir gâcher une relation alors qu'ils ont tout pour s'aimer. On a envie de le secouer tous les deux, qu'ils se réveillent enfin et qu'ils se battent un peu pour celui qu'ils aiment. Bien sûr qu'il doit y avoir réparation, bien sûr que certains doivent payer. Mais au prix du coeur ? Au prix de ce qui fait vivre ? Que vas-t'il te rester Cassie après la vengeance ? La solitude ? C'est bien amer comme victoire.

    Encore un chapitre qui m'a bien emballé. Décidemment, ils sont bien malmenés tes personnages. Et on ne sait pas comment cela va finir. J'espère, j'espère.... Mais je ne sais pas si cela va être possible.

    un grand merci pour cet univers si noir et pourtant si prenant ♥

      • Vendredi 4 Novembre 2016 à 13:11

        Walter est fatigué mais je suis sûre qu'il va repartir, gonflé à bloc. :)

        Quant à Julien et Cassie :/  la suite très vite.  Merci merci, Agathe.  J'adore tes commentaires, je suis très touchée ♥♥

    3
    Pythonroux
    Jeudi 3 Novembre 2016 à 20:53

    Encore de superbes moments passés en la compagnie de nos trois héros.

    Je plains le pauvre Walt pour cette nuit difficile et cette journée qui va l'être encore plus avec l'affaire sur Yann....

    Julien qui est totalement perdu et qui aime pourtant comme un fou encore une fois... une jeune fille qui semble-t-il ne veut pas de lui :(

    Et Cassie qui essaie coûte que coûte de réaliser la promesse qu'elle s'est faite à elle-même qui est de se venger... au risque de tout perdre et surtout l'Amour qui lui est tombé dessus sans qu'elle s'en rende compte

     

    Merci encore pour ce moment très agréable dans ton univers

      • Jeudi 3 Novembre 2016 à 21:30

        Merci merci ♥  je suis vraiment très très touchée par tes comm', Pythonroux. 

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